‹ Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de Broglie (volume 4)Chapitre 10 sur 14 · L.-Phil. d'Orléans · texte numérisé non relu

L.-Phil. d'Orléans

Il n'était plus temps de déférer à cette invitatation. Le lendemain, l"' août, je m'acheminai de très bonne heure vers le Palais-Royal, encore ouvert à tout venant, et où déjà se pressait la foule, comme la veille et l'avant-veille. A peine avais-je franchi la première grille qu'un valet de pied sans livrée me fit entrer, sans mot dire, par une petite porte bâtarde donnant sur l'arrièrecour, et me conduisit, par un escalier de service, jusqu'à la porte d'un arrière-cabinet où je trouvai le maître du logis déjà debout et à l'ouvrage.

C'est ainsi que je me trouvai introduit et presque installé dans le conseil intime du roi en herbe ; mais, avant de rien dire de ce que j'y fis et de ce que j'y vis, il convient d'indiquer ce qui s'était passé et se passait au dehors et notamment dans la cour désemparée de celui qu'on pouvait déjà nommer le feu roi.

J'en emprunterai les détails aux historiens les mieux informés.

X « Dans la nuit du 30 au 31 juillet, cette nuit même où M. le duc d'Orléans quittait Neuilly pour le Palais-Royal, Charles X avait quitté Saint-Gloud pour se diriger sur Versailles. (M. Mazas dépêché par M. de Mortemart pour prévenir son départ, l'avait appris au point du jour, dans le lieu même qui porte ce nom). Apprenant que Versailles n'était point un asile sûr, le pauvre roi avait fait un crochet vers Trianon, où il était arrivé vers cinq heures du matin. Ses ministres du 8 août ne l'avaient pas quitté ; ils tinrent conseil en sa présence, et pen-^ > chaient provisoirement à lever en Vendée et dans^ le Midi le drapeau de la guerre civile. »

Mais survint le Dauphin.

« Avant d'abandonner Saint-Cloud, il avait voulu visiter les troupes dans leurs cantonnements; à Sèvres, il apprend que la plupart des soldats du bataillon suisse qui occupait le village venaient de livrer leurs armes aux habitants et que ce point n'était plus défendu. Le pont qui traverse la Seine à la sortie du village était gardé sur la rive gauche par deux compagnies d'infanterie et deux pièces de canon. De Tautre côté de la rivière se pressait un gros d'insurgés qui tiraient quelques coups de fusil et paraissaient se préparer à forcer le pas-

sage. Le prince donna l'ordre de les refouler et d& dégager la tête du pont. L'officier qui commande l'infanterie garde le silence, les soldats restent immobiles sur leurs armes. Bientôt il se produit dans les rangs une agitation séditieuse, et le Dauphin voit le détachement se disposer à passer en masse, sous ses yeux, à la cause du peuple. A ce spectacle, il lance son cheval au galop, se place à l'entrée du pont, faisant face aux soldats.

» — A vos rangs, leur crie-t-il, d'une voix à laquelle l'indignation donne une énergie inaccoutumée, et, si vous voulez m'abandonner, que ce ne soit pas du moins comme des fuyards.

» 11 fit alors avancer un escadron de lanciers qui balaya le pont par une charge vigoureuse ; puis, se retournant vers l'infanterie :

» — Maintenant, dit-il, voilà la route qui mène au déshonneur; elle est libre; vous pouvez partir.

» Quelques instants après, les deux compagnies et les deux pièces de canon étaient en route pour Paris. »

Ce triste échantillon d'un dévouement aux abois

coupait court à tout rêve de bloquer Paris et de

faire appel au souvenir des d'Elbée et des La-

roche-Jacquelein, d'autant qu'il n'était pas unique à m. 23

beaucoup près, et que tous les postes qui tenaient encore en étaient plus ou moins affectés ou infectés, on peut choisir entre les deux termes.

Le Dauphin ne trouva pas sûre la position de Trianon et décida le roi à faire retraite sur Rambouillet.

A « Le roi fit appeler M. Capelle et le chargea de faire savoir à ses collègues qu'il ne serait pas donné suite au projet de guerroyer. Il lui confia aussi le soin de leur dire qu'il n'avait plus besoin de leurs services, plus rien à réclamer de leur dévouement, que leur présence auprès de lui ne ferait qu'ajouter, par les dangers qu'elle attirerait sur eux, aux amertumes de sa situation; qu'il leur rendait leur liberté, et leur saurait gré de pourvoir à leur sûreté.

» Madame la duchesse de Berry et ses enfants partirent, sur-le-champ, par la route directe; quant au roi, il fut convenu qu'il prendrait à cheval par des chemins détournés pour regagner la route au .delà des bois. »

"^•-11 attendit, néanmoins, il attendit le plus longtemps qu'il put, à la très grande impatience des officiers attachés à sa personne et qui ne savaient pas ce qu'il attendait.

Ayant appris, dans la soirée du 30, mais nécessairement très tard, l'acte par lequel la réunion des députés avait conféré la charge de lieutenant général à M. le duc d'Orléans, il avait essayé de le conjurer en le faisant sien, c'est-à-dire en conférant lui-même royalement cette charge. M. Alex, de Girardin avait été expédié pour en faire l'offre à M. le duc d'Orléans. C'était sa réponse que le roi attendait.

M. de Girardin ne reçut cette réponse que le 31 à huit heures du soir; elle lui fut portée verbalement par M. de Berthois, au retour de l'hôtel de ville. Elle était ce qu'elle pouvait et devait être. NAprès ce qui s'était, passé et s'était fait depuis deux jours, M. le duc d'Orléans ne pouvait devenir l'homme du roi sans perdre tout ascendant sur le mouvement populaire; traître en apparence, sa vie même n'aurait pas été en sûreté.

Presque à la même heure, le roi Charles X arrivait à Rambouillet; il avait rejoint sur la route madame la duchesse de Berry ; il était escorté par les gardes du corps et par la gendarmerie d'élite.

« Il y fut reçu non plus avec les démonstrations de joie et les airs de fête qui y accueillaient naguère sa présence, mais en prince malheureux et

fugitif. Aucune lumière n'avait été préparée dans la cour d'honneur. La voiture vint se ranger au pied du perron.

» C'était dans ce même château que Napoléon, fuyant de la Malmaison, était venu, lui aussi, passer la première nuit de son éternel exil. »

Le lendemain l"août, à cinq heures du matin, y arriva madame la duchesse d'Angoulême, partie de Vichy l'avant-veille, dépositaire discrète, mais non\ complice, du secret des ordonnances, dont elle avait appris, en route, la sinistre apparition et la triste issue.

X Entre Joigny et Sens sa voiture s'était croisée avec celle de M. le duc de Chartres, revenant de la Jbarrière de Montrouge, où il avait été arrêté par les insurgés et mis en liberté sur un ordre de M. de la Fayette. Il savait que la Dauphine était attendue. Ayant reconnu l'officier assis sur le siège, il fit arrêter, mit pied à terre, raconta à la princesse ce qui lui était arrivé, la prévint de l'impossibilité où elle serait de gagner Saint-Cloud en passant sous les murs de Paris, et se mit à sa disposition pour tous les services qu'il pourrait lui rendre. ^ La Dauphine aimait le duc de Chartres ; elle le remercia avec effusion.

— Et VOUS, lui dit-elle, où allez-vous ?

— A Joigny, où est mon régiment.

— C'est bien, dit la Dauphine, conservez nous-le.

^ Elle passa à Fontainebleau une partie de la journée du 31 et en partit à neuf heures du soir sous un déguisement. Informée à la Croix-de-Berny de l'abandon de Sainl-Gloud, elle tourna Paris, traversa Versailles costumée en paysanne et dans une des petites voitures publiques qui desservaient les environs, traversa les bandes d'insurgés et atteignit enfin Rambouillet en compagnie du Dauphin, qui , averti, était venu au-devant d'elle. Le roi s'avança jusqu'au perron pour la recevoir, elle se jeta dans ses bras :

— Ah! mon père, s'écria-t-elle, mon père..; qu'avez-vous fait? Du moins, ajouta-t-elle, nous ne nous séparerons plus.

Trouva-t-elle encore le roi attendantla réponse de M. le duc d'Orléans, ou déjà instruit de son refus? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'entrant vers huit heures, ainsi que je viens de le dire, dans le cabinet de M. le duc d'Orléans, je le trouvai tenant celte affaire pour réglée. M. Dupin et le général Sébastiani étaient présents et m'avaient devancé;

il nous raconta fort en détail l'entrevue de T!. Je Berthois et de M. de Girardin, et nous prit à témoin de l'impossibilité où il était de changer de rôle et de visée.

Cela n'était que trop clair, et ce qui ne l'était pas moins, c'était la nécessité de mettre la main l'œuvre, et de faire acte de gouvernement.

Il fut procédé, sur-le-champ, par ordonnances envoyées successivement au Moniteur, M. Dupin tenant la plume et minutant :

1° à la substitution officielle du drapeau tricolore au drapeau blanc;

2° à la convocation des deux Chambres pour le surlendemain 3 août;

3° à. a formation d'un ministère, bien entendu d'un ministère provisoire.

■^^ Furent nommés commissaires : à la justice, M. Dupont (de l'Eure); à la guerre le général Gérard; à l'intérieur, M. Guizot; aux finances, le baron Louis, et, le lendemain, aux affaires étrangères le maréchal Jourdan; à la marine, M. Tupinier (premier chef de division); à l'instruction publique, M. Bignon. M. Alexandre de Laborde fut maintenu à la préfecture de Paris, et M. Girod (de l'Ain) remplaça M. Bavoux à la préfecture de police.

Le premier et salutaire effet de ces nominations fut de déterminer la commission municipale à résigner ses pouvoirs entre les mains du lieutenant général.

Il était convenu que ce ministère provisoire s'occuperait exclusivement des affaires courantes, et que le lieutenant général se réserverait les affaires d'État, ce qu'on pouvait nommer le fonds du jeu qui s'allait jouer. Il entendait les régler luimême, assisté d'un conseil intime et purementV officieux, lequel se composa de MM. Casimir Perier, Laffitte, Dupin, Sébastiani et de moi indigne. M. Mole n'y fut admis que plus tard.

Or voici la première tuile qui nous tomba sur la tête : ce fut la démission de M. Pastoret, chancelier, président de la Chambre des pairs, chancelier de récente fabrique, il est vrai; à peine s'il avait eu le temps de prendre séance et d'endosser la simarre, mais enfin titulaire d'un poste qu'on ne pouvait, dans la circonstance, laisser vaquer vingt-quatre heures.

La perte n'était pas grande. M. Pastoret n'était et n'avait jamais été quelqu'un; homme de science plutôt que véritable érudit, il n'avait ni caractère personnel ni autorité sur personne. En politique

il n'avait jamais joué qu'un rôle pitoyable. A l'Assemblée législative, en 1792, il s'était tenu en équilibre sur la ligne intermédiaire qui séparait Théroïsme de la droite (le mot n'est pas trop fort) des crimes de la gauche (le mot ne l'est pas non plus). Les gens de ce temps-là ont retenu sur lui un lardon que je me permets de rappeler, sans me permettre, et pour cause, de le transcrire ici totidem verbis. Nous étions donc plutôt contents, dans l'état présent et très critique des affaires, de voir la Chambre des pairs échapper à ses mains tout ensemble débiles et suspectes; mais le choix du successeur était difficile autant qu'il était urgent.

La Chambre des pairs, en tant qu.' instrumentum regnl, devait être à l'œuvre ce jour même; en tant que corps héréditaire, et dès lors privilégié, elle pouvait être en question le lendemain. Pour l'attaque comme pour la défense, elle avait besoin, surle-champ, d'un chef, et, composée qu'elle était d'éléments de toute origine, d'éléments non seulement divers mais discordants, ancien régime, régime impérial, éméritat de tous les genres de fondions, fourrée de hobereaux successivement importés parle ministère Yillèle, doctrinaires clair-

semés mais remuants, elle avait besoin d'un chejf qui eût le coup d'œil sûr, la main ferme et le caractère conciliant; d'un chef en qui chaque opinion pût prendre, à certain degré, confiance, que chaque opinion pût, à la rigueur, compter comme sien, en raison de ses antécédents, de ses sentiments, de ses principes, mais qui sût, au besoin, prendre parti, faire la part au feu, et tenir compte des exigences du moment.

J'indiquai M. Pasquier, qui, selon moi, réunissait à un rare degré ces qualités diverses. Le choix fut agréé, mais ce n'était là que le mariage d'Arlequin : « Il ne tiendrait qu'à moi d'épouser cette demoiselle, pour peu qu'elle y consentît. » Comment espérer que M. Pasquier, à son âge, dans sa position, avec sa fortune, ses précédents, ses principes, ses amitiés en France, ses liaisons à l'étranger, s'engageât si tôt et si avant dans une entreprise née d'hier, qui pouvait échouer demain, dont le succès, en cavant au mieux, serait pris en aversion et en dédain par le grand monde et les gens du bel air, et qui courait risque d'être mise au ban de l'Europe.

Eh bien, telles étaient néanmoins la bonté de la cause, l'imminence du danger, la profondeur de l'abîme ouvert sous nos pieds, et tels étaient, je me

plais à le reconnaître, l'excellent jugement et le vrai patriotisme de notre futur mentor, que, s'il hésita, il n'hésita guère; que, prenant parti, il le prit sur-le-champ. Le soir même, en le rencontrant au Palais-Royal, je le trouvai à peu près décidé; bien entendu, sous les réserves que comportait notre état provisoire; j'ajoute qu'il fut le premier ^ à reconnaître la nécessité de renoncer au titre de chancelier qui sonnait un peu trop l'ancien régime à des oreilles démocratiques.

'^ C'était pour la seconde fois, en quinze ans, qu'il changeait ainsi de drapeau et d'allégeance par une décision nette et rapide; il passait, en 1830, de la Restauration à la monarchie de Juillet, comme il avait passé en 1814- de l'empire à la Restauration, dès le premier jour et de plein saut. Je l'en ai souvent entendu blâmer par les gens graves et railler par les gens frivoles, mais à tort, ce me semble. Quand on s'est engagé au service d'un gouvernement et qu'on a rempli tous ses devoirs envers lui fidèlement, loyalement jusqu'au bout, si ce gouvernement vient à tomber par sa propre faute ou par accident, on est quitte envers lui; on n'est pas tenu d'en mener le deuil; on est libre de contracter un nouvel engagement, *et le mieux, en pareil cas,

c'est de le faire tout haut et tout de suite : les ménagements, les délais, les transitions, sont affaire de prudence personnelle, et peut-être d'un peu d'hypocrisie, plutôt que d'honneur et de probité. M. Pasquier, sous l'Empire, n'était ni l'ami personnel de l'empereur Napoléon, ni son obligé; il l'avait servi en magistrat intègre et vigilant; il avait tiré la préfecture de police du bourbier de la politique; il en avait fait une institution municipale honorée par les gens de bien; il avait, jusqu'au dernier moment, durant les tristes années 1813 et 1814, veillé aux intérêts de ses administrés, et stipulé pour eux avec intelligence et courage à l'entrée des alliés à Paris. La France étant vaincue, l'empereur ayant abdiqué, il voyait se former, par l'entremise des pouvoirs publics, un nouveau gouvernement qui promettait à la France paix et liberté; ce gouvernement réclamait son concours, pourquoi aurait-il, pendant un mois ou deux, lait semblant de le lui refuser? M. Pasquier n'était non plus ni l'ami personnel ni l'obligé de Louis XYIII ou de Charles X; il n'était ni courtisan ni émigré; il avait servi la maison de Bourbon en ministre constitutionnel, travaillé à l'affermir par des voies ouvertes et régulières, combattu

courageusement, dans son intérêt, les factions de droite et de gauche. Son opposition, sous M. de Villèle, avait été loyale et modérée; il n'était pour rien dans les ordonnances; mais, quand ces fatales ordonnances eurent à peu près jeté la monarchie dans les bras de la République, devaitil attendre, pour concourir à l'en retirer, que la catastrophe fut complète et le mal sans remède?

Thèse générale, en politique, rien de mieux, rien de plus important sans doute, que de rester fidèle à ses principes, à sa cause, à ses amis; mais rien de plus sot que de sacrifier le bon sens au qu'endira-t-on?

— Madame, disait à sa maîtresse, au désespoir et qui refusait toute nourriture, une femme de chambre de grand sens, si vous êtes bien dé cidée à mourir, à la bonne heure; mais, si vous devez manger un de ces jours, pourquoi pas dès aujourd'hui?

Non enîm ponebat rumores ante salutem, est-il dit de Fabius.

Tandis que nous faisions de notre mieux pour mettre notre barque à flot, le roi de Rambouillet ne négligeait rien pour y grimper coûte que coûte. Informé ou non dès le matin du l""août (lequel des

deux, je l'ignore) de la réponse portée la veille au soir par M. de Berthois à M. de Girardin, il passa • en revue ce qui lui restait de troupes, et leur fit lire un ordre du jour ainsi conçu :

x^c Le roi fait connaître aux troupes de toutes armes qu'il est en arrangement avec le gouvernement établi à Paris, et tout porte à croire que cet arrangement est sur le point d'être conclu. Sa Majesté fait connaître ces circonstances à son armée afin de calmer les inquiétudes et l'agitation que quelques régiments ont témoignées. Les troupes sentiront qu'elles doivent rester calmes et réunies, afin de veiller à la sûreté de la personne du roi juqu'àce que l'arrangement soit effectué. »

Cette première confidence n'ayant pas fait bon effet, et la débandade continuant, son auteur fit un pas de plus; il rédigea et signa une déclaration plus expressive.

(i Le roi voulant mettre fin aux troubles qui existent dans la capitale et dans une partie de la France, comptant, d'ailleurs, sur le sincère attachement de son cousin le duc d'Orléans, le nomme lieutenant général du royaume.

5) Le roi ayant jugé convenable de retirer ses or-

donnances du 25 juillet approuve que les Chambres se réunissent le 3 août, et il veut espérer qu'elles rétabliront la tranquillité en France.

» Le roi attendra ici le retour de la personne chargée de porter à Paris cette déclaration. "\,)) Si on cherchait à attenter à la vie du roi ou de sa famille ou à leur liberté, il se défendra jusqu'à la mort.

Fait à Rambouillet le 1" août 1830.

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