‹ Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de Broglie (volume 3)Chapitre 8 sur 31 · P.-J. HENRI DE BOURBON, PRINCE DE CONDE. IV · texte numérisé non relu

P.-J. HENRI DE BOURBON, PRINCE DE CONDE. IV

» P. -S. Je demande à être enterré à Vincennes près de mon malheureux fils. »

A coup sûr, un tel écrit ne dénote que trop à quelle agitation était en proie l'esprit du pauvre prince, affaibli par l'âge et la maladie, troublé par un scrupule qui tenait presque du remords, et livré, dans son intérieur domestique, à des obsessions, tristes fruits des désordres de sa vieillesse.

Malgré la rigueur des lois religieuses contre le suicide, les funérailles du duc de Bourbon eurent lieu comme en toute autre circonstance. Le cœur fut déposé dans la chapelle de Chantilly. Le corps, embauméet exposépendant plusieurs jours, fut reçu à l'église de Saint-Leu et transporté à Saint-Denis, avec un cortège militaire où figuraient les voitures de la cour ; on y voyait les quatre premiers fils du roi. Le cercueil fut reçu à la porte de l'abbaye par le clergé épiscopal; la basilique tendue de noir comme dans les solennités royales; après l'office célébré avec le même cérémonial mais sans oraison funèbre, le corps fut descendu dans le caveau royal, à côté du dernier prince de Condé !

L'autre événement, l'autre catastrophe, fut de bien autre nature, et de bien autre portée.

Le 25 août, à huit jours de la première, à quinze jours de notre propre avènement, éclata, dans Bruxelles, une révolution qui devait bientôt changer l'existence du royaume des Pays-Bas et mettre en péril l'état de l'Europe.

Ce royaume, œuvre de circonstance, de méfiance et de rancune, hydre à deux têtes préposée par le congrès de Vienne à la garde d'une ceinture de places fortes élevées à nos dépens et de nos dépouilles, — produit hybride d'un accouplement contre nature entre deux millions de Hollandais protestants et quatre millions deBelges catholiques, — plus divisés encore d'instincts et de mœurs que de croyance et de langage, — ce royaume avait été dès l'origine en travail de dissolution, et l'incompatibilité d'humeur touchait à son paroxysme, lorsque vint à sonner chez nous le tocsin de Juillet. Le moyen qu'une majorité numérique de plus du double, traitée en vraie servante, dominée et tracassée par une minorité maîtresse du roi, de la cour, des emplois, des impôts et de la force armée ne répondît point à cet appel ? Une soirée, un air d'opéra fort en vogue alors, et le chant en pleine

rue de la Parisienne à grands carillons, en firent l'affaire d'un tour de main, mais non toutefois sans conflit et sans quelque effusion de sang.

Je m'en tiendrai là sur le fait lui-même, sur sa cause et son origine; je ne m'arrêterai point à rappeler les divers incidents de cette lutte entre le roi des Pays-Bas et ses pauvres nouveaux sujets, à caractériser le mélange de supercherie et de violence qui les soumit, pendant quinze ans, aux conditions d'un pacte numériquement rejeté, moralement oppressif, à relever, pierre à pierre, les querelles incessantes en religion, en politique, en finances, en économie sociale qui ne pouvaient guère manquer de naître et de renaître, à chaque instant d'une union, ou plutôt d'un amalgame formé sous de si fâcheux auspices.

Je ne m'arrêterai pas davantage à raconter la révolution de Bruxelles, calquée, autant que possible, sur la nôtre : attroupements spontanés, impuissant emploi de la force armée, barricades coup sur coup, puis des négociations tout au plus sincères, puis des concessions tardives, puis enfin le soulèvement, gagnant comme une traînée de poudre, de proche en proche, de rue en rue, de ville en ville.

Je ne m'arrêterai qu'aux conséquences immédiates de l'événement, et au surcroît de difficultés qu'il faisait pleuvoir sur nous dans un moment où, Dieu merci, nous en avions de reste.

Notre nouveau gouvernement n'était encore officiellement reconnu que par l'Angleterre ; bien accueilli à Vienne et à Berlin, bien vu dès lors dans la plupart des cours et principautés du continent, le pas décisif restait à faire, tout restait encore en suspens, tant que le grand allié du Nord, dont personne n'entendait se séparer, n'aurait pas dit le dernier mot.

Or, pour obtenir ce dernier mot de ces lèvres augustes, nous déclarions avec empressement que nous entendions, de notre côté, accepter et respecter l'état de l'Europe tel qu'il avait été réglé par le sort de la guerre et la foi des traités, en remplissant envers nos voisins toutes les conditions de bon voisinage : point de guerre, point de conquête, point de provocation révolutionnaire, tel était l'engagement que nous offrions volontiers, à charge d'entière réciprocité; mais voilà qu'avant même d'avoir réponse, et comme pour nous prendre au mot, pour nous mettre en quelque sorte à l'épreuve,larévolutionbelge nous tombait sur les bras.

Que faire, et quel n'était pas notre embarras !

Nous n'y étions pour rien, cela était évident; nous n'avions ni le dessein ni même l'envie de prêter appui soit à l'un soit à l'autre des deux adversaires, au fond cela n'était pas moins certain. Tant s'en fallait, néanmoins, que nous y fussions indifférents, puisqu'il y allait du maintien ou de la ruine d'un état de choses formé contre la France, de la destruction ou du maintien d'une tête de pont placée ostensiblement à cheval sur notre frontière, selon l'expression pittoresque ou, si l'on veut, soldatesque du général Lamarque. Mais, d'un autre côté, un tel établissement ayant été l'œuvre savamment préméditée du congrès de Vienne, nous courions grand risque, s'il venait à se trouver compromis, de voir les signataires de cet acte prendre fait et cause, et quelle figure allions-nous faire, en ce cas, nous, pauvres révolutionnaires de la veille, s'il s'opérait une contrerévolution armée, sous nos yeux, à nos portes, une contre-révolution à notre dam et à notre barbe?

Le temps pressait; nous étions officieusement avertis quels roi des Pays-Bas, même avant d'avoir tout à faitperdu la partie, s'était hâté de mettre, à

tout événement, ses garants en demeure; la position allait devenir intenable. Que faire, encore un coup? C'était le cas de tout risquer, tout, dis-je, sauf l'honneur et le bon sens.

Ce fut le principe de non-intervention qui nous tira d'affaire et devint notre planche de salut, toutefois en l'interprétant à la rigueur, ou même plutôt en aidant un peu à la lettre.

Ce principe, comme chacun sait, est aux États ce qu'est aux individus le principe de la liberté personnelle. Je suis maître chez moi, nul n'a droit d'y pénétrer sans mon aveu; j'y règle mes intérêts comme je l'entends; nul n'a droit de m'en demander compte tant que je ne lui porte aucun dommage. Si mon voisin force ma porte et prétend se mêler de mes affaires, non seulement j'ai le droit de repousser son ingérence, mais j'ai le droit, pour la réprimer, d'appeler à mon secours tout autre de mes voisins, tous ayant intérêt indirect mais légitime au maintien delà liberté de chaque personne et de la sécurité de chaque domicile. De même entre les États, chacun chez soi, chacun pour soi ; tous, au besoin, pour ou contre chacun, selon l'occasion.

Ce fut ce principe que nous résolûmes d'invo-

quer pour parer à réventualilé du moment. Tant que l'œuvre du congrès de Vienne était debout, nous étions tenus de la respecter; tant que le roi des Pays-Bas était maître chez lui et mettait ses sujets belges à la raison, nous étions tenus de le laisser faire. Mais, si l'œuvre du congrès de Vienne venait à tomber sur elle-même, — si la séparation entre la Hollande et la Belgique venait à s'opérer par force intrinsèque, — et si le roi des Pays-Bas appelait un tiers à son aide pour reformer l'union, — rien, selon nous, n'interdisait à la Belgique d'en faire autant, en sens inverse ; coup pour coup, intervention pour intervention, rien ne nous obligeait à rester les bras croisés, en laissant se rétablir, sous nos yeux,;)«r des tiers, un ordre de choses qui menaçait notre indépendance et notre sécurité.

Je ne dis pas que l'argumentation fût irréprochable ni que la parité entre les cas allégués fût rigoureuse. Je ne dis pas que les signataires de l'acte de Vienne n'eussent rien à voir à la destruclion de leur œuvre; mais encore pour cela fallaitil qu'ils se missent d'accord au préalable, et qu'ils agissent de concert. Or cela nous donnait du temps et le temps était tout pour nous.

SOUVENIRS. 4i

Nous fîmes savoir au gouvernement anglais, qu'au cas où l'incorporation de la Belgique à la France nous serait offerte par nos anciens compatriotes, l'offre ne serait point acceptée; que le tracé de nos frontières ne serait point dépassé, et que l'établissement d'un nouveau royaume de Belgique resterait, de notre aveu et plein consentement, une question tout européenne.

De ce côté, cela suffit.

A Vienne, M. de Metternich, qui, d'ailleurs, n'entendait pas raillerie sur le principe de nonintervention, comprit avec son bon sens expérimental qu'il ne fallait rien pousser à l'extrême, et que c'était ici le cas du summi(^mjus, summa injuria.

Restait la Prusse.

Restait l'héritier, l'héritier tel quel du grand Frédéric; il était beau-frère du roi des Pays-Bas, son allié à ce double titre, et d'ailleurs géographiquement à portée du champ de bataille; il répondit à , l'appel, prit en main la cause commune et se hâta\ de rassembler une armée pour lui prêter main forte.

A cette nouvelle, notre conseil, à l'unanimité, décida qu'il en fallait avoir le cœur net. Au nom du

roi, M. Mole, notre ministre des affaires étrangères, alla trouver M. de Werther, ministre de Prusse sous Charles X, et restant à Paris jusqu'à nouvel ordre de sa cour; il lui signifia, en termes caté-^ goriques, que toute armée prussienne qui ferait mine d'entrer en Belgique y rencontrerait une armée française prête à lui disputer le terrain, et le pria d'en informer sa cour, sans lui laisser le moindre doute à cet égard. Là-dessus, grands cris, grand récri, grand tapage de démonstrations et de menaces; mais il n'en fut que cela : l'armée prussienne ne bougea pas; M. de Werther continua son intérim volontaire en attendant ses lettres de créance, et le règlement de la question belge, après quelques vicissitudes inévitables en pareille crise, se trouva définitivement renvoyé à Londres, et commis aux soins d'une conférence réunie depuis plusieurs mois dans cette ville pour y traiter en commun des affaires de la Grèce.

Pour un coup d'essai, ce n'était pas mal. Je reviens à nos affaires intérieures. Sans nous trop émouvoir des agitations qui se manifestèrent, dès le lendemain du 11 août, dans le sein de la classe ouvrière, — agitations qu'on pouvait considérer comme la continuation d'un passé qui durait en-

core plutôt que comme le prélude d'un prochain avenir, — sans regarder de trop près au prix des bons offices que nous rendait, en cela, la popularité de M. de la Fayette et de M. Dupont (de l'Eure), nous cheminions, pas à pas, d'écueil en écueil. Nous n'apprîmes pas sans quelque consternation, qu'à la clameur publique, plusieurs des ministres fugitifs avaient été saisis et mis gous bonne garde, M. de Polignac à Granville, au moment où il s'embarquait, MM. Peyronnet, Chantelauze et Guernon- Ranville dans les environs de Tours. Il va sans dire, qu'à nos risques et périls nous eussions bien voulu l'éviter. Mais, la choseétantfaite, le crime était trop flagrant, le sang versé encore trop chaud, et l'indignation trop universelle pour qu'il nous fût possible de fermer les yeux sur une telle capture sans prendre leur fait et cause et devenir leurs complices : d'autant que le même jour, 13 août, M. Eusèbe Salverte avait déposé sur le bureau de la Chambre des députés une proposition de mise en accusation, tandis que M. de Tracy, avec des intentions plus humaines, plus généreuses, mais analogues quant au fond, y déposait la proposition d'abolir la peine capitale.

Les prisonniers furent transférés à Vincennes

Page 1