‹ Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de Broglie (volume 3)Chapitre 22 sur 31 · S0 SOUVENIRS · texte numérisé non relu

S0 SOUVENIRS

de Juillet, et par conséquent du gouvernement qui en dérive, ce n'est pas l'insurrection, c'est la résistance à l'agression du pouvoir. On a provoqué la France, on l'a défiée; elle s'est défendue et sa victoire est celle du bon droit indignement outragé. Le respect de la foi jurée, le respect du droit. Toilà le principe de notre Révolution, voilà le principe du gouvernement qu'elle a fondé.

» Elle a fondé un gouvernement et non pas inauguré l'anarchie. Elle n'a point bouleversé l'ordre social; elle n'a touché que l'ordre politique. Elle a eu pour but l'établissement d'un gouvernement libre et régulier. Ainsi la violence ne doit être, ni au dedans ni au dehors, le caractère de notre gouvernement. Au dedans tout appel à la force, au dehors toute provocation à l'insurrection populaire est une violation de son principe. Voilà la pensée, voilà la règle de notre politique intérieure, et de notre politique étrangère.

» A l'intérieur, notre devoir est simple ; nous n'avonspoint de grande expérience constitutionnelle à tenter. Nos institutions ont été réglées par la charte de i^SO. Il faut que l'ordre soit maintenu, les lois exécutées, le pouvoir respecté. C'est d'ordre légal et de pouvoir que la société a besoin, c'est

faute d'ordre et de pouvoir qu'elle se laisse gagner par la méfiance, source unique des embarras et des périls du moment...

5> Notre ambition est de rétablir la confiance. Nous adjurons tous les bons citoyens de ne pas s'abandonner eux-mêmes ; le gouvernement, loin de les abandonner, n'hésitera jamais à se mettre à leur tête; qu'ils se confient dans notre ferme résolution de ne souffrir aucune atteinte à la tranquillité publique, aucun empiétement sur l'autorité de la loi. La France a conquis ses droits, elle est libre; mais elle cesserait de l'être réellement par le désordre. Point de désordre sans oppression, et le pouvoir qui maintient la paix publique assure la liberté...

» Toute sédition est un crime, quelque drapeau qu'elle arbore. Toute violence est un commencement d'anarchie. Nous vous proposons des lois propres à réprimer la violence et la sédition...

» Il importe au repos et surtoutà l'honneur de la France qu'elle ne semble pas, aux yeux de l'univers, une société dominée par la violence et la passion. La politique étrangère se lie à la politique intérieure. Pour l'une et pour l'autre, le mal et le remède sont les mêmes. Le mal, c'est encore la défiance. On voudrait amener la France à se défier

de l'Europe et l'on cherche à répandre que l'Europe se défie de notre révolution. S'il en était ainsi, l'Europe se tromperait, et ce serait à la France et à son gouvernement de l'en convaincre.

» Nous voulons la paix, si nécessaire à la liberté. Nous voudrions et nous ferions la guerre si la sûreté ou l'honneur de la France étaient en péril ; alors la liberté aussi serait menacée, et nous en appellerions avec une patriotique confiance au courage de la nation. Au premier signal, la France serait prête, et le roi n'a point oublié que c'est dans les camps qu'il apprit, pour la première fois, à servir la patrie.

» Le principe de non-intervention a été posé; nous l'adoptons, c'est-à-dire que l'étranger n'a pas le droit d'intervenir à main armée dans les affaires intérieures. Ce principe, nous le pratiquerons pour notre compte; nous le professerons en toute occasion. Est-ce à dire que nous nous engageons à porter les armes partout où il ne sera pas respecté?

» Messieurs, ce serait une intervention d'un autre genre; ce serait renouveler les prétentions delà Sainte-Alliance; ce serait tomber dans la chimérique ambition de tous ceux qui ont voulu soumettre

l'Europe au joug d'une seule idée, et réaliser la monarchie universelle. Nous soutiendrons le principe de non-intervention en tous lieux par la voie des négociations; mais l'intérêt ou la dignité de la France pourraient seuls nous faire prendre les armes. Nous ne cédons à aucun peuple le droit de nous forcer à combattre pour sa cause, et le sang français n'appartient qu'à la France. ))Les cabinets qui nous ont précédé ont repoussé l'intervention armée en Belgique. Cette politique eût été la nôtre. Cet exemple nous l'adoptons. En de telles questions, la France, n'en douiez pas, tiendra toujours le langage qui sied à la grandeur de son nom. Jamais nous ne nous défendrons d'une très vive sympathie pour les progrès des sociétés européennes, mais leurs destinées sont dans leurs mains, et la liberté doit toujours être nationale. Toute provocation étrangère lui nuit et la compromet. De la part des particuliers, c'est un mauvais service rendu aux peuples; de la part des gouvernements, c'est un crime contre le droit des gens. La France n'exhortera le monde à la liberté que par l'exemple pacifique du développement de ses institutions et de son respect pour les droits de tous...

» C'est avec assurance, messieurs, que j'expose ces principes. Ils sont les vôtres; ils sont ceux de cette opposition persévérante au sein de laquelle j'ai combattu pendant quinze ans, et qui, parvenue maintenant au pouvoir, n'abandonnera ni ses amis ni ses opinions. C'est la cause de cette opinion nationale qui a triomphé en Juillet. Ne me sera-t-il pas permis d'ajouter que cette cause est la mienne, et que c'est pour la servir, pour assurer à la révolution de Juillet ses légitimes conséquences quej'ai accepté le fardeau du pouvoir. Mais ce n'est pas seulement en mon nom que je vous parle, messieurs, c'est au nom du gouvernement du roi. Nos principes d'administration intérieure, nos principes sur la guerre et sur la paix sont l'expression de notre unanime conviction. Chacun de nous en accepte la commune responsabilité. Forts de nos intentions nous vous demandons franchement votre concours. Nous vous promettons loyauté et fermeté. Nous refuserez vous votre appui? »

Je transcris ici mot pour mol cette allocution qui fit époque, et qui fut interrompue, presque de phrase en phrase, par des témoignages d'approbation unanimes sur les bancs de la majorité. C'était, à vrai dire, le manifeste du parti conservateur.

M. Perier eut l'honneur d'en déployer le drapeau et l'honneur, plus grand encore, de le tenir haut et ferme, tant qu'il plut à Dieu de lui prêter vie. Je n'ai pas besoin de dire qu'un tel manifeste était l'œuvre du parti tout entier représenté dans ce qu'il avait de plus résolu et de plus sensé : chaque idée avait été mûrement pesée ; chaque expression passée au crible d'un examen loyal et sévère ; il n'est pas non plus besoin de dire que le défi porta coup, et que la tempête ne se fit pas attendre.

L'éclair, d'ailleurs, l'avait précédé.

Dès l'apparition du ministère au Moniteur ^ le National s'était écrié :

« On croyait que messieurs du centre étaient tout à fait découragés et résignés ; ils ne le sont point: ils voient la possibilité d'un second essai de leurs systèmes; il faut les laisser faire. Le juste milieu aura aussi son 8 Août, et ce ne sera pas, cette fois, la nation qui perdra la partie. »

Le Courier français n'entrevoyait là que quelque chose de plus honteux que la Restauration; le Journal de Paris et le Journal du Commerce n'admettaient aucune différence entre le ministère Perier et le ministère Polignac.

Aussi, ce nouveau Polignac avait à peine desfendu le dernier degré de la tribune, que déjà les deux têtes de colonne du côté gauche, M, de la Fayette et M. Salverte réclamaient à l'envi la parole. Mais, avant de la leur accorder, le vice -président leur faisant, de la main, signe de se rasseoir et d'attendre, silentium manu poscens, force leur fut d'entendre, tout en grommelant, le maréchal Soult exposer l'état de l'armée et les efforts qu'il continuait de faire pour l'établir sur un bon pied, non de guerre, mais de paix solide et durable ; le ministre des finances, M. Louis, rendre compte de l'état du trésor, et proposer, pour 1831, l'addition de 50 centimes à la contribution foncière, et le ministre de la justice M. Barthe, soumettre à la Chambre un projet contre les attroupements, ce prélude habituel des émeutes.

Amortie quelque peu par le délai, c'est-à-dire par l'obligation d'endurer, bon gré mal gré, cette série d'explications officielles, l'attaque, après tout, n'y perdit pas un coup de dent. M. de Salverte (Eusèbe) sonna le premier le tocsin d'alarme. Esprit sombre, morose et farouche, prophétisant du bout de son banc comme un Jérémie du

fond de son cachot, il traça de notre situation présente et de notre prochain avenir un tableau à faire frémir, en nous signifiant un ultimatum qui nous mettait, tout au plus, le marché à la main; mais nous étions trop contents et trop en espérance pour avoir peur des revenants, et nos adversaires eux-mêmes, tout en prenant plaisir à l'horoscope, ne le prenaient guère au sérieux. M. de la Fayette, plus autorisé par son nom, son âge et son caractère, plus expert d'ailleurs en stratégie parlementaire comme en révolution, toucha la question du jour plus au vif, et saisit mieux notre côté faible. Laissant pour un moment à l'écart, et sauf à y revenir, tout ce qui s'opérait et se préparait dans l'intérieur du gouvernement et du pays, ce qu'il dénonça comme un attentat, en prenant à partie notre manifeste, ce fut la désertion de ce principe de non-intervention dont nous avions tiré si grand parti et fait tant de bruit dans les affaires de la Belgique. Il soutint hardiment, que aux termes de nos propres paroles (paroles qu'il n'hésitait point à faire siennes, de grand cœur), ce principe, posé comme il l'était par nous-mêmes, nous engageait, corps et biens„âme et conscience, au service de toute insurrection, quel qu'en fût le

théâtre, la cause ou l'origine, pour peu que cette insurrection quelconque, se trouvant en péril et menacée du dehors, nous appelât à la rescousse. C'était pour nous (selon lui) un casus belli perpétuellement en action ou en prespective, et, par malheur, il n'avait que trop raison.

C'était, en effet, au nom et sur la foi de ce principe, invoqué par nous un peu au hasard, invoqué sans distinction, sans précaution ni réserve, qu'il s'était formé depuis peu en Itahe un vaste complot qui, prenant feu à Modène et gagnant de proche en proche Bologne et Parme, menaçait de s'étendre à toute la péninsule. C'était au nom et sur la foi de ce principe que les insurgés de ces trois principautés, s'adressant à ceux de leurs compatriotes qui relevaient du gouvernement de l'Autriche, leur criaient :

« Concitoyens de la Lombardie, imitez l'exemple de la France, imitez les patriotes de l'Italie centrale, brisez les chaînes honteuses dont la Sainte-Alliance vous a chargés. Vous êtes esclaves des étrangers qui s'enrichissent de nos dépouilles. Le jour où vous vous lèverez contre eux, quarante mille d'entre nous marcheront pour vous aider à écraser les Autrichiens. Ne tardez pas,

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car il y a péril à hésiter; déployez votre courage et le despotisme fuira de nos belles contrées. »

C'était enfin au nom et sur la foi de ce principe qu'à la première nouvelle des dispositions prises par l'Autriche pour réprimer ces provocations et réintégrer en un tour de main les petits princes détrônés par un coup de main, le général Sébastian!, alors ministre des affaires étrangères sous M. Laffitte, s'était empressé de déclarer qu'il ne le souffrirait pas.

En présence de ces événements et de ces paroles, le pauvre général , resté ministre sous M. Perier, obligé de changer de langage en changeant de chef et de direction politique, ne se trouvait pas dans un médiocre embarras. Il s'en tira, tant bien que mal, en ergotant sur la différence entre les mots ne pas souffrir et ne pas consentir, et en faisant remarquer, d'ailleurs, que pour porter secours aux insurgés de l'Italie centrale, il faudrait passer sur le corps au Piémont ou à la Suisse qui n'avaient point pris les armes contre eux.

La réponse, telle quelle, suffit, pour le moment, grâce à l'entraînement du jour et à la bonne volonté de la majorité; mais le trait resta dans la plaie, et nous en ressentîmes bientôt la pointe

acérée, quand la nouvelle des succès et des désastres de la Pologne nous parvint progressivement. Nous n'en étions encore qu'au succès, ou, si l'on veut, aux préliminaires des succès, à la déclaration de Varsovie, à la formation d'un gouvernement définitif, à la bataille de Grochow, à la bataille de Prague, aux combats de Wavre et de Dwilkie; tout allait bien, sans nous, jusque-là, et nous ne connaissions encore ni l'entrée de l'armée autrichienne dans l'État romain, ni la facile déroute de l'insurrection italienne.

Poursuivons.

Ce premier défilé passé, vint le premier piège tendu à ce qu'on qualifiait, en nous, d'ardeur réactionnaire ou même contre-révolutionnaire. Il était dressé et tendu par un de nos disgraciés de la veille, M. Baude, notre ancien préfet de police; c'était, de sa part, une queue, ou, si l'on veut, une revanche de la scène de Saint-Germain l'Auxerrois où il avait fait si pauvre figure. Il déposa le 15 mars, sur le bureau de la Chambre des députés, une proposition tendante à faire prononcer, contre les princes de la branche aînée, la peine du bannissement à perpétuité et l'interdiction de rien posséder en France. Faute par eux d'avoir

aliéné dans les six mois toutes leurs propriétés, il serait procédé, pour leur compte, à l'aliénation par l'administration des domaines et le produit déposé à la caisse des consignations, sous déduction des droits de leurs créanciers, et des dommages qui seraient exigibles en raison des événements de juillet 1830.

In cauda venenum; tentative de confiscation hypocrite et à la sourdine.

L'auteur de cette proposition espérait surprendre, dans l'accueil qui lui serait fait, quelque chose qui compromît le nouveau ministère et prêtât à la calomnie. Il fut dépisté et déçu dans ce charitable dessein. Prise en considération, à peu près sans débat (il ne se leva contre que trente ou quarante députés), renvoyée sur-le-champ à l'examen d'une commission désignée, séance tenante, cette commission fit son rapport dès le lendemain. Elle substitua au terme légal et juridique de bannissement le terme purement politique d'exclusion du territoire français, et supprima la réserve éventuelle des dommages, désarmant ainsi la proposition de tout son venin.

On tenta vainement de l'y réintroduire dans la discussion, et M. Baude l'ayant alors retirée,

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