IV
la plupart écrits d'avance, quelques-uns imprimés par extrait, et les beaux morceaux communi-. qués, de main en main; les journaux étaient de la partie et faisaient de leur mieux pour brouiller les cartes. Notre petit succès dans la commission ne tirait pas à conséquence. Ce (qui peut se faire ou se dire entre dix ou douze personnes sensées, autour d'un tapis vert et les coudes sur la table, devient impossible en public, à la tribune, où les rétractations sont mises à nu, les compromis poussés à outrance, et les volte-face tournées en ridicule.
Je le reconnus dès le premier instant.
La discussion s'ouvrit le 22 décembre.
Je compris dès ce jour-là, c'est-à-dire dès la première séance, que notre plan modeste et discret n'aurait pas même la chance d'être écouté; qu'il ne trouverait d'appui ni de la part du gouvernement qui, cavant au pire, était surtout pressé d'en finir, ni de celle des légitimistes purs, qui, pressés eux-mêmes de déserter leur siège et de désavouer leur serment ne laisseraient pas échapper l'occasion de dénoncer l'abolition de l'hérédité comme un acte révolutionnaire et un affront impossible à supporter, ni de celle enfin des simples mécon-
tents qui, trop heureux de tout rejeter sur le gouvernement et sur les intrus ne manqueraient pas de faire, à leurs dépens et sans tirera conséquence, grand étalage de beaux principes.
Dès lors, mon parti fut pris. Le succès étant impossible, du moins pour le moment, mieux valait laisser notre pauvre plan tomber à petit bruit, sauf à le reprendre plus tard (ce qui se pouvait toujours, une loi nouvelle pouvant toujours modifier, et plus encore rectifier une autre loi), que de lui procurer le triste honneur d'une chute éclatante et de le confondre dans l'anathème prononcé contre le thème principal. Je me réglai là-dessus par la pensée, et me réservai, comme c'était mon habitude, d'attendre la fin ou à peu près de la discussion pour approprfer à l'état des esprits le discours dont j'avais d'avance, arrêté les points principaux.
La Providence m'épargna douloureusement cette tâche; ma fille aînée, l'ange de notre maison, atteinte, depuis plusieurs jours, d'une de ces fièvres perfides dont les débuts sont équivoques et le dénouement imprévu, nous fut enlevée le 28 décembre, le jour même où fut adoptée la loi sur la pairie. Je n'assistai point aux dernières discussions.
32i SOUVENIRS.
La loi passa à la majorité de 102 voix contre 68; l'abolition pure et simple de l'hérédité à la majorité de 103 voix contre 70.
Treize pairs déposèrent leur démission, savoir :
MM. d'Arjuzon, de Beurnonville, de Duras, de Fitz-James, d'Orglande, Lecouteux de Canteleu, de Feltre, de Glandevèze, de Rougé, d'Avaray, de La Rochefoucauld, de Montesquiou, Sainte-Suzanne, Doudeauville.
Ainsi se termina, pour moi, sous de bien funestes auspices, la première année qui suivit la révolution de Juillet. Je dis pour moi, je ne dis pas pour le pays; car, pour le pays, cette année avait été, sinon paisible, tant s'en faut, du moins prospère et presque glorieuse. Le gouvernement avait à peu près atteint le double but» qu'il avait annoncé dès son début :
« L'affermissement de la paix extérieure par le rétablissement de l'ordre intérieur; le rétablissement de l'ordre intérieur par l'extinction des causes et des probabilités de guerre. »
Les principales villes de la France, Strasbourg, Toulouse, Montpellier, Orange, Perpignan, d'autres encore, avaient été successivement le théâtre d'insurrections plus ou moins menaçantes; mais
toutes avaient élé prompteraent et énergiquement réprimées. Des brigandages désolaient l'Ouest, c'est-à-dire la Bretagne et la Vendée, mais sans parvenir à y établir la guerre civile; enfin, si la rébellion allumée dans la seconde ville de France (à Lyon) pour des motifs étrangers à la politique, pour des motifs purement économiques, et par les fautes de l'administration locale elle-même, avait réussi, pour un jour, à expulser celte administration de la ville, c'avait été sans le vouloir et sans oser rompre avec le pouvoir central. Tous ces faits attestaient que l'immense majorité de la population était satisfaite; que, pour elle, le gouvernement était, en principe, hors de question et que ces désordres, ces agitations, avaient plus encore pour cause l'inaction et la souffrance qu'elle traîne à sa suite que le mécontentement des opinions opposées et la lutte des partis.
Je ne dis rien d'un certain nombre de lois successivement présentées, adoptées ou écartées vers la fin de la session, parce que je ne pris aucune part à la discussion dont elles furent l'objet. Ce n'est pas que quelques-unes ne fussent, par leur nature, d'une assez grande importance, entre autres une loi sur le commerce des grains, une
autre sur la formation de la garde nationale mobile, une autre sur le recrutement et sur l'avancement dans l'armée de terre, une autre sur les pensions de l'ancienne liste civile, une enfin sur la réforme du code pénal; mais ce n'était, au fond, que des lois plus ou moins provisoires, ou que de simples rectifications à l'état actuel des choses.
Je ne dis rien non plus de deux propositions, l'une relative au bannissement de la branche aînée des Bourbons, l'autre au rétablissement du divorce, parce qu'elles ne trouvèrent leur solution définitive qu'en 1832. J'y reviendrai en temps et lieu.
Je fais la même réserve à l'égard d'une troisième proposition tendante à la suppression du deuil du 21 janvier.
L'année 1831, la seconde de notre nouvelle monarchie, s'était terminée en pleine session. L'année 1832 s'ouvrit sous le feu roulant de plusieurs projets de loi fort importants et de plusieurs propositions qui ne l'étaient guère moins. Le rapport en étant déjà non seulement préparé mais déposé, tout se trouvait à point pour la discussion.
Dès le 4 janvier, on se mit à l'œuvre.
Le premier terrain du débat fut la fixation de la liste civile. Le projet proposé avait été soumis à la Chambre des députés par M. Perier le 4 octobre
1831. Il ne larda pas à devenir occasion, tour à tour, de violence, de scandale et de ridicule. Ce n'était pas, en effet, du fruit nouveau : Dès Ie15décembrel830, M.Laffitte,dansla lune de miel de sa récente présidence, avait eu dessein de pourvoir à l'établissement de la royauté nouvelle. De concert avec ses collègues d'alors, au nombre desquels figurait et faisait grande figure le patriote Dupont (de l'Eure), il avait fixé libéralement à dixhuit millions le chiffre de la liste civile, en conservant, d'ailleurs, à la couronne ce qu'on a toujours nommé sa dotation tant mobilière qu'immobilière, diamants, pierreries, tableaux, palais, châteaux, musées, monuments de luxe (Sèvres, par exemple, les Gobelins), le tout à titre d'usufruit et à charge d'entretien. Mais cela était bon pour le bon temps où Ton était ministre, où l'on se flattait de mettre pour tout de bon la main sur le roi ; mais, depuis, le vent ayant tourné, et ce qu'on nommait en ce temps-là le progrès, dans la personne de M. Laffitte et consorts, ayant, grâce aux saturnales du 13 février, cédé la place à ce qu'on nommait la résistance dans \si personne de M. Perier, avec le vent, la bonne volonté avait tourné; d'autant que, le roi s'étant prêté de bon cœur à cette révolu-
tion intérieure, il n'y avait plus lieu de compter sur lui ni inlérêt à le ménager. Aussi vit-on M. Dupont (de l'Eure) attaquer hardiment (il ne tiendrait qu'à moi d'employer une autre expression) le plan de liste civile préparé l'année d'avant sous ses yeux et par ses soins; marchander d'ilem en item tous les articles tant mobiliers qu'immobiliers dont s'était composé jusque-làla dotation de la couronne; se récrier contre le chiffre de quatorze millions proposé parla commission de la Chambre des députés; en substituer, de son chef, un autre de six millions, aller enfin jusqu'à contester l'allocation provisoire faite de son temps, sur le pied de la proposition Laffilte et demander qu'on contraignît la liste civile à restitution.
Je n'exagère pas, à coup sûr, en avançant que, pour un ministre de la veille, c'était pousser jusqu'au scandale l'animosité de la défaite.
Une réussit, néanmoins, qu'à demi dans sa généreuse campagne. Plusieurs des articles qui faisaient nombre dans la dotation de la couronne furent, il est vrai, éliminés, savoir : des terres, bois et bâtiments à Sèvres, Versailles, Saint-Germain, Fontainebleau. Le domaine même de Compiègne n'y fut maintenu qu'au scrutin secret, et à la majorité de
165 voix contre 157; mais la partie principale échappa à cette tant soit peu sordide économie. Le pire ce fut le chiffre de la liste civile proprement dite. Le roi avait insisté auprès de M. Périer pour que rien, sur ce point, ne fût proposé en son nom. Il s'en était remis à la discrétion, c'est-à-dire, il s'en flattait du moins, à la délicatesse delà Chambre des députés. Il n'en fut pas le bon marchand, si l'on peut s'exprimer ainsi. Le chiffre, porté à 25 millions sous la Restauration, réduit à 18 millions dans le projet Laffitte et compagnie, puis|à 14 millions par la commission de la Chambre des députés fut définitivement fixé à 12 millions presque à l'unanimité de la Chambre, adjudication au rabais qui soulevait le cœur de dégoût.
Puis survint enfin un événement, ou pour mieux dire, un accident imprévu, mais heureux, du moins^ celui-là, plus sage que son auteur, et qui rachetait un peu le guignon dont la royauté semblait poursuivie.
Voici comment et en quoi. C'était un principe de droit public, en France, un principe immémorial, qu'à l'avènement d'un prince au trône, sa fortune personnelle était dévolue à l'État, c'est-à-dire confisquée au profit du domaine. Prévoyant le cas, le
roi, qui pensait à tout, y avait pourvu; avant d*ac-|/ cepter la couronne, il avait partagé sa fortune entre ses enfants, sauf, bien entendu, l'apanage d'Orléans qui, de plein droit, faisait retour. Dès lors, l'axiome banal, inséré pro /brmâ dans la nouvelle liste civile, se trouvait superflu et sans conséquence; mais ne voilà-t-il pas qu'un démocrate puritain, M. Eusèbe Salverte s'avisa d'y flairer un arrière-goût de féodalité, et proposa solennellement d'en purger notre législation, en laissant désormais au roi, comme aux simples citoyens (il n'aurait eu garde de dire sujets) la pleine et entière possession de sa fortune privée. Dupin prit la balle au bond et, par une de ces allocutions vigoureuses, mélange de bon sens familier et d'érudition pédantesque, où il excellait plus que personne, il assura le triomphe du droit commun sur le droit traditionnel et rendit un vrai service, sinon au roi, qui, dans le cas présent, avait pris ses précautions d'avance, mais à la royauté, et, ce dont personne ne se doutait, à la royauté constitutionnelle, à la monarchie représentative.
Rien de plus funeste, en effet, sous cette forme de gouvernement, que de placer le roi, le chef du pouvoir exécutif, dans l'alternative de tout faire
pour se maintenir sur le trône, ou de tomber dans la misère. Rien, au contraire, n'est plus sage que de le placer, vis-à-vis de son peuple, dans la position où sont vis-à-vis de lui ses ministres, de lui laisser le pouvoir de mettre, au besoin, le marché à la main de ses sujets ; bien en a pris à Henri IV d'avoir été roi de Navarre, à Guillaume III d'avoir été stathouder de Hollande, au dernier roi des Belges d'avoir possédé et regretté Claremont. On peut voir dans mon livre sur le Gouvernement de la France le développement de celle idée qui nous tombait des nues en 1830, et que le nouvel empire a depuis recueillie d'abord, puis gaspillée comme tout le reste, au nom de ses fantaisies et de ses convoitises.
Mais à tout ceci, à tout cet étalage d'économie, de frugalité républicaine dont on faisait, en belles phrases,rattribut d'une royauté vraimentciloyenne, la petite pièce ce fut* l'élan d'indignation égalitaire qui fit explosion sur tous les bancs de la gauche, lorsque notre tout jeune ministre de l'inslruction publique, M. de Montalivet, laissa échapper, dans l'innocence de son cœur, cette phrase, en vérité, toute simple :
« Il faut que le luxe qui fait la prospérité des
peuples civilisés ne soit pas banni de l'habitation royale, car il le serait bientôt de celle des sujets. »
A ce mot sujet, l'opposition tout entière se leva comme un seul homme. Les cris féodalité, contrerévolution retentirent de toutes parts ; on somma le ministre de se rétracter sans vouloir entendre ses explications; on somma le président de lui retirer la parole, et, sur son refus, clameurs, vociférations, hurlements, poings levés, couteaux de bois ou d'ivoire brandis à défaut de mieux; bref, la tempête ne fit trêve qu'au moment où M. Odilon Barrot, s'avançant d'un air paterne, proposa de protester par écrit et de faire insérer la protestation au procès-verbal. Il se mit à l'œuvre sans désemparer et composa une magnifique pièce d'éloquence. Ellefut couverte à l'instant même de 165 signatures; mais qui fut penaud le lendemain, lorsqu'il s'agit de la mettre aux voix, ce furent les signataires.
On mit successivement sous leurs yeux :
1" Un rapport officiel adressé au roi par la défunte commission municipale, et revêtu entre autres signatures de celles de MM. Mauguin et Audry de Puyraveau, lesquels se qualifiaient en toutes lettres de très fidèles serviteurs et sujets ;
2° Un discours de M. Laffitte, président du rainis-
tère dit du progrès, lequel se déclarait, au no'm de ses collègues, sujet fidèle et dévoué du roi, près de qui tous étaient restés dans l'avant-dernière crise;
3° Une lettre adressée au roi parle même M. Laffitte, réclamant sa bienveillance pour lui-même, M. Laffitte, en qualité d'un de ses plus fidèles sujets.
D'autres exemples encore allaient se produire à la file; mais, à mesure que se défilait le chapelet, les éclats de rire qui partaient de tous les bancs de la majorité ministérielle, rendant intenable la position des patients, l'ordre du jour qui les tira de peine fut, pour eux, le très bienvenu.
Ils ne s'en tinrent pas là, néanmoins. L'appétit naturel aux époques de révolution de tout abaisser et la royauté surtout, si l'on est contraint de la laisser subsister, le goût de la compromettre, de plus en plus dans les idées révolutionnaires, cet appétit pervers restait aux aguets ; il cherchait sa revanche et ne tarda pas à la trouver.
Le 5 décembre précédent, sur la proposition de l'un de ses membres, M. Portails, neveu mais peu digne neveu de son homonyme, la Chambre des députés avait très inconsidérément pris en considération l'idée d'abroger la loi du 19 janvier 1816,
et plus inconsidérément encore y avait donné suite le 23 décembre.
Cette loi du 19 janvier prescrivait un deuil annuel pour toute la France, en anniversaire du 21 janvier 1793, déclarait ce jour férié pour les tribunaux et les établissements publics, annonçait enfin un monument funéraire qui devait être élevé sur les lieux mêmes du crime, ce qui, d'ailleurs, n'avait point été exécuté.
Cette loi était, à coup sûr, une œuvre de réaction, en son temps, et le mieux aurait été de la laisser tomber en désuétude, ce qui était déjà fort avancé ; mais on comprend quel champ la proposition de l'abroger ouvrait aux ennemis de la royauté nouvelle, aux légitimistes, aux jacobins, combien s'y trouverait compromis le roi luimême, mis en demeure ou de désavouer son père, ou de le justifier; dans quel embarras se trouveraient placés ses meilleurs serviteurs, cruellement partagés entre ce qu'ils lui devaient de respect et ce qu'ils se devaient à eux-mêmes.
La discussion fut, néanmoins, esquivée à la Chambre des députés, grâce à la précipitation qu'entraîne toute fin d'année (on était au 23 décembre). La proposition ne rencontrant aucun
obstacle y passa presque incognito. Mais c'était pour notre Chambre que le scandale était réservé. Là, devaient se trouver sous les armes les détracteurs du fils de Philippe-Egalité, charmés d'une occasion de lui rappeler son origine en ayant l'air de la déplorer; là, devaient se trouver en masse les gens de bien et les gens de cœur qui, ne pouvant parler sans horreur du 21 janvier 1793, s'indigneraient d'avoir l'air de l'amnistier. C'était, en quelque sorte, faire coup double, pour les révolutionnaires, que d'avilir la royauté dans la personne du roi, et de signaler la Chambre des pairs comme ennemie de la Révolution. Aussi tout se préparait pour ce beau chef-d'œuvre ; les journalistes aiguisaient leurs plumes; les sociétés populaires nous portaient défi, et le ministère, gêné lui-même par la position délicate du roi, ne savait trop quelle attitude prendre et quelle direction nous donner. Adoptée, sansdébat, par la Chambre des députés, la proposition nous fut transmise dès le 30 décembre, et, dès le lendemain de ce jour, elle fut déférée, par nous, à l'examen d'une commission ad hoc. Je ne fis point partie de cette commission, mais lié avec plusieurs de ses membres, et passant, à tort ou à raison, dans notre Chambre, pour
homme de bon sens et de bonne volonté, je fus consulté sur le parti qu'il convenait de prendre. J'insistai, avant tout, pour qu'on ne se pressât point, qu'on laissât, tout au moins, passer le 21 janvier prochain et très prochain, avant de mettre en question l'abolition ou la perpétuité de ce triste anniversaire. C'eût été verser de l'huile sur le feu de la discussion que d'en faire œuvre de circonstance. Quant au fond même des choses, il ne faut pas, ajoutai-je, se faire illusion. La loi qu'il s'agit d'abroger, loi de parti, s'il en fut, a eu pour but d'infliger à la France un deuil annuel, en expiation de sa part de responsabilité dans le crime du 21 janvier 1793, et la proposition nouvelle, œuvre de parti en sens opposé, a pour but de remettre en honneur le 21 janvier, d'ériger la condamnation de Louis XYI en acte de patriotisme et de justice souveraine, en leçon pour le roi régnant, au nom de son propre père. Si vous en doutez, jetez les yeux sur les feuilles publiques et les brochures qui encombrent nos bureaux, écoutez les défis, les sommations qui nous sont adressées chaque jour et coup sur coup. Nous ne pouvons, selon moi, nous ne devons admettre ni même tolérer l'une ou l'autre thèse. Plus de deuil expiatoire, je le veux