IV
était d'accord, mais c'étaiUpeu; sur la demande formelle de la France, appuyée, en cela, par toutes les cours de l'Europe, le saint-siège prenait l'engagement de prévenir le retour des désordres, ■\en réformant profondément le régime temporel des États de l'Église. Enfin l'un des chefs de la sédition, le fils cadet du feu roi de Hollande, poursuivi et aux abois, en était réduit à venir incognito, avec la reine Hortense sa mère, chercher un asile en France, et réclamer de la bonté de notre roi une protection et des secours qui ne lui étaient point refusés. Que nous étions déjà loin du jour, encore bien près cependant, où notre ambassadeur à Vienne, M. le maréchal Maison, prenait sur lui d'écrire à son collègue de Gonstantinople (le général Guilleminot) que la guerre générale allait éclater, et où celui-ci se croyait fondé à passer, sur ce sujet, un office au Divan, et pour ainsi dire à en donner le signal !
La guerre, il n'en était plus question désormais; c'était, de toutes parts, à qui se ferait honneur d'en conjurer le démon; personne ne la craignait plus de notre entraînement révolutionnaire ; personne n'osait, non plus, nous en menacer, et ce n'était pas, non plus, par des actes de faiblesse ou de
complaisance que nous achetions noire sécurité : tant au dedans qu'au dehors, notre franc agir, qu'on me passe le terme, égalaitnotre franc parler; au dedans, l'émeute en savait quelque chose; au dehors, on en voyait les preuves à l'instant même. L'intime allié de l'Angleterre, le roi de Portugal, dom Miguel, puisqu'il faut l'appeler de son nom, s'étant porté contre nos nationaux, dignes ou non d'intérêt, à des actes de brutalité sans pareille, et, s'étant refusé aux réparations que nous avions droit d'exiger de lui, ce tyranneau bien apparenté se trouvait bloqué dans son palais, sous le feu des batteries de notre escadre, le passage du Tage forcé, ses fortins démantelés, et sa petite escadre notre prisonnière. On peut juger si cet acte de vigueur faisait beau bruit de l'autre côté de la Manche, « J'ai senti, s'écriait en plein parlement le duc de Wellington, ni plus ni moins, j'ai senti, moi sujet anglais, la honte couvrir mon front, au spectacle d'un ancien allié ainsi traité, sans que l'Angleterre fît rien pour s'y opposer. » Il n'en fut pourtant que cela, et le protégé du vainqueur de Waterloo dut en passer par une amende honoble envers la France et par une autre amende, celle-ci en beaux ducats sonnants, dont le chef
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de notre escadre, M. Tamiral Roussin, régla le quantum.
Me sera-t-il permis d'ajouter, comme un triste souvenir, que cette rançon imposée au malfaiteur en raison et en proportion de son méfait, je fus chargé, plus tard, de concourir à la distribution entre ses victimes? Une commission ayant été nommée ad hoc sous la présidence de M. Guvier, car M. Guvier était propre à tout et prêt à tout, même à cela, j'en fis partie, et ce fut, pour moi, la dernière occasion de serrer cette main illustre. En me quittant, M. Guvier ressentit la première atteinte de choléra ; il rentra au Jardin du roi, se mit au ht, et ne s'est pas relevé.
Ce fut, qu'on me passe la digression, au plus fort de la crise que nous traversions, et presque sous le feu de l'irritation qu'excitait en Angleterre notre coup de main sur le Portugal; ce fut, dis-je, à ce moment même que je fis un voyage à Londres,v / ou plutôt une excursion rapide, à l'instante demande de M. Perier, qui paraissait y attacher beaucoup d'importance. De mon côté, je m'y prêtai volontiers; ce pays offrait alors, par un concours de circonstances analogues à certains égards, un spectacle aussi curieux que le nôtre. Le ministère
Wellington venait de tomber avec fracas. Après trente ans de luttes glorieuses, mais sans succès, et longtemps même sans progrès apparents, le ministère de lord Grey venait d'arborer avec non moins de fracas l'étendard de la réforme électorale. Tous les whigs, anciens ou récents, répondaient à cet appel, les héritiers mêmes de Canning lui faisaient beau jeu ; mon ami lord John Russell venait de proposer, à cet effet, unbill tant soit peu radical, disait-on, et ce bill, adopté dans la Chambre des communes par une faible majorité, ayant été rejeté dans celle des lords, lord Grey, espérant obtenir une majorité plus prononcée, avait renvoyé les Communes à leurs commettants. Les électeurs étaient convoqués, et le branle allait commencer, quand, parti de Paris le 23 avril, j'arrivai à Londres par la Tamise dans la matinée du 24.
Le but de mon voyage, je viens de le dire, ne m'était pas personnel. J'ai conservé le texte des instructions dont j'étais muni. Le ministre des affaires étrangères (Sébastiani) les avait dictées en ma présence au directeur de la division politique (Desages); elles n'étaient guère que pour la forme. Je\ n'étais chargé que d'insister sur les divers points qui s'y trouvaient indiqués, le tout suivant, d'ail-
leurs, son cours d'exécution par la voie officielle ; mais M. Perier, en réclamant de moi ce bon office, s'était surtout proposé de mettre M. deTalleyrand' bien au fait de la position de notre ministère et de l'état de nos affaires; de lui donner ces renseignements de détail, ces appréciations personnelles que le style de dépêche ne comporte pas, et que les lettres particulières elles-mêmes n'expliquent qu'à demi, lorsqu'elles proviennent des parties intéressées et ne répondent qu'à leur pensée; mais le moment n'était pas bien choisi. Voici, en effet, ce que je retrouve dans la première pièce de ma propre correspondance.
« Londres, 25 avril, cinq heures du soir.
« Je n'ai encore vu personne, que M. de Talleyrand et madame deDino, qui m'ont reçu à bras ouverts. Tout est ici sens dessus dessous, à ce qu'il paraît. On dit que, depuis 1648, on n'a rien vu de pareil, que chacun va dépenser son dernier écu pour les élections qui se préparent; elles commencent cette semaine, ainsi j'en verrai quelque chose. Il paraît que c'est un spectacle à ne pas manquer, car un tel événement ne se reverra plus. Tout ceci préoccupe
tellement les esprits, que probablement je ne serai pas venu ici pour autre chose; j'essayerai cependant. Londres m'a paru accru, grandi, embelli, plus magnifique que je ne l'avais laissé il y a huit ans. Ce serait dommage qu'un pareil pays devînt la proie des jacobins; j'espère que la Providence y mettra bon ordre. On est, à ce qu'il paraît, en grand doute sur les résultats des élections; chaque parti se promet une victoire certaine; mais nous verrons bien. J'aimerais mieux être sûr des nôtres. »
Ce que je prévoyais ne manqua pas d'arriver.
J'écrivais le 28 :
« J'ai déjà vu à peu près toutes les personnes que je complais voir; mais mon voyage sera superflu. Tout ce que j'étais destiné à faire se faisait sans moi, et je l'ai trouvé terminé à mon arrivée. Je ne sais si tout cela réussira; mais, en tout cas, les affaires de France et celles de Belgique ne font pas grande figure céans. Le bill de réforme emporte tout avec lui ; personne ne pense à autre chose et ne veut entendre parler d'autre chose. »
Et, le 29:
4 J'ai de Londres par-dessus la tête. Dans un brouhaha pareil h celui-ci, nos affaires et nos personnes françaises ne font pas grande figure. »
Et, le 30 :
« Rien au monde ne pourrait me décider à rester ici, soit comme ambassadeur, soit à tout autre titre. Le fracas y devient de plus en plus assourdissant, sans qu'il y ait, au fond, d'intérêt bien réel; je ne crois pas qu'il soit possible d'unir plus de magnificence à plus d*ennui; cela va crois-» sant d'année en année. »
Enfin, le 1'' mai :
« Les élections tournent tout à fait en faveur du ministère. Je vais repartir très content de l'accueil que j'ai reçu de tout le monde et de M. de Talleyrand en particulier; il est impossible d'avoir été pour moi plus aimable qu'il ne l'a été, et j'ai conçu une plus haute idée de son habileté que je ne l'avais; il en remontrerait à bien d'autres qui prétendent en savoir plus que lui; ne riez pas, quoique ce soit à peu près là ce que disait madame de Sévigné de Louis XIV, quand il l'avait invitée à danser. »
N'ayant absolument rien fait, d'ailleurs, je ne puis parler ici que de ce que j'ai vu. J'ai vu les élections de Londres, celles de Londres seulement, car il était tout à fait impossible de sortir dei la banlieue : plus de chevaux aux stations, plus de
place dans les auberges , point de voitures publiques qui ne fussent combles jusqu'à la dernière sommité de l'impériale; mais j'ai fréquenté les hustings de quartier en quartier; j'ai entendu les candidats pérorer les uns contre les autres, avec force injures réciproques et force interruptions tumultueuses qui faisaient en sorte d'être violentes; je dis qui faisaient en sorte, car, au fond, tout ce fracas me parut plutôt affaire de tradition et de parti pris que de passion et d'entraînement. Il en était autrement, ce semble, et bien plus pour tout de bon dans les luttes de la grande époque, entre les whigs pur sang et les torys de vieille roche, entre les foxites des deux Fox, et les pitlites des deux Pitt, et la question actuelle, quelque brûlante qu'elle fût, ne compensait pas ce qu'avait enlevé aux tempêtes électorales le progrès, ou, si l'on veut, l'amollissement des mœurs modernes.
' C'est ce que me fit remarquer un homme de grand sens qui connaissait l'Angleterre de longue date, M. Van de Yeyer, alors envoyé de Belgique. Il avait bien voulu m'accompagner dans ma tournée. « J'y mène mon fils encore enfant, me dit-iijv' afin qu'il ait vu ce qui reste encore de ce qu'il ne verra plus quand il sera grand; » et c'est ce qui me
fut confirmé par deux autorités antagonistes, et par cela même également croyables. Dînant chez mon ancienne amie, lady Jersey, jadis whig mais devenue tory très ardente, depuis que sa famille;^ s'était alliée à celle de sir Robert Peel, elle me dit tout haut, en face de plusieurs whigs nos amis ^ communs : « Tout ce tapage que vous entendez n'est) qu'un jeu joué et fait à la main ; le ministère est de moitié avec le wo6, il est lui-même le mob ! » Et, lelendemain, dînant àïlolland house, je citai le propos devant le maître du logis, qui me répondit avec sa bonhomie fine et souriante :
— Oh! dans le bon temps, le mob était le mob,\ et personne ne s'effarouchait pour si peu.
Que ce changement en bien ou en mal, comme on voudra, dans les dispositions et les allures des classes populaires, ait contribué à réconcilier avec les idées de réforme la partie timide et récalcitrante des classes supérieures, cela se peut, et hâté, par là, ce qui se préparait depuis longtemps; mais il y a réforme et réforme, et, supposant, ce dont aucun bon esprit ne doutait, qu'il fût à propos de faire un pas, voire même un grand pas en ce sens, il ne s'ensuivait pas, peut-être, que ce pas dût être le saut périlleux, et que le bill de
mon ami lord John ne dépassât pas la mesure.
C'est sur quoi je tenais à être éclairé. J'aimais l'Angleterre alors comme les ultramontains aiment Rome; c'était ma seconde patrie, et, comme je n'en faisais mystère à personne, j'étais bien accueilli dans les deux camps, par lord Bristol comme par lord Brougham, par sir Robert Inglis comme par sir Robert Wilson.
J'allais donc interrogeant, de droite et de gauche. Je pris même la liberté de soumettre, avec les ménagements convenables, mes doutes et mes aTpTpvéhensionssinlordofthe ascendant, lord Grey, dans son sanctuaire actuel de Downing street; il me répondit avec sa gravité naturelle et sa bienveillance ordinaire pour moi : « On doit éviter, autant qu'il se peut, les grands changements dans l'ordre établi ; on doit attendre et patienter tant que cela est possible avec honneur et sécurité; mais le moment venu, âge quod agis. » C'était, du reste, ce qu'il m'avait dit déjà, dix ans auparavant (1822), lorsqu'il n'était encore question ni de révolution en France, ni de réforme en Angleterre.
^ Lord John Russell fut, avec moi, plus explicite et non moins péremptoire. Il convint ingénument que son bill excédait un peu les exigences del'opi-