‹ Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de Broglie (volume 3)Chapitre 17 sur 31 · IV · texte numérisé non relu

IV

entamée à Londres; puis, sans en attendre Tissue, le congrès, après huit jours de discussion, prononçait la séparation définitive entre la Belgique et la Hollande et la déchéance de la maison de Nassau; préparait, en toute hâte, un projet de constitution, et, plus tard, essayait de s'entendre avec le gouvernement français sur les éventualités de l'avenir.

Ce n'était pas uniquement en Belgique que le contre-coup de notre révolution se faisait sentir. L'Autriche armait malgré sa bienveillance apparente ou réelle, peut-être autant l'un que l'autre. Les forces étaient portées à 360 000 hommes, de nombreux renforts étaient dirigés en Italie et en Galicie. La Prusse et la Bavière ne contenaient qu'à peine l'agitation qui régnait dans leurs provinces rhénanes; le duc de Brunswick, en querelle avec ses sujets, en querelle avec son parent Guillaume IV, roi d'Angleterre et de Hanovre, en querelle avec ladiète de Francfort elle-même, par suite d'actes de folie inutiles à rappeler ici, avait été contraint le 7 septembre de se sauver de sa capitale, en laissant provisoirement la régence à son frère. Autant en avait fait, presque au même moment, le roi de Saxe en faveur de Maximilien son neveu, après des troubles assez violents provoqués

par des motifs assez frivoles. Autant les États des Deux-Hesses, en confiant au prince Emile, frère du grand-duc, le commandement des troupes chargées de délivrer le grand-duc lui-même assiégé par son peuple dans son château de Wilhelmshôiie, et de lui imposer une constitution nouvelle; ce sur quoi la diète prit enfin son parti, et publia, le 4 octobre, une résolution portant qu'à dater du 5 novembre suivant, tous les États de la confédération germanique s'engageraient à se prêter mutuellement appui, de telle sorte qu'au cas où l'un des États s'adresserait, vu l'urgence, à l'un de ses voisins en lui demandant secours et assistance, ce secours lui devrait être accordé sans délai au nom de la confédération tout entière.

Pour atteindre ce but, les contingents fédératifs devaient être tenus disponibles durant la crise actuelle, et la surveillance la plus exacte sur toutes les feuilles politiques était recommandée à tous les gouvernements de la confédération.

Moyennant ces précautions, la tranquillité se rétablit peu à peu en territoire allemand; mais il ne parut pas possible de les étendre à la province du Luxembourg, qui relevait en même temps de la confédération et du royaume des Pays-Bas

Ces troubles n'étaient rien, d'ailleurs, auprès de l'orage qui s'amassait plus au nord.

Depuis l'avènement de l'empereur Nicolas au trône, les tendances libérales de son frère envers ce lambeau de Pologne qu'on affectait encore de nommer un royaume avaient fait place ouvertement aux tendances contraires. La diète subsistait encore, mais ses séances avaient cessé d'êlre publiques et la discussion avait à peu près cessé d'être soufferte; plus même, une ombre de liberté de la presse; plus de garantie pour la religion catholique professée par les sept huitièmes du pays. En toutes choses, toutes les exigences d'une police ombrageuse exercée par le grand-duc Constantin, avec toute la brutalité de son caractère, refus insultant de toute réforme actuelle et de toute espérance à , venir. C'est dans cet état des affaires et des esprits\ que notre drapeau aux trois couleurs, ce drapeau sous lequel les pauvres Polonais avaient si longtemps et si bravement combattu, apparut tout à coup au frontispice du consulat de France et vint, en réveillant tant de souvenirs, faire battre tous les cœurs. Le coup fut électrique, la fermentation sourde mais immense; pour tout enflammer, il ne fallait qu'une étincelle; le grand-duc y fit de son mieux.

C'était au mois de novembre.

Plusieurs jeunes élèves de l'école militaire, réunis dans un banquet fraternel, s'étant émancipés à chanter des refrains patriotiques et à porter des toasts à la mémoire du vieux Kosciusko, le grand duc les fit arrêter et décida, dans sa sagesse, qu'ils en passeraient par le knout.

Dès lors tout éclata.

c( Le29, à huit heures du soir, une bande de leurs camarades, armés de fusils, de pistolets et d'épées, força la consigne de l'école et se porta au Belvédère, résidence du grand-duc. Ils surprirent le poste et pénétrèrent dans les appartements en faisant main basse sur tout ce qui leur opposait résistance. Le lieutenant général Gendre et le sous-directeur de la police Lubowicld furent les premières victimes, *^Ie grand-duc n'eut que le temps de s'échapper par une issue secrète et d'aller se mettre au milieu de ses gardes.

» Le reste de l'école, suivi d'une foule dépeuple, s'était aussi porté sur les quartiers des hulans de la garde qui résistèrent à leurs provocations, puis à celui du 4' régiment d'infanterie polonaise, qui se souleva immédiatement contre ses officiers, dont plusieurs furent massacrés; le mouvement fut -

suivi par un bataillon de sapeurs et par la plus grande partie du régiment des grenadiers et par l'artillerie à cheval, aux cris de a Vive la liberté, vive la patrie ! »

» Et quelques instants après, l'insurrection se développa d'une manière effrayante; les troupes qui venaient de se déclarer et le peuple qui les suivit se portèrent sur l'arsenal dont les armes furent pillées et distribuées. Les troupes qui s'y trouvaient firent peu de résistance ; celles que le grand-duc put rassembler et maintenir dans le devoir étaient au nombre de huit à dix mille hommes russes ou polonais, entre autres le régiment des chasseurs à cheval polonais. Mais ces troupes ne suffisaient plus pour arrêter le mouvement. Elles avaient ordre de se réunir sur la grand'place et de repousser vigoureusement ceux qui voudraient s'opposer à leur marche. Plusieurs régiments de ces corps, entre autres le régiment des gardes de Wolhynie furent, en effet, attaqués par le 4' régiment de l'infanterie polonaise, qui lui tua une trentaine d'hommes, mais sans pouvoir l'empêcher de se rendre au point de réunion. Toute la nuit se passa, du côté des insurgés, dans les désordres inséparables d'un mouvement qui n'avait encore d'autres

chefs que des militaires d'un grade inférieur; plusieurs généraux ou officiers supérieurs avaient été d'abord massacrés, ou furent tués dans les divers combats qui s'engagèrent ensuite; des excès plus déplorables encore, des pillages et des assassinats attribués à la vengeance ensanglantèrent cette nuit de gloire et d'opprobre.

» Dès le lendemain, à la pointe du jour, comme l'insurrection avait envahi tous les quartiers et ne laissait plus au grand-duc l'espérance d'y établir l'ordre et d'y faire reconnaître son autorité, il se décida à évacuer Varsovie et se dirigea, sans éprouver d'opposition, sur le village de Wirbza situé à deux ou trois verstes de la ville; il s'y établit un bivouac au milieu des troupes qui lui restaient fidèles, et qui se composaient alors des régiments russes, des gardes de Lithuanie et de Wolhynie, de treize compagnies de la garde polonaise, de toute la cavalerie et de l'artillerie à pied de cette garde. Ceux des Russes qui se trouvèrent isolés ou faits prisonniers restèrent à Varsovie au nombre de huit ou neuf cents.

» Cependant l'insurrection n'avait encore ni chef ni direction. La troupe et la populace furieuse se livraient à toute sorte d'excès ; elles avaient ar-

boré et promenaient ensemble le drapeau polonais et le drapeau français. La ville était dans le plus grand danger. La Banque, où se trouvaient des sommes considérables, produits d'un emprunt et d'une aliénation de domaines, toutes les propriétés étaient menacées; toutes les boutiques étaient fermées; toute la classe bourgeoise était dans la terreur d'un pillage universel. Dans cette situation désespérée, le conseil d'administration du royaume, se voyant sans force et sans autorité pour rétablir l'ordre, crut devoir appeler à son aide quelques personnages dont la popularité pouvait ramener la confiance publique, tels que le prince Adam Gzartoryski, le prince Radziwill, Michel Kockanowski, le comte Louis Pac, secrétaire du Sénat, Julien Niemcewitz et le général Chlopicki.

> Le gouvernement suprême, ainsi modifié, publia une proclamation dans laquelle il annonçait que le grand-duc Constantin venait de défendre toute intervention ultérieure à ses troupes; que les Polonais seuls devaient réunir les esprits divisés de leurs concitoyens. « Vous ne voulez pas, » leur disaitil, € donner au monde le spectacle d'une guerre ci- » vile. La modération peut seule éloigner de vous 3> les maux qui vous menacent. Rentrez dans

» l'ordre, et puissent toutes les agitations cesser » avec la nuit fatale qui les a aussi couvertes de son » voile. Pensez à l'avenir et à votre patrie si mal- » heureuse; éloignez tout ce qui peut en compro- » mettre l'existence. C'est à nous à remplir nos » devoirs et maintenir la sécurité publique, les lois » et les libertés constitutionnelles assurées au » pays. »

» Mais, dans le même instant, il se formait des conciliabules composés des plus ardents patriotes, de quelques députés de la dernière diète, de ceux qui avaient fait partie des sociétés secrètes qui se recrièrent sur l'impudente audace qu'avait l'ancien gouvernement de prétendre garder le pouvoir en faisant au parti populaire des concessions désormais inutiles. Ils se portèrent suivis d'une multitude exaspérée par leurs discours jusqu'au palais du gouvernement et forcèrent les membres de l'ancien conseil à céder la place.

» Ici se termina l'existence du conseil russo-polonais. Il se forma, sur-le-champ, une administration nouvelle dont le prince Adam Czartoryski prit la présidence, et où furent appelés le prince Lubecki, seul qui restât de l'ancien conseil, les nonces Ostrowski et Malachowski et le professeur Lewel, l'un

des chefs les plus influents de l'association secrète. Le commandement des troupes et de toute la force armée fut confié au général Chlopicki, homme ferme et considéré, âgé d'environ cinquante-sept ans, qui avait fait plusieurs campagnes sous Napoléon et vivait dans la retraite depuis la réunion de la Pologne à la Russie. Son premier soin fut de calmer l'irritation des troupes, d'armer une garde nationale et de contenir la turbulence des factieux qui voulaient une révolution complète. »

J'ai transcrit intégralement ce récit exact et curieux afin d'indiquer d'avance à quelles difficultés nouvelles ce nouvel incident allait livrer un gouvernement tout nouveau comme le nôtre. J'y reviendrai à plusieurs reprises. Ce qu'était, en réalité, ce régime improvisé que le pauvre soi-disant royaume de Pologne entendait se donner sous le coup des trois grands larrons qui s'en étaient déjà trois fois partagé les dépouilles, j'aurai, chemin faisant, l'occasion de l'apprécier.

Je note ici, en passant, que la conférence de Londres ayant enfin, après maint et ftiaint débat, à peu près réglé le sort de la Grèce, délimité son territoire, fixé sa constitution et déféré la couronne au prince Léopold de Saxe-Cobourg, n'avait trouvé

d'obstacle à ses desseins que dans le refus même de ce prince, qui se désista au dernier moment, après avoir accepté de prime abord, et remit, par là, tout en question.

Je note, également en passant, les agitations populaires dont la plupart des cantons suisses étaient devenus successivement le théâtre. Le licenciement par nous opéré des régiments suisses engagés au service de la France, au lieu de mécontenter la confédération helvétique, ayant été bien accueilli et considéré plutôt comme le signal de changements généralement désirés, et ces changements spontanément, c'est-à-dire, irrégulièrement ébauchés à Zurich, à I^ucerne, à Soleure, en Argovie, en Thurgovie, à Saint-Gall et même à Berne, ayant bientôt déterminé le directoire fédéral à convoquer une diète générale, il en était résulté, d'une part, une résolution unanime de maintenir la neutralité, de la Suisse en tenant sur pied les contingents cantonaux, d'une autre part, la résolution non moins unanime de laisser chaque canton réformer comme il l'entendait sa constitution intérieure.

Rien ne pouvait mieux nous convenir.

Je note enfin, pour ne rien omettre :

1° La mort du pape Pie VIII survenue le

30 novembre après un pontificat de vingt mois;

2° Celle du roi de Naples, François I"", frère de notre reine, survenue le 8 novembre : il était monto .j6ttp4e-trôno on ViR^

S° Celle de la reine mère de Portugal (7 janvier) laissant au petit tyran dom Miguel l'intégrité du pouvoir royal, en fait comme en droit;

A° La chute éclatante du grand ministère tory (15 novembre), du ministère présidé par le héros de l'Angleterre et tombé sous les coups de son propre chef.

Nec quisquam Ajacempossit superare nisi Ajax.

Cet événement a fait trop de bruit, les causes' qui l'ont provoqué, les incidents qui l'ont précipité sont trop connus pour que j'aie besoin de m'y arrêter. Nous n'y fûmes pour rien, car nous n'avions pas voix au chapitre; nous y fûmes pour beaucoup, car la révolution de Juillet et l'élan qu'elle avait imprimé à la nation anglaise en fut la cause principale.

On verra bientôt quels fruits nous en recueillîmes.

Je reviens maintenant.

Du !•' janvier au 1 5 février 1831 , il s'est écoulé six semaines : six semaines fécondes en incidents, tant

au dedans qu'au dehors de noire pays ; six semaines dont l'issue a changé peut-être le cours de sa destinée et certainement la direction de ses affaires.

Le nouveau ministère, je l'ai dit et ne crains pas de le répéter, était sorti à son honneur d'une crise périlleuse ; il aurait dû naturellement y puiser quelque force. D'ordinaire, la victoire profite au vainqueur; cette fois, tout au rebours, le vainqueur n'en fut que plus faible et plus chancelant; il n'avait vaincu que de noire aveu et avec notre concours; il avait vaincu et décimé son propre parti. En grande minorité dans les deux Chambres, il n'existait que par le mouvement extérieur, et c'était ce mouvement qu'il lui avait fallu contenir et réprimer. C'était avec les meilleurs des siens qu'il lui avait fallu mettre les pires à la raison; puis il lui avait fallu compter avec ces meilleurs-là, et, dans l'impuissance de les satisfaire sans se perdre tout à fait, se résigner à les perdre. Il lui en avait coûté, ainsi que je l'ai dit plus haut, M. de la Fayette et M. Dupont (de l'Eure), presque même Odilon Barrot.

Force lui était dès lors de chercher à se rattraper par quelque côté. Il présenta coup sur coup trois projets de loi qui, tous trois, furent bien accueillis, le premier sur la réforme des cours d'assises

(6 janvier), le second sur la répression de la traite des noirs (7 janvier), le troisième sur l'amortissement (22 novembre 1830, 9 janvier 1831). Le projet de loi sur la réforme des cours d'assises obtint un plein succès dans les deux Chambres. Je joins ici le rapport dont je fus chargé dans la nôtre ; il contient, ce me semble, quelques idées neuves et saines et quelques renseignements curieux. De concert avec mon ami M. d'Argout, ministre de la marine, j'avais préparé le projet sur la traite des noirs et je ne crains pas d'avancer qu'il a complètement détruit ce commerce infâme qui souillait notre pavillon. Le projet relatif à l'amortissement rencontra plus de difficultés et finit par échouer, dans notre Chambre, sur des questions de pure théorie, et sans que M. Laffitte eût le droit de se plaindre que l'animosité contre lui y fût pour quelque chose. Il en fut de même, ou à peu de chose près, d'un projet de loi sur la répartition de l'impôt mobilier qui ne put aboutir qu'à une transaction tout à fait insignifiante.

Mais, pour le moment, ce n'était pas à l'intérieur que s'ouvrait le champ de bataille, et ce n'était pas de notre part que le nouveau ministère se trouvait harcelé ; c'était encore à ses propres amis qu'il avait

affaire, son tort à leurs yeux étant précisément de nous trop ressembler et de poursuivre à peu près notre politique.

Le 24- janvier, en effet, M. Mauguin avait sonné le tocsin des interpellations sur l'état général des affaires, voire même, à tout hasard, sur l'état des négociations entamées, selon lui, en Belgique et en Pologne. Le 27, soutenu par le général Lamarque, et dans une certaine mesure par M. de la Fayette, il avait réalisé sa menace en reprochant amèrement au général Sébastiani, le ministre actuel des affaires étrangères, d'exercer sur la Belgique une influence contraire à ses intérêts et aux nôtres; de repousser l'offre que les Belges semblaient nous faire d'eux-mêmes et de leur magnifique territoire; de résister, tout au moins, au penchant qu'ils semblaient montrer à se donner pour roi le duc de Nemours; puis enfin d'abandonner les Polonais nos anciens alliés sans même réclamer, pour eux, les droits qui leur étaient garantis par les actes de 1815.

Appuyé par Dupin, combattu par M. Bignon, le général Sébastiani ayant bravement supporté ce premier assaut, l'affaire en demeura là pour cette fois; mais ce n'était que peloter en attendant

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