IV
d'honneur la Chambre des pairs, dont le concours est indispensable, et de la placer, bon gré mal gré, dans la plus fâcheuse alternative. Cette Chambre a rejeté le nouveau bill en bloc et de prime abord ; il fallait s'y attendre apparemment ; mais qui sait si présenté, à plus petit bruit, sous une forme plus modeste, appuyé sur les exemples du passé, réduit avec choix et mesure à ses dispositions essentielles, il n'aurait pas reçu meilleur accueil? On va maintenant proposer, derechef, ce même bill à cette même Chambre; on compte pour triompher de sa résistance sur le progrès croissant de l'agitation populaire, sur le fracas des élections actuelles, et même, au besoin, sur la création d'un nombre indéfini de pairies. Ce demi-coup d'État, s'il est frappé, et ne dût-il même agir qu'à titre de menace, sera fatal; ce sera le coup de grâce pour tout ce qui nous reste encore de prétention à l'équilibre du pouvoir; déjà la royauté n'exerce guère, chez . nous, qu'une autorité morale. Il y a plus d'un siècle qu'elle a renoncé à tout emploi de sa prérogative contre le vœu des deux Chambres, et personne ne lui conseillerait de s'y risquer désormais; s'il se trouve aujourd'hui que, à son tour, frappée de la ^ même déchéance, la Chambre des lords a perdu'
toute autorité effective et n'existe plus qu'en théorie, si notre corps soi-disant conservateur n'est plus bon à rien conserver, s'il suffit, pour lui forcer la main, de le menacer dans ce qui fait sa consistance et sa dignité, que restera-t-il désormais de notre bonne vieille constitution britannique? S:^ » La Chambre des communes, pouvoir unique, au vrai et en réalité, la Chambre des communes dont l'autre Chambre aura pour office d'enregistrer, et 1^ royauté d'exécuter les volontés souveraines. "N» Et cette Chambre toute-puissante, en fait si ce n'est en droit, que sera-t-elle, elle-même ? Ce sera, si le nouveau bill tient ce qu'il promet, la représentation très fidèle, sans doute,mais exclusive de la classe moyenne, c'est-à-dire du tiers état de la Grande- Bretagne. Rien dans ce bill n'est négligé, en effet, pour exclure des élections futures toute influence directe ou même indirecte de la couronne et de l'aristocratie constitutionnelle. Point d'autre diversitéV entre les corps électoraux que celle qui provient de l'emplacement géographique et du chiffre de la population. Dans chaque corps électoral, l'unique 1 et dernier mot est au nombre, nulle chance n'est ménagée au talent naissant, au mérite purement personnel. Une Chambre ainsi composée sera très
propre à bien gérer nos intérêts domestiques, à conduire avec sagesse et intelligence notre politique intérieure; mais la grande, la vraie politique, celleK dont le regard s'étend sur le globe entier où l'Angleterre est si haut placée, sur le continent de l'Europe qui lui demande et lui prête appui, sur les puissances qui s'en partagent ou s'en disputent l'empire, en quelles mains passera-t-elle quand celles qui l'ont dirigée jusqu'ici s'en trouveront systématiquement dépossédées, quand les classes en qui résident, au premier degré, la richesse, les lumières et le loisir, devenues en fait, si ce n'est en droit, étrangères au maniement des affaires, ne seront plus, pour les autres, qu'objet de jalousie et de méfiance? Ce sera la presse alors, la presse sans direction et sans contre-poids qui disposera, par son influence, de nos grands intérêts au dehors, tandis qu'au dedans, une Chambre des communes active, industrieuse, mais dépourvue d'instincts élevés, de vues générales, de prévoyance lointaine, surveillera, pied à pied, nospetits intérêts de chaque jour. Qu'une nouvelle révolution française éclate quelque part, qui protégera contre les entreprises d'une nouvelle Convention les principes delà sociabilité humaine? Qu'un nouveau Bonaparte aspire à
la monarchie universelle, qui lui fera tête et garantira contre ses victoires l'indépendance des États Qt la liberté des peuples ?
^ » Il ne faut pas s'y méprendre. Pour que l'Angleterre conserve, dans le monde, le rang qu'elle occupe et l'ascendant qui lui appartient, il lui faut à sa tête un parlement, un parlement vrai, réel, troisl pouvoirs réellement indépendants l'un de l'autre, mais dans une sage mesure, étroitement associés par le fond même de leur nature; une Chambre élective où l'aristocratie, admise à certain degré, éveille, éclaire et guide l'acîivité de la démocratie; une Chambre héréditaire où la démocratie pénètre sans cesse, en la recrutant de notabilités nouvelles qui prêtent en elle force et vie au temps d'arrêt; un conseil exécutif où le prince, puisant largement^ à cette double source, se porte médiateur entre les instincts rivaux et les intérêts opposés.
» Pour que l'équilibre existe entre les pouvoirs, il faut qu'il existe, avant tout, dans le sein même de chaque pouvoir ; il faut que chaque élément social y ait sa part, en y trouvant son frein. C'est à ce mécanisme, imparfait sans doute encore, mais suffisant jusqu'ici, œuvre des temps et des circonstances plus que de la sagesse de nos pères, que
notre heureuse constitution a dû sa force et sa durée à travers les vicissitudes de notre histoire. C'est à le maintenir, à l'achever, à l'épurer, à le dégager des abus qui l'entravent ou le dépravent que doit viser une réforme sensée; l'intervertir, c'est entrer en révolution. »
Ce qui fut répondu à ces graves et judicieuses observations, j'ai regret de l'avoir tout à fait oublié ; mais cela même prouve que je n'en fus pas très frappé. Je dois ajouter toutefois qu'ayant négligé,» au sortir de cet entretien, d'en garder note par écrit, je me vois forcé, à trente ans d'intervalle, d'en altérer le tour et le caractère extérieur et de présenter sous forme d'une allocution suivie ce qui ne se produisit qu'en dialogue entrecoupé d'objections, de réponses et de répliques. Je n'oserais même affirmer qu'écrivant de mémoire aujourd'hui, quelques idées à moi personnelles né se soient pas glissées à mon insu dans mon récit; mais ce dont je suis sûr, c'est que le fonds sub-V stantiel en est vrai, et je crains bien que les événements n'aient donné raison sous plus d'un rapport à l'adversaire de la réforme commencée en ce temps-là, et qui ne semble pas près de linir.
De retour à Paris, je rentrai dans la fournaise; tout y fermentait déjà; les élections étaient terminées; j'en ai indiqué, chemin faisant, l'aspect général, le caractère apparent; restait à les voir à l'œuvre, pour ainsi dire, à les apprécier dans leurs résultats.
Je trouve dans un recueil contemporain les chiffres suivants qu'il est bon de recueillir, à valoir ce que de raison.
Parmi les députés élus, 222 faisaient partie de la Chambre précédente; 7 des Chambres anté-
Heures; 195 étaient tout nouveaux, et n'avaient appartenu à aucune représentation; 203 de la Chambre dissoute n'avaient pas été réélus; 34 élections étaient doubles.
Ainsi constituée, la nouvelle Chambre se réunit le 22 juillet en séance préparatoire, afin de tirer au sort la députation chargée de recevoir le roi à l'entrée du palais et de l'escorter jusqu'au pied du trône.
Le lendemain 23 s'ouvrit la session.
La salle était comble, et combles les tribunes; plus de trois cents députés faisaient entendre le cri de « Vive le roi ! » etlafoule qui se pressait àl'entrée des couloirs répétait ce cri à mainte et mainte reprise.
Le discours du roi fit grand effet.
Préparé par M. Perier lui-même, mûrement pesé jusque dans ses moindres expressions, il y régnait un ton d'autorité fier et mesuré qui tombait de haut.
Rien de plus triomphant que l'état de nos relations extérieures.
Sur notre demande les troupes autrichiennes évacuaient l'état romain.
Le royaume des Pays-Bas constitué par les
traités de 1815 n'existait plus. Garantie par une neutralité perpétuelle acceptée de l'Europe et par l'amitié de la France, l'indépendance de la Belgique était reconnue. Les places élevées pour con-V tenir et menacer la France étaient, c'est-à-dire devaient, d'un commun aveu, être démolies.
Le Portugal payait de la saisie de sa flotte les satisfactions qu'il feignait de refuser encore; notre pavillon flottait à Lisbonne.
» Une lutte sanglante et acharnée, disait le roi, se prolonge en Pologne. Celte lutte entretient de vives émotions au sein de l'Europe. Je me suis efforcé d'en hâter le terme. Après avoir offert ma médiation, j'ai provoqué celle des grandes puissances. J'ai voulu arrêter l'effusion du sang, préserver le midi de l'Europe de la contagion que la guerre civile propage, et surtout assurer à la Pologne, dont le courage a réveillé les vieilles affections de la France, cette nationalité qui a résisté au temps et à ses vicissitudes. »
Le roi ne doutait pas que les Chambres ne jugeassent que, dans ces difficiles négociations, les intérêts de la prospérité, de la puissance et de l'honneur de la France avaient été défendus avec persévérance et dignité.
» Mieux garantie que jamais, ajoutait e roi, par ses gardes nationales et ses armées, la France a repris, en Europe, un rang dont elle ne descendra plus. L'Europe est convaincue de la loyauté de nos intentions et de la sincérité de nos vœux pour le maintien de la paix, mais elle sait aussi quelle est notre force, elle sait comment nous soutiendrions la guerre, si nous y étions contraints par d'injustes agressions; ce danger est loin de nous, et les relations amicales que nous entretenons avec toutes les puissances nous laissent entrevoir, au contraire, la possibilité d'un désarmement général, dont tous les peuples sentent la nécessité. »
Sur les affaires intérieures, le discours n'était ni moins net ni moins résolu.
(( J'attends de vous, disait le roi à la Chambre nouvelle, cette coopération franche et entière qui doit donner à mon gouvernement la force sans laquelle il ne saurait répondre à l'attente de la nation. J'ai dit que la Charte serait désormais une vérité; ce que j'ai dit s'est accompli. La Charte, c'est la monarchie constitutionnelle avec toutes ses conditions loyalement maintenues, avec toutes ses conséquences franchement acceptées. Il est temps que l'action uniforme des pouvoirs publics mette
un terme aux coupables espérances de nos ennemis, quels qu'ils soient. En m'appelant au trône, la France a voulu que la royauté fût nationale; elle n'a pas voulu que la royauté fut impuissante. Un gouvernement sans force ne saurait convenir à une grande nation. »
Le succès fut complet; il ne le fut que trop : les armes sont journalières, toute victoire doit prendre garde au lendemain.
Le premier acte de la Chambre nouvelle était nécessairement le choix de son président. La minorité avait le sien tout trouvé. M. Laffilte, abany donné par elle, en tant que ministre, pour avoir essayé de lui faire entendre un peu de raison, n'en restait pas moins son chef naturel, son primus inter pares. Notre majorité, au contraire, cherchait le sien sans le trouver. Ses gros bonnets siégeaient au ministère. Un seul, M. Guizot, était encore trop compromis dans la résistance pour qu'on osât déjà le mettre en avant. Dans l'embarras, M. Perier n'avisait, rien de mieux que M. Girod (de l'Ain), excellent magistrat, homme de grand sens, ami fidèle, mais dépourvu de tout éclat de talent oratoire, et dont le nom n'était guère connu en dehors de notre étroite coterie.
Celte obscurité était un vrai malheur, d'autant que M. Perier s'était empressé de déclarer, avec grande raison, que le choix du président serait, à ses yeux, une question de cabinet. On exploita, contre lui, cette déclaration inévitable par sa propre nature et dans la position des affaires.
Les habiles de la minorité, abusant de l'inexpérience des nouveaux venus, persuadèrent à beaucoup d'entre eux que, en leur imposant un président, M. Perier abusait lui-même de sa position, et qu'il ne fallait pas se prêter à cette exigence. D'ailleurs, ajoutaient-ils, M. Laffitte est digne d'intérêt; on l'a jugé trop sévèrement. Il a perdu sa fortune à la révolution de Juillet ; en lui assurant une situation honorable, on s'acquitterait envers lui. Bref, il advint de là qu'au dépouillement du scrutin les voix se trouvèrent ainsi partagées :
Sur 358 suffrages :
M. Girod de l'Ain 181 voix
M. Laffitte 176
C'était la majorité ric-à-ric, c'était une Chambre coupée en deux.
M. Perier n'hésita pas. Il remit, le soir même,\ sa démission au roi; le général Sébastiani, MM. de Montalivet et Louis en firent autant, laissant
à M. Laftitte et à ses adhérents le fardeau des affaires à de telles conditions. On a beaucoup crié, dans le temps, contre cette résolution et contre M. Perier; mais, s'il eût agit autrement, s'il eût entrepris de gouverner avec une majorité flottant entre deux principes contraires, il était perdu el nous avec lui; il acceptait la situation d'où il nous avait tirés; il devenait un autre M. LaffUte, sans que le roi eût en réserve un autre M. Perier pour lui venir à la rescousse.
Que faire cependant et quel parti prendre? Ni M. Perier, ni la faction qui l'avait presque renversé ne pouvaient décemment reculer. Le roi, de son côté, ne pouvait en appeler d'une Chambre toute nouvelle à une Chambre plus nouvelle encore. C'était une énigme sans mot.
La perplexité était grande; elle régna quatre grands jours, durant lesquels nos déserteurs étourdis eurent tout le temps de cuver à plein leur sottise. Ce fut l'événement qui nous tira d'affaire.
^Le 4 août, vers deux heures de l'après-midi, il fut affiché à la Bourse un supplément au Moniteur ainsi conçu :
« Le roi de Hollande a dénoncé l'armistice et