‹ Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de Broglie (volume 3)Chapitre 25 sur 31 · SOUVENIRS. 26D · texte numérisé non relu

SOUVENIRS. 26D

nion et même l'attente des whigs les plus prononcés; mais, cela même, ajoutait-il, c'est de la prudence. « Sur un sujet pareil, il ne faut pas s'yV^ reprendre à plus d'une fois; il faut que la réforme actuelle en finisse pour longtemps avec toute idée de réforme, sous peine de vivre, de crise en crise, dans un état d'agitation perpétuelle. »

L'intention sans doute était bonne et digne d'an homme d'État; restait à savoir si le but serait atteint ; si même c'était la bonne voie pour l'atteindre. C'est sur quoi je sus bientôt à quoi m'en tenir. ^J'étais lié depuis nombre d'années avec M. Hallara,lepremierpublicistequerAngleterre eût alors, et je crois le premier de ceux qu'elle ait jamais eus, homme d'une érudition profonde, d'une sagacité merveilleuse, d'une pénétration presque infaillible, esprit aussi libre que libéral, whig sans préjugé départi, cœur ferme, jugement sûr; Thomme qui avait saisi le plus au vif et suivi, dès l'origine, jusque dans ses moindres détails et dans ses moindres vicissitudes historiques, le mécanisme délicat et compliqué de la constitution britannique. (( Hallam, disait M. Royer-CoUard avec sa verveV originale et expressive, ce n'est pas un homme, c'est un œil ; rien ne lui échappe, rien ne l'émeut

et tout réclaire. )).M. Royer-Gollard ne se lassait pas de le relire.

Naturellement, dès mon arrivée,j'avaisélé frapper à sa porte, mais sans le trouver; deux jours après, le renconlv^îil SL\i British Muséum f et sachant, par la rumeur publique, qu'ami de la réforme en principe, il n'était pas trop content de celle qui se préparait, je lui témoignai le désir de m'en entretenir avec lui. « Très volontiers, me répondit-il; et, justement demain, de bonne heure, Lord Lansdowne vient déjeuner chez moi; soyez de la partie; nous serons seuls et nous causerons. »

Je n'eus garde d'y manquer. ^ Le lendemain, au coup de huit heures, j'étais à mon poste, et lord Lansdowne entrait dans l'enviable librairie de notre ami commun. Dès les premiers mots échangés entre les deux interlocuteurs (je ne figurais là que comme auditeur bénévole), je vis clairement que notre petite réunion tenait du rendez-vous plus que de la rencontre. Lord Lansdowne, qui, sans être le chef en titre du ministère, y tenait un rang principal, avait sans doute désiré réconcilier au nouveau bill un écrivain dont l'opinion était d'un grand poids. Je vis également qu'il était sur la défensive ; car, à la

dixième phrase, je vis surgir l'apophtegme de l'auteur de ce bill, à savoir qu'en fait de réforme électorale, c'était affaire de bon sens d'aller, surle-champ, aux limites du possible, afin de n'y plus revenir. Je vis que c'était là l'argument pratique entre gens *qui s'entendaient à demi-mot et n'avaient point de temps à perdre en lieux communs, en chicane et en ergotage.

N » Je reconnais, nous dit à cela notre sage mentor, que toute réforme électorale qui procède a priori, qui fait table rase et bâtit à neuf, court grand risque de glisser sur une pente où les temps d'arrêt ne sont qu'apparents parce qu'ils sont arbitraires. Toute restriction au droit de suffrage V se fonde nécessairement sur des présomptions d'incapacité trop incertaines et trop mobiles pour n'être pas toujours contestables. L'exclusion déplaît aux exclus, cela va sans dire, et, comme les exclus sont toujours, proportion gardée, le très grand nombre, il faut s'attendre à voir l'exclusion, quel qu'en soit le motif ou le prétexte, battre en brèche, de degré en degré, par la même raison et avec le même succès, jusqu'à l'avènement plus ou moins prochain du suffrage universel, lequel n'étant autre chose que la souveraineté du nombre sous

un régime d'égalité parfaite, s'il devient jamais maître au logis, aura facilement bon marché de ce qui restera d'inégalité, savoir la Chambre des pairs et la royauté.

A» Mais le danger n'étant que trop réel, est-ce un remède, je le demande, de s'y jeter soi-même, tête baissée et, du premier coup, de franchir soimême, du premier bond, les premiers degrés, dans l'espérance que l'avant-dernier préservera du dernier? N'y comptez pas, le branle donné :

» Nil actum reputans si quid superesset agen- ^dum, ce sera la devise de l'agitation réformiste. X » Ce que je reproche donc au nouveau bill, ce n'est pas tant d'être trop démocratique, quoiqu'il le soit beaucoup; c'est de l'être uniformément, systématiquement, sans acception des antécédents, des positions et des circonstances; c'est de passer indistinctement sur toutes les localités, sur tous les groupes d'hommes et de choses, le niveau d'un principe unique exprimé en nombres ronds. Rien n'est plus contraire à l'esprit de notre constitution. Jamais nos institutions n'ont été ainsi jetées pêlemêle au creuset et refondues sur un moule de convention. Dans les plus grands changements, on a toujours pris pourpoint de départ l'ordre établi,

la sagesse de nos pères (sages ou non) et le respect des droits acquis, n'importe à quel titre, sauf à étendre ou à restreindre, à redresser ou à rectifier ce qui existe selon le besoin et le cours des événements. Notre histoire n'est presque qu'une série de compromis, de transactions entre le passé et le présent, entre ce qui finit et ce qui commence,entre les nouveautés et les habitudes. C'est ainsi qu'on sait ce qu'on fait et où l'on va, qu'on ne tient point constamment les prétentions en éveil; qu'on ne s'impose point de ces règles absolues dont il n'est guère possible d'apprécier, par avance, la portée et le jeu. Qu'en cheminant dans cette voie, on l'ait fait jusqu'ici avec trop de timidité et de lenteur, qu'il soit à propos d'ouvrir la porte plus large, de frapper plus fort sur les abus, rien de mieux ; mais c'est à la condition d'y voir clair et d'assurer chacun de ses pas.

» Un autre danger, et ce n'est pas le moindre, qu'on court à remettre ainsi tout en question, ou si l'on veut, à reprendre ainsi tout en sous-œuvre, c'est de faire plus encore de peur que de mal, d'affecter un faux air de révolution et d'effrayer par là, non seulement les timides, mais les gens même de bonne volonté; c'est surtout de piquer

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