III
rencontrer aucun obstacle. Le premier en date et le plus considérable fut celui de la place de Grève, rendez-vous habituel de tous les ouvriers à la journée ; il s'était pris de querelle avec le poste de l'hôtel de ville, l'avait désarmé, et, poussant sa pointe, avait forcé les portes, relégué, sans lui faire, d'ailleurs, aucun mal, le préfet dans sa bibliothèque ; puis quelques-uns, plus hardis que les autres, étaient grimpés sur le toit, et y avaient arboré le drapeau tricolore en sonnant le toscin, apparemment pour voir ce qu'il en serait ; puis enfin, comme l'un ne s'apercevait et l'autre ne s'entendait pas de très loin, ils avaient couru à toutes jambes pour en faire autant sur les tours de Notre-Dame.
A ce signal, il ne faut pas demander si les attroupements se formèrent de toutes parts; s'il s'éleva, de rue en rue, des barricades pour les protéger ; si tous les postes sans défense furent rapidement occupés ; bientôt on vit apparaître çà et là des uniformes de la garde nationale si sottement licenciée, et si imparfaitement désarmée par M. de Villèle; quand quelques-uns furent armés, tout le monde voulut l'être; les boutiques des armuriers furent mises au pillage; on désarma les pompiers, les
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fusiliers sédentaires dans les postes délaissés; on s'empara de la poudrière des Deux-Moulins, du dépôt d'armes de l'artillerie à Saint-Thomasd'Aquin;on ouvrit la prison mililaire de l'Abbaye.
Ces nouvelles arrivant, coup sur coup, au duc de Raguse, au moment, où disposant ses troupes sur quatre colonnes, il donnait l'ordre de reprendre l'offensive, il n'eut que le temps, mais il l'eut, d'expédier, par ordonnance, une dépêche à Saint- Cloud, portant en propres termes, ce que le duc de la Rochefoucauld avait dit en propres termes à Louis XYI, le 14? juillet 1789 : — Ce n'est pas une émeute, c'est une révolution.
Cette dépêche n'arriva point à son adresse et se perdit dans la bagarre ; mais le duc de Raguse y trouva réponse implicitement dans l'ordonnance qui mettait Paris en état de siège, ordonnance qui lui fut remise par M. de Polignac lui-même, lequel venait s'établir avec ses collègues au quartier général, et partager moralement la responsabilité du commandant en chef. Dès lors, commença cette éternelle stratégie des guerres civiles parisiennes, stratégie qui consiste invariablement à diriger des Tuileries sur l'hôtel de ville trois colonnes parallèles, dont l'une suit les boulevards, la seconde la
rue Saint-Honoré, et la troisième les quais, à charge par elles de renverser tous les obstacles, de bousculer tous les attroupements qui s'opposeraient à leur marche, et de revenir à leur point de départ, en rabattant devant elles les dlsjecta membra de ces attroupements disloqués.
Tandis que ces trois colonnes opéraient dans ce but, la petite réunion des députés poursuivait le sien; M. Guizot se mettait en route avec sa protestation en poche, et s'efforçait, ce qui n'était pas autrement facile, d'arriver chez M. Audry de Puyraveau.rue du Faubourg-Poissonnière, c'est-à-dire au cœur même de l'émeute. Je ne l'accompagnai point, n'étant point député : ni l'esprit de corps ni le point d'honneur ne m'y obligeait; je n'avais goût ni à l'hôte ni à l'hôtellerie. J'étais bien convaincu qu'une telle réunion, dominée par l'esprit révolutionna',"e, au dedans et au dehors, ne se rait bonne à rien de bon, ne ferait que rendre de plus en plus impossible tout dénouement régulier de la situation, et de plus en plus inévitable un dénouement violent dont les conséquences échapperaient à toute prévision raisonnable et,à toute conduite sensée.
En arrivant, et dès son entrée, M. Guizot eut lieu de s'en convaincre. La réunion était peu nom-
breuse,bien qu'elle se fût accrue de M. Laffitte et de M. de la Fayette, absents de Paris, mais accourus \ au bruit de l'orage ; elle se tenait dans une salle ' basse, fenêtres ouvertes, en communauté avec la rue. M. Mauguin y proposait, à haute voix, la formation d'un gouvernement provisoire, c'est-à-dire la dépossession, voire même la déposition du gouvernement royal; ce ne fut pas sans peine qu'on lui ferma la bouche, et qu'on fit prévaloir sur cette idée saugrenue qui emportait, du premier coup, toute la boutique, l'idée d'une députalion chargée de demander un armistice. MM. Laffitte, Casimir Perier, le général Gérard, le général Lobau, et Mauguin furent chargés de s'adresser en ce sens au duc de Raguse.
Ce ne fut pas non plus sans peine qu'on adopta le projet de protestation rédigé par M. Guizot. Il en fallut retrancher toutes les expressions de protocole envers la majesté royale.
On s'ajourna à quatre heures chez M.Bérard pour entendre le rapport des délégués. Ils se présentèrent à deux heures au quartier général, séant depuis la veille dans l'aile gauche des Tuileries et peu s'en fallut que cette démarche ne devint fatale à plu- . sieurs d'entre eux. L'ordre venait d'être, en effet,)
29i SOUVENIRS.
donné par le ministre d'arrêter six députés, au nombre desquels se trouvaient MM. Laffitte etMauguin: l'ordre était signé et remis au colonel delà gendarmerie, M. de Foucault, coutumier du fait, c'était le même qui avait empoigné Manuel; le du ^Uaguse reprit l'ordre et le déchira, en se montrant lout prêt à recevoir la députation avec égard et bienveillance.
Il n'en fut pas tout à fait ainsi du ministère qui siégeait porte à porte, à dix pas de là ; apprenant que les délégués mettaient pour condition à l'offre de leurs bons offices, le retrait des ordonnances, il fîtr la sourde oreille. Le duc de Raguse expédia sur le champ au roi son premier aide de camp pour lui rendre un compte exact de l'état des choses; il ne pouvait faire ni plus ni mieux.
Au sortir de cette entrevue, M. Casimir Perier vint chez M. Guizot nous raconter son peu de succès. Quand je dis nous, je parle de nos amis communs, de ce petit nombre d'hommes du centre gauche engagés, comme moi, dans les événements de la veille et du jour, et qui pensaient comme moi que notre premier devoir et notre plus pressant intérêt était de maintenir la résistance sur la défensive, et de laisser peser tous les torts sur le roi
et sur les siens; de lui ouvrir, jusqu'au dernier moment, la voie du retour, et de ne prêter aucun appui aux révolutionnaires de profession, aux éternels conspirateurs, aux rêveurs de bonapartisme ou de république. M. Perier, préludant au rôle qu'il a depuis joué glorieusement, y était le plus décidé de nous tous, précisément parce qu'il était le plus résolu à tenir bon jusqu'au bout, parce qu'il se tenait, comme député de Paris, le plus engagé envers le peuple de Paris, mais engagé pour le bien et pour le bon sens. « Après ce que ce peuple vient de commencer, nous dit-il en partant pour rendre compte de sa mission à la réunion ajour;îée chez M. Bérard, dussions-nous y jouer mille fois notre tête, nous sommes déshonorés si nous ne restons pas avec lui. »
Cette réunion indiquée pour quatre heures chez M. Bérard ne fut pas nombreuse. On varie sur le chiffre. On n'y fit autre chose que d'entendre le rapport des délégués, d'approuver et de signer la protestation rédigée par M. Guizot, en s'ajournant de nouveau chez M. Audry de Puyraveau, à huit heures du soir.
La protestation fut livrée à l'impression revêtue de soixante-trois signatures, la plupart données à
crédit par les députés présents se portant fortpoui les absents.
ÎVIoins nombreuse encore fut la réunion de huit heures; il ne s'y trouva que dix ou douze députés, les plus ardents, les plus enclins aux partis extrêmes, que le général Sébastian! réussit, néanmoins encore, à faire échouer.
Rendez-vous pris pour le lendemain à six heures du matin chez M. Laffitte.
Au moment où ce petit groupe, pacifique à son corps défendant, se séparait encore une fois, le duc de Raguse faisait évacuer encore une fois Thôtel de ville, replier encore une fois ses détachements sur lui-même, et reprendre, à regret, ses positions du malin. Ses trois ou quatre colonnes avaient ferraillé, bataillé toute la journée, versé fidèlement, mais avec chagrin, beaucoup de sang, subi de grandes pertes, proportion gardée à leur petit nombre, et se retiraient faute de pain pour manger, et de cartouches pour tirer. On ne pouvait pas dire qu'elles eussent été vaincues, car rien n'avait tenu à leur approche ; mais elles avaient été, pour ainsi dire, à la nage dans un océan d'émeute dont les flots s'ouvraient devant elles, et se reformaient derrière. Bref, le 28 au soir, le Louvre, les Tuile-
ries, le Palais Royal, la Banque, les Champs-Elysées, étaient à couvert; tout le reste de la capitale était livré à l'insurrection qui couvrait les quais, les rues et les boulevards de barricades.
J'avais, dans le cours de cette journée, côtoyé, autant que possible, les mouvements de la foule, dans toute la longueur des boulevards, et je m'étais tenu à proximité des diverses réunions de députés, où pouvait m'introduire, encore une fois, le hasard des circonstances, mais où je n'avais point qualité pour entrer de mon chef et forcer la porte.
Je regagnai mon logis vers minuit, traversant la place et le pont de la Concorde, occupés par nos troupes. Le faubourg Saint-Germain était encore tranquille, du moins de nos côtés.
Le lendemain, de grand matin, je repassai la Seine. Ce qui arriva, je ne le raconterai point ici; je ne vis rien que ce que vit tout le monde; je ne sais rien que ce que sait tout le monde, ce qu'on peut lire partout.
On sait que le duc de Raguse s'était retranché dans ses positions de la veille, à sa droite la Seine, le boulevard à sa gauche, sur son front, le Louvre et la place des Victoires, couvrant ainsi les Tuileries et les Champs-Elysées^ c'est-à-dire la route de Saint-
Cloud; on sait qu'il offrit inutilement aux insurgés l'armistice qu'il avait, la veille, refusé aux députés ; on sait qu'il fut forcé dans ce champ clos, à sa gauche, parce que les deux régiments ou plutôt les débris des deux régiments qui gardaient la place Vendôme (le 5° et le 53") passèrent à l'insurrection ; à sa droite, parce qu'à la faveur de l'armistice dont ils ignoraient l'existence, une bande d'insurgés escalada le Louvre.
Entre midi et une heure, le duc de Raguse était en pleine retraite, reconduisant à Saint-Gloud le reste de ses troupes ; la capitale entière appartenait à l'émeute ; l'hôtel de ville, les Tuileries, le palais Bourbon étaient au pillage.
La retraite fut continuellement inquiétée par le mouvement de la banlieue, qui commençait à se prononcer, et par des bandes d'enfants de Paris, ivres de joie et de poudre à canon. On s'est plu à raconter bien des historiettes sur les prouesses de ces gamins; je ne sais trop ce qu'il en faut admettre, mais en voici une que je puis certifier, l'ayant vue de mes deux yeux.
Il était une heure environ. J'avais passé une partie de la matinée chez M. de Rémusat, qui demeuait rue des Saussaies; je suivais la rue du fau-
bourg Saint-Honoré lorsque je vis arriver une compagnie appartenant à je ne sais quel régiment de la garde royale; cette compagnie marchait en bon ordre, l'arme au bras, son capitaine en tête el §e dirigeait vers la barrière du Roule. "^A la hauteur de l'ambassade d'Angleterre, un jeune garçon de quatorze à quinze ans, armé d'un fusil de munition qu'il pouvait à peine soulever, vint se placer au beau milieu de la rue, en face de la compagnie, à dix pas environ du capitaine, le coucha en joue, le tira en plein corps, et le manqua, involontairement selon toute apparence, puis n'ayant ni giberne, ni cartouche, posa son fusil sur le pavé et regarda fièrement la compagnie, qui fit sur lui un feu de peloton, et le manqua volontairement selon toute apparence; puis il se retira au petit pas, eii riant, et le capitaine, en riant, fit signe aux soldats de reprendre leur marche.
Mais que se passait-il, en même temps, à Saint- Cloud, c'est-à-dire au dernier siège de la monarchie en déroute?
\ Que se passait- il d'abord à l'hôtel de M. Laffitte, 'lieu de dernière réunion pour les députés ; puis à j l'hôtel de ville, quartier général de l'insurrection triomphante?
SOO SOUVENIRS.
En deux mots, le voici : !
A Saint-Gloud, on se rendait à discrétion. *
A l'hôtel de ville, on faisait maison nette de la branche aînée.
Dès le grand matin, presque à l'instant où le duc de Raguse arrêtait ses dernières dispositions défensives, après avoir fait distribuer aux troupes une gratification pécuniaire, il vit entrer dans son cabinet deux de ses collègues et des miens, deux membres de la Chambre des pairs, à savoir : M. de Sémonville et M. d'Argoul. L'un et l'autre, ainsi que je l'ai indiqué, passaient depuis l'avant-veille, pour avoir été, de leur chef, à Saint-Cloud, solliciter le retrait des ordonnances; il n'en était rien: c'était, tout au plus, de leur part, un bon projet prématurément ébruité; mais, cette fois, c'était pour tout de bon. Informés, je ne sais par quelle voie, de la présence du ministère au quartier général, ils demandèrent à le voir pour l'éclairer sur l'état désespéré de la capitale. Le duc de Raguse y consentit très volontiers, ne sachant guère luimême où donner de la tête. Il s'ensuivit avec M. de Polignac et M. de Sémonville une scène très vive, dont ce dernier a rendu compte dans le procès des ministres, en termes qui n'en tempéraient pas la
vivacité, ajoutant « qu'il s'était empressé de réunir ceux de ses collègues qu'il savait à Paris pour aviser sur la conduite qu'ils devaient tenir » ; ce dont, pour ma part, je n'avais point entendu parler. A l'issue de cette scène, et pendant que le conseil en délibérait, il paraît que MM. de Sémonville et d'Ar-\' goût engagèrent le duc de Raguse à faire arrêter les ministres, et à prendre sur lui de transiger, au nom du roi, avec l'insurrection. Cette proposition qui n'eut pas de suite et n'en pouvait point avoir, prouve seulement en quel étal étaient les esprits. Il fut convenu que les deux missionnaires de paix se rendraient à Saint-GIoud sur-le-champ; les ministres en firent autant de leur côté, et ce fut à qui gagnerait l'autre de vitesse.
A Saint-Gloud, nouvelle scène.
^Nouvelle scène dont M. de Sémonville n'a pas laissé ignorer non plus la solennité et le pathétique. A l'en croire, ce fut sous le coup de cette scène que le roi se décida à réunir ses ministres en conseil et à mettre en question le maintien des ordonnances. Il est permis de penser que les tristes nouvelles qui arrivaient de moment en moment y concoururent quelque peu; ce qui est sûr, c'est que la nouvelle de l'évacuation des Tuileries et de la
retraite des troupes précéda l'ouverture du conseil, ^dontle premier acte fut la révocation du duc de Raguse, et l'ordre à lui transmis de remettre le commandement au Dauphin.
Il n'est pas, néanmoins, exact dédire (Annuaire de 1830, p. 161) que la délibération fut courte et qu'on décida sur-le-champ la révocation des ordonnances; la question fut, au contraire, vivement et longtemps débattue ; j'ajoute, pour rendre justicey à qui de droit, que celui des ministres qui s'était montré le plus opposé au coup d'État, et qui n'avait cédé qu'au dernier moment, par un point d'honneur mal entendu de fidélité monarchique, fut celui qui, jusqu'au dernier moment, résista le plus à l'idée de rendre l'épée après l'avoir tirée, et qui conseilla résolument au roi d'engager à tond la guerre civile, en transportant loin de Paris le siège du gouvernement.
C'est l'opinion contraire qui prévalut, et M. de Mortemart fut chargé de former un nouveau ministère. Ce fut M. de Chantelauze qui contresigna sa nomination; l'espoir d'un 5 septembre monarchique ne lui avait pas porté bonheur.
M. le duc de Mortemart n'était à Saint-Cloudque de l'avant-veille. Ambassadeur en congé pour raison
de santé, mais en même temps colonel des centsuisses, il était venu prendre les ordres du roi, et remplir au besoin les fonctions de sa charge. Son nom, son rang à la cour et dans l'armée, ses services militaires sous le régime impérial, la modération bien connue de ses opinions et de son caractère le rendaient très propre à devenir le chef d'un ministère de conciliation, et plus d'une fois nous y avions pensé nous-mêmes; c'était donc un choix indiqué par les circonstances. On ajoute que ce fut M. de Vilrolles, qui, s'étant trouvé là, en mouche du coche bourdonnant autour du char embourbé, donna ce bon conseil à M. de Polignac. Faut-il enV croire maintenant, sur le témoignage de deux principaux historiens de la révolution de Juillet, que ce ne fut qu'un coup monté et un jeu joué, que M. de Vitrolles s'étant mis d'avance en rapport avec M. Casimir Perler et le général Gérard par l'entremise du docteur Thiébaud, médecin du général, ces deux personnages politiques s'étaient offerts pour tirer le roi de peine en devenant ses ministres sous la présidence de M. de Mortemart, et que le porteur de paroles, repoussé avec dédain, la première fois, n'avait réussi qu'à la seconde et au dernier moment? Je n'en sais rien; tout ce que je puis dire,
c'est qu'ayant vécu depuis dans une grande intimité avec M. Casimir Perier et le général Gérard, je n'ai rien recueilli de leur bouche qui vienne à l'appui de cette anecdote, très difficile à faire cadrer avec le caractère des personnes et la précipitation des événements : en tout cas, si mon nom, comme l'avance l'un de ces historiens, s'était trouvé prononcé dans un semblable aparté, j'affirme que c'eut été à mon insu et sans mon aveu.
La mission échue à M. de Mortemart n'était guère digne d'envie. Il en sentait lui-même au fond de l'âme le péril et l'amertume. Il fit longtemps résistance, je dis longtemps pour la circon- , stance, où les minutes étaient des heures. Le roi,Y pour l'y déterminer, en fut réduit à passer de l'autorité à la supplication; il alla même jusqu'à placer de force le brevet de ministre dans le ceinturon de son serviteur aux abois. M. de Mortemart, comme M. de Guernon-Ranville, mais en sens inverse, ne céda qu'au point d'honneur, de sujet et de gentiliiomme.
v\ Qu'on était déjà loin de la veille, où ce même roi disait fièrement à ce rhême M. de Mortemart : a. Je monterai, s'il le faut, à cheval, plutôt qu'en charrette comme mon frère. »
■v^Qu'on était près, en revanche, du lendemain où ce même roi disait de ce même M. de Mortemart à ses anciens ministres : € Le voilà bien puni de ses opinions libérales ! »
Il fallut s'entendre, séance tenante, sur les conditions de la capitulation non point à imposer, mais hélas ! tout au plus à proposer.
Arrière les ordonnances;
De même l'ajournement;
Au surlendemain, 3 août, l'ouverture de la session;
A M. de Mortemart la présidence et les affaires étrangères;
A M. Perierles finances;
Au général Gérard la guerre;
La garde nationale de Paris remise sur pied;
Le nom de son commandant laissé en blanc;
A débattre tout le reste, vaille que vaille;
MM. de Sémonville et d'Argout chargés de porter ces paroles de paix aux ayants cause quels qu'ils fussent des vainqueurs, assistés, bien entendu de l'éternel M. de Yitrolles pendu à la basque de leur habit.
Il était cinq heures environ quand nos trois missionnaires se mirent en route; mais l'accès de m. 20
Paris n'était pas facile; toute la banlieue était sur pied, en grand émoi, si ce n'était déjà en révolte; les barrières étaient fermées et palissadées; les rues dépavées et hérissées de barricades; ce ne fut qu'en déclinant leurs noms eileur qualité qu'ils parvinrent â se frayer un passage, et les nouvelles qu'ils faisaient sonner bien haut, n'étaient accueillies par les uns, qu'avec indifférence, par les autres, qu'avec dérision et force rebuffades. M. de Sémonville, qui marchait nu tête et ne se faisait pas faute de haranguer la foule, s'étant informé du lieu où il pourrait trouver le général Gérard, il lui fut répondu : « A l'hôtel de ville, où siège le gouvernement provisoire. »
La nouvelle était alarmante mais prématurée. Ce pseudo- gouvernement provisoire n'était encore qu'une commission municipale déléguée par la réunion des députés. Cette réunion s'était ajournée la veille au soir (28 juillet), ainsi que je l'ai indiqué, et s'était trouvée de bon matin (29) chez M. Laflitte au nombre de vingt-quatre ou vingt cinq. Après avoir reçu les colonels et les principaux officiers des régiments qui s'étaient refusé, le second jour, à tirer sur leurs concitoyens, elle avait pensé, qu'en l'absence de toute autorité régulière, il importait
de pourvoir au rétablissement de l'ordre, à la police des rues, à la sécurité des établissements publics et des habitations privées, aux communica lions avec le dehors pour l'approvisionnement ! des marchés, etc. etc. Après s'être, en quelque sorte constituée elle-même dans un local distinct des salons ouverts à tout venant, et s'être donné un secrétaire, elle avait nommé membres de la Commission municipale par la voie du scrutin :
MM. LaTilte, G. Perier, Lobau, de Schonen (au refus de M. Odier). Audry de Puyraveau, Mauguin (adjoint ultérieurement); elle avait chargé M. de la Fayette de veiller à la réorganisation de la garde nationale, et le général Gérard de prendre le commandement des troupes à Paris.
Son premier soin avait été de prendre possession de l'hôtel de ville et d'en chasser un aventurierY qui sous le nom, peut-être apocryphe, de général Dubourg, s'en était emparé à la tête d'une bande ramassée dans la rue, et y exerçait gravement la dictature. Elle avait ensuite conféré provisoirement au baron Louis le soin du trésor et de la Banque ; à M. Bavoux, les fonctions de Préfet de Police; à M. Ghardel, la direction despostes etdes télégraphes ; et ce fut assez avant dans la soirée que MM. d'Ar-
gout, de Sémonville et de Vitrolles parvinrent à s'y faire annoncer; la présence de ce dernier causa quelque inquiétude pour sa sûreté dans un lieu ouvert au public, sans garde, sans gens de service, sans autre protection que l'enthousiasme populaire; néanmoins il ne fut ni maltraité ni insulté, mais il | agit sagement en laissant la parole aux deux autres ambassadeurs. Ce fut, je crois, M. d'Argout qui le premier entra en explication.
"^On a beaucoup dit que les déclarations ou propositions royales, n'importe le terme, avaient été accueillies par ces mots: « Il est trop tard ! » et celte exclamation a été attribuée tantôt à M. Mauguin, tantôt à M. de Schonen. C'est une erreur. L'accueil fut froid, réservé, silencieux, voilà tout. M. C. Perier demanda, au nom de la Commission, quels étaient les qualités et pouvoirs des envoyés. Il lui fut répondu que leur mission était simplement d'annoncer l'arrivée presque immédiate de M. de Mortemart, muni des ordonnances signées par le roi. M. C. Perier répliqua, de son côté, que la Commission elle-même était sans pouvoirs pour les entendre et leur répondre, et qu'il devaient s'adresser à la réunion des députés en séance chezM. Laffitte ; il leur délivra, à cet effet, un laissez-passer, où
fut omis, par prudence, le nom de M. de Vit''Mles.
En possession de ce laissez-passer, 5i. d'Argout se présenta seul chez M. Lafitte. M. de Sémonville, accablé par l'âge et la fatigue, regagna le Luxembourg. M. de Vitrolles, en s'arrêtant chez lui, ' pourvut à sa propre sûreté, non sans de fortesY raisons.
M. d'Argout trouva dans le salon de M. Laffilte, non seulement les députésprésents à Paris, mais une société fort mêlée et fort nombreuse, la porte étant ouverte à qui se présentait. Il exposa le but et le caractère de sa missive, et il en fit ressortir l'importance avec beaucoup de ressources d'esprit et d'énergie. Naturellement, dans une réunion si diverse, et si diversement agitée, il se rencontrait autant d'opinions que de groupes, que de parleurs disposés à se mettre en évidence ; mais, en définitive,V le sentiment qui prévalait, ce fut d'attendre et d'entendre M. de Mortemart, que son beau-frère M. d*^ Forbin-Janson venait de quitter à Saint-Gloud.
Après une eure d'attente environ, M. d'Argout sortit, reprit, en passant, M. de Vitrolles, qui demeurait porte à porte, et retourna à Saint-Gloud.
J'assistais à cette pénible expectative, en simple témoin, sans caractère particulier, en témoin silen-
SIO SOUVENIRS.
cieux, comme l'a fort bien remarqué M. Bérard, et ce qui m'étonne, c'est qu'il s'en soit étonné; je ne poursuivais point avec une ardeur passionnée la ruine de l'ordre établi; je ne trouvais aucun plaisir à injurier des vaincus, fussent-ils de sang royal, et je désirais sincèrement la réconciliation des pouvoirs" publics à des conditions compatibles avec l'honneur et la sécurité réciproques. La tâche me paraissait assez difficile pour qu'on y réfléchît posément, et qu'on évitât d'en compromettre le succès, par des déclamations oiseuses, et des criailleries inutiles.
"\A la fin, ne voyant rien venir, je pris sur moi d'offrir à M. Laffitte, qui présidait à peu près cette quasi-réunion, d'aller moi-même jusqu'au J uxembourg, à la recherche de M. de Mortemart, qui peutêtre s'y serait arrêté pour s'entendre avec ses précurseurs, et recevoir leur rapport.
Mon offre étant agréée, je me mis en route; mais ce n'était pas petite aflaire. Pour arriver de l'hôtel Laffitte, situé rue Cerutti (maintenant rue Laffitte), au Luxembourg, il me fallait traverser le boulevard, longer la rue Richelieu, suivre les deux quais de la Seine, et pénétrer jusqu'au fond du faubourg Saint-Germain, parlementer, d'obstacle en
obstacle, avec les barricadeurs, escalader des monceaux de pavés et de voitures renversées; je n'atteignis qu'à près de minuit le but de cette course au clocher. Arrivé, j'eus grand peine à me faire ouvrir; le portier s'était barricadé au dedans : à force de m'époumoner, j'appris par un guichet que M. de Sémonville était rentré seul, qu'il s'était mis au lit, n'en pouvant plus, et qu'on n'avait pas entendu parler de M. de Mortemart.
Mon retour fut plus difficile encore; car c'était à qui multiplierait, dans les rues, les chaussetrapes, mais; par un grand hasard, qui fut pour moi un grand bonheur, je trouvai tout à coup un compagnon de route ; ce fui le général Tromelin, ancien Vendéen, bien posé dans l'armée impériale, et que j'avais connu en lUyrie, où le duc de Raguse lui avait donné le commandement d'un régiment croate; nous nous prêtâmes mutuellement appui, tant pour franchir les obstacles que pour tenir en respect les tapageurs qui célébraient leur triomphe en accablant d'injures les gens proprement vêtus et en leur montrant le poing sous le nez. Comment, pourquoi îe général Tromelin s'était-il fourvoyé dans cette bagarre? je l'ignore, ou, s'il me l'a dit alors, je l'ai oublié; mais ce dont je me souviens
312 SOUVE]\IRS.
très bien, c'est que, ayant appris par moi l'avènement de M. de Mortemart au ministère, et s'imaginant que j'allais devenir membre de ce ministère, il me recommanda d'insister auprès du général Gérard pour lui faire obtenir le grade de général de division.
' Le jour commençait à poindre quand je me trouvai près de chez moi, et n'ayant rien à rapporter qui pût éclairer la réunion Laffitte, laquelle devait, à coup sûr, s'être dispersée, je rentrai au logis, et je me jetai tout habillé, c'est-à-dire tout poudreux et tout déguenillé, sur mon lit.
C'était à peu près au même moment qu'enfin le très désiré M. de Mortemart se mettait en route, et la faute n'en était point à lui. Le valet du joueur, dans la comédie de ce nom, dit en parlant de son maître :
Mais, avant qu'il se lève, il faudra qu'il se couche.
Avant que M. de Mortemart arrivât, il fallait qu'il , partît. Or, durant ce dernier jour de son règne, c^ même Charles X, lui qui, le matin, avait quasi mis le pistolet sur la gorge pour le faire ministre, ce même et identique Charles X'se refusa mordicus non seulement à le laisser partir, mais à faire dresser en
forme les ordonnances convenues et à les signer. Dans sa méfiance, il avait expédié à la suite de MM. d'Argout, de Vitrolles et de Sémonville, le général Alexandre de Girardin et s'obstinait à ne s'engager irrévocablement qu'à son retour. M. de Girardin ne revint pas, du moins ce jour-là. A deux heures du matin, MM. d'Argout et de Vitrolles trouvèrent, en arrivant, tout le monde couché, y compris le roi, et partout les lumières éteintes. Il fallut réveiller cet autre Alexandre, cet autre Condé; M. de Mortemart eut grand'peine à pénétrer jusqu'à lui, et n'introduisit les négociateurs que pour se voir congédié, lui et M. d'Argout; M. de Vitrolles parut seul digne de confiance; mais son rapport fut tel, que le roi céda. Vint alors l'embar-^ ras de rédiger les ordonnances ; point de plumes, d'encre ni de papier ; on en trouva enfin tels quels, et M. d'Argout, assisté de M. Mazas, homme de lettres attaché à l'éducation de M. le duc de Bordeaux et de M. de Langsdorff, ami de M. de VitroUe qui l'avait amené de Paris, brocha à la hâte cette besogne; puis nouveau combat pour obte-y nir la signature ; ce ne fut enfin qu'au coup de six heures que la voiture d'emprunt, chargée de la dernière planche de salut, dégringola le long de la
rampe de Saînt-Cloud et se dirigea vers la Porte- Maillot.
Je note ici, à titre de souvenir, que dans le cours de cette journée (29), je rencontrai M. de Girardin chez un de ses amis et des miens ; qu'il nous parla: fort au long, selon son usage, de la mission dont il s'était chargé; qu'il regardait la partie comme
perdue à Paris, mais le roi comme décidé à se reti- '
rer ; avec ce qui lui restait de troupes et les renforts .
qu'il attendait dans les provinces de l'Ouest et du Midi; il nous fit ses adieux en homme qui s'engage dans une entreprise désespérée.
Rien, néanmoins, n'était encore sans remède;' car, à ce même coup de six heures, M. Laffitte, au: nom de la commission municipale, offrait à Alex.' de la Borde, nommé la veille préfet provisoire, d'échanger ce poste contre celui de major général' de la garde nationale en lui disant :
^« Les choses sont arrangées; le duc de Morte- i mart est président du conseil; Gérard et Perler; sont ministres; j'aurais peut-être désiré autre chose, mais, que voulez-vous I tout paraît décidé. »
"^ Deux heures après, vers les huit heures, on lisait, affiché sur la porte même de M. Laffitte, à la,
Bourse, et dans tous les lieux publics un placard ainsi conçu :
« Charles X ne peut plus rentrer à Paris; il a fait couler le sang du peuple ;
» La république nous exposerait à d'affreuses divisions; elle nous brouillerait avec l'Europe;
» Le duc d'Orléans est un prince dévoué à la cause de la révolution ;
» Le duc d'Orléans ne s'est jamais battu contre nous;
» Le duc d'Orléans était à Jemmapes;
» Le duc d'Orléans a porté les couleurs nationales, le duc d'Orléans peut seul les porter encore.
» Le duc d'Orléans s'est prononcé ; il accepte la Charte comme nous l'avons toujours voulue et entendue ;
» C'est du peuple français qu'il tiendra sa couronne. »
Cette dernière phrase fut immédiatement modifiée ainsi qu'il suit dans un second placard :
« Le duc d'Orléans ne se prononce pas; il attend notre vœu; proclamons ce vœu, il acceptera la Charte comme nous l'avons toujours entendue et voulue. »
316 SODVENIRS.
A D'où provenaient ces placards ?
On sait aujourd'hui qu'ils él aient l'œuvre de MM. Thiers et Mignet, et que le libraire Paulin, fort de leurs amis, donna ses soins à l'impression et à l'affichage.
M. Laffitte était-il dans le secret?
11 y a lieu de le présumer, d'après cette phrase : « J'aurais peut-être désiré aulre chose; » mais je ne vois pas qu'il y eût lieu de lui en faire un reproche. Il était fort naturel d'avoir plus de confiance dans le duc d'Orléans que dans Charles X après les ordonnances; il était raisonnable d'avoir plus d'une corde à son arc; et, du moment que M. Lafitte ne se refusait point à entendre M. de Mortemart, à négocier et à s'entendre avec lui, s'il était possible, M. Laffitte était dans son droit.
"^Quoi qu'il en soit, le nom de M. le duc d'Orléans mit le feu aux poudres; en moins d'une heure, il courut en tous sens et de bouche en bouche; je n'entendis prononcer aucun autre nom, ni même parler d'aucune autre chose, en remontant de bonne heure le boulevard, dans l'idée de trouver les députés réunis de nouveau chez M. Laffitte et de m'acquitter en leur expliquant les tribulations de mon expédition nocturne. Chemin faisant, je ren-
contrai tout. àcoupM. HyJe de Neuville, qui, s'imaginant apparemment voir déjà le duc d' rléans trôner la couronne en tête et le sceptre en main, et me croyant l'un des doli-fahricatory s'en vint droit à moi tout furieux, et commençait à me chapitrer, si je l'eusse laissé faire; je coupai court à ses remontrances intempestives, tout au moins, et prématurées, en lui faisant observer que, fondée ou non, quant à moi, son indignation portait à faux; j'avais sur le bout des lèvres d'ajouter qu'à voir où en étaient Paris et la France, ce qu'il en pourrait advenir aux princes et aux principes ne me préoccupait pas exclusivement; mais je me contins et je passai outre.
Arrivé à la hauteur de la rue Cerutti, j'y trouvai un encombrement sans pareil, une foule serrée, pressée, entassée, criant, hurlant, gesticulant à cœur joie. Je demandai de quoi il s'agissait, on me dit que les députés étaient en train de délibérer, et, comme on les soupçonnait d'attendre M. de Mortemart, pour lui faire accueil, on se disposait, en revanche, à lui faire un mauvais parti : c'était un ^ envoyé de Charles X ; c'était un juge du maréchal» Ney ; ce dernier grief était mal choisi, M. de Mortemart n'ayant pas siégé au procès; mais les brail-
lards n'y regardent pas de si près. Désespérant de traverser cette cohue, et n'y ayant pas, au fond, grand intérêt, je rentrai chez moi avec le dessein de me diriger de là vers le Luxembourg, où je pensais bien qu'il y aurait enfin quelque chose à voir et peut-être quelque chose à faire.
Véritablement, les députés étaient réunis et délibéraient; ils étaient plus de quarante; mais ils avaient mordu comme le dehors au nom de M. le duc d'Orléans; les plus modérés, les plus sensés allaient jusqu'à le faire roi sur-le-champ et par une sorte de coup fourré. Il faut rendre justice à M. Bérard, qui tenait le fauteuil ; il leur fit honte de leur précipitation et de leur étourderie ; il allamême plus loin : après avoir dirigé la délibération, avec adresse et mesure, de manière à réduire la proposition dans les limites de la lieutenance générale, il se refusa même à mettre aux voix cet amendement, engageant ses collègues à se réunir au palais Bourbon pour y recevoir M. de Mortemart et aviser ce que de raison, en commun avec tous les députés arrivés ou arrivant à Paris.
La séance fut fixée à midi.
En rentrant chez lui, rue Neuve-des-Mathurins, si je ne me trompe, M. Bérard rencontra en face
de sa porte MM. de Mortemart et d'Argout, M. de Vitrolles étant resté à Saint-Gloud. Nos deux pauvres missionnaires, assistés chacun d'un quasisecrétaire, après avoir essayé vainement de pénétrer dans Paris par le bois de Boulogne, et s'être attardés un quart d'heure à Auteuil chez M. deForbin Janson, beau-frère de M. de Moftemart et son précurseur, la veille, à la réunion Laffitte, nos deux • missionnaires, dis-je, étaient parvenus au pont de Grenelle, par une brèche du mur d'octroi où M. dey Mortemart faillit laisser une de ses jambes et se blessa assez grièvement.
— Où allez-vous, leur demanda M. Bérard ?
— Chez M. Laffitte répondit M. d'Argout ; à la réunion des députés.
— N'en faites rien, répliquaM. Bérard ; d'abord, vous n'y trouveriez personne ; puis vous courriez risque de recevoir quelque mauvais coup.
M. Bérard les fit entrer dans son appartement, prit connaissance du message et des documents à l'appui, et c'est là que fut prononcé le mot fatal : € C'est trop tard !» il le fut avec les regrets et les ménagements convenables; du reste, entrant, autant qu'il dépendait de lui, dans la position et dans les vues de M. de Mortemart, M. Bérard lui conseilla de
3i>0 SOUVENIRS.
se présenter de bonne heure, au palais Bourbon, et lui promit d'y réunir autant de députés que faire se pourrait.
M. de Mortemart et M. d'Argout se séparèrent dès lors, et le premier se dirigea, avant tout, vers le Luxembourg, où M. de Sémonville devait l'attendre avec le petit nombre de pairs qu'il aurait pu réunir de son côté.
C'est là que je le trouvai en arrivant moi-même; il était déjà, je ne dirai point en conseil, le mot serait trop ambitieux, mais en colloque avec une vingtaine d'entre nous, des meilleurs et des plus sensés. J'ignore s'ils avaient été convoqués, ou s'ils étaient venus, comme moi, proprio motu.
J'appris en arrivant que M. le duc de Mortemart, ayant manifesté l'intention de se présenter luimême, tant à la Chambre des députés qu'à l'hôtel de ville, et d'y donner lecture des nouvelles ordonnances dont il était porteur, notre petite réunion, à l'unanimité, l'en avait détourné, cette démarche paraissant contraire à la dignité dont il était revêtu, et aux règles de la plus simple prudence ; ces deux corps délibéraient en effet, sinon en pleine rue, du moins en contact avec la rue, et sous le feu même de l'insurrection. On trouvait plus sage et plus con-
venable que M. de Mortemart communiquât avec ces deux corps par message, et qu'il s'installât au Luxembourg en y faisant acte de gouvernement. Si M. de Mortemart avait été un puissant orateur comme Mirabeau, ou un guerrier couvert de gloire comme le général Bonaparte au 18 brumaire (et encore le héros fit-il assez pauvre figure au conseil des Cinq-Cents), peut-être l'autre parti aurait-il paru préférable; mais simple galant homme, dépourvu de toute habitude de la parole, remplissant loyalement, mais à contre cœur, une mission sans espoir, accablé par la fatigue, dévoré parla fièvre, estropié par sa chute du matin, au point qu'il lui fallait deux personnes pour se tenir debout, sa présence aurait plus nui que servi à l'effet tel quel des nouvelles ordonnances. Le moyen qu'il pût discuter, avec énergie et avec succès, toutes les questions de vie et de mort pour la royauté légitime, toutes les thèses d'ordre social et d'ordre politique qui se trouvaient engagées dans la circonstance ; qu'il le pût, dis-je, à travers les cris, les violences, et les menaces d'une multitude à laquelle nul n'avait ni le droit ni le pouvoir de fermer la porte ! On s'arrêta donc à l'idée de communiquer par un message,
et notre collègue, M. Colin de Sussy s'étant offert à ui. 21
déposer les ordonnances sur le bureau de la Chamhre des députés et sur celui de l'hôtel de ville, son offre fut acceptée à défaut de messager en titre d'office.
M. Sauvo, rédacteur du Moniteur, refusa de les publier, et M. Didot, imprimeur de notre Chambre, de les publier, sans l'autorisation de la Chambre des députés.
A peine étais-je entré, à peine avais-je échangé quelques mots avec les assistants, que nous entendîmes, dans la cour, un vacarme épouvantable. On courut aux fenêtres, et l'on aperçut M. de Chateau-ji briand à califourchon s ir les épaules d'un rustre en blouse. A la tête de cette cavalcade qui tenait du Centaure, on voyait s'ébattre, on entendait bruire une volée d'étudiants échappés des écoles ; à la queue, une tourbe amassée de rue en rue, armée de toutes pièces, qui d'un sabre rouillé, qui d'un pistolet d'arçon, équipée de toutes défroques.
En bottes, en guêtres et surtout en guenilles,
toute la troupe pèle-mèle criant à gorge déployée : « Vive Cliateaubriand! vive la liberté de la presse! t et, chaque fois que le héros de la fêle essayait de
crier pour son compte : « Vive le roi ! » couvrant sa voix par de joyeuses clameurs et des gueulées à coups redoublés.
M. de Chateaubriand s'est fort égayé, dans ses Mémoires, aux dépens des scènes grotesques dont la révolution de Juillet a été l'occasion et les rues de Paris le théâtre durant ces trois journées, objet tour à tour de ses imprécations et de ses compliments. Rien n'est arrivé là que de naturel. La révolution ayant été toute populaire, la révolution n'ayant été que l'explosion soudaine d'une juste indignation, personne n'avait qualité pour la dominer, la régler, s'en faire le maître des cérémonies. Je suppose que c'est par bon cœur, sinon par reconnaissance, que l'auteur du Génie dit christianisme s'est interdit de nous égayer, à notre tour, en nous racontant par le menu l'ovation dont il a lui-même été régalé ; mais. c'est dommage, il l'aurait fait de main de maître, et la charge, en langage d'atelier, en bon français, la caricature n'aurait pas été la moins divertissante de toutes.
Après être descendu, tant bien que mal de ce tréteau de chair et d'os sur lequel il était juché; après avoir, de son mieux, congédié sa monture et son cortège, il nous fit l'honneur de monter hum-
3îi SOUVENIRS.
blement le grand escalier, de se joindre à nous qui n'étions pas fiers, j'en conviens, et voici ce qu'en racontent les historiens de la révolution les plus opposés de doctrine et de drapeau.
"^« Il entre dans la salle où sont assemblés ses collègues. Son émotion est extrême, son regard rayonnant et comme inspiré, sa démarche solennelle. On l'entoure, on l'interroge, il garde le silence ; il va prendre place dans un coin reculé, et, là, replié sur lui-même, étranger à tout ce qui se passe autour de lui, il demeure quelque temps absorbé dans une sorte d'extase... Voyant le ministre et ses conseillers occupés à rechercher les mesures les plus urgentes à prendre, il se rapproche d'eux. « Eh! messieurs, leur dit-il, de quoi vous occupez-vous? Songez, avant toutes choses, à sauver la liberté de la presse. — Mais le roi, monsieur le vicomte, et la légitimité? — Le roi, la légitimité, je leur suis plus attaché que personne; mais ils ne sont pas en péril. Sauvons la liberté de^^ la presse, et le trône fût-il renversé, je ne demande ^ qu'une plume et deux mois pour le relever. »
^ L'historien ajoute :' t On est peu capable de bien juger les choses dans le monde prosaïque des affaires, quand on est exposé à perdre la tête dans
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les enivrements d'une ovation de carrefours. » Celte version d'un historien orléaniste, se trouve reproduite à peu près intégralement par M. de Vaulabelle, historien républicain, et par M. Mazas secrétaire de M. de Mortemart.
J'y puis donner, ee me semble, un démenti posi-y lif. J'étais présent; une telle scène m'aurait frappé, à coup sûr, et serait restée dans ma mémoire. Je n'en ai pas gardé le moindre souvenir; je ne me rappelle rien qui lui ait pu servir même de prétexte.
^ Mais je demande la permission d'en dire autant de celle que M. de Chateaubriand lui substitue, et du discours qu'il lui convient de me prêter généreusement, discours riche en figures, en mouvements oratoires et, à ce titre, plus digne de lui que de moi. Je ne sais, en vérité, si j'ai placé quatre paroles dans une conversation à bâtons rompus, où nous étions tous animés des mêmes sentiments et préoccupés du même but; mais ce dont je suis parfaitement sûr, c'est de n'avoir jamais dit que je venais de parcourir tout Paris, que nous étions sur un volcan; que les maîtres ne pouvaient plus contenir leurs ouvriers; que, si le nom du roi était désormais prononcé, on couperait la gorge à
qui I© prononcerait ; que nous serions tous massacrés; qu'on prendrait d'assaut le Luxembourg comme la Bastille en 1789; et, quant au discours par lequel M. de Chateaubriand aurait foudroyé ce langage, c'est ma faute peut-être, mais je regrette de n'en avoir pas entendu le premier mot.
11 est aisé de tourner les gens en ridicule en les gratifiant de sottises, mais encore faudrait-il que cela eût le sens commun .
a A l'heure où les choses se passaient ainsi, reprend l'historien que nous venons de citer, les députés se réunissaient au palais Bourbon, sous la présidence de M. Laffilte... M. Bérard ayant, au début, fait le récit de sa rencontre avec M. de Mortemart, et annoncé l'intention manifestée par ce ministre de se présenter à la réunion, M. de Salverte invita l'assemblée à examiner s'il y avait lieu de le recevoir.
> rr- Si M. de Mortemarl se présente, dit le général Sébastiani, nous devons le recevoir. Il faut examiner quel sera le parti le plus sage et le plus utile à prendre. — Si M. de Morlemart était présent, ajouta M. Mauguin, je démanderais qu'il fût entendu; mais le temps presse, et nous ne pouvons pas dépendre de son bon plaisir. >
Entrant dès lors dans le courant des affaires (car la réunion du palais Bourbon élait plutôt encore la continuation de la réunion Laffilte qu'une Chambre des députés), la réunion du palais Bourbon s'occupait de confirmer la commission municipale et d'en déterminer les attributions, lorsque le bruit se répandit, tout à coup, que M. Thiers arrivait de Neuilly porteur de l'adhésion de M. le duc d'Orléans à la résistance nationale.
Gela n'était qu'à demi vrai.
M. Thiers et M. Scheffer s'étant, non sans de très grandes difficultés, rendus à Neuilly de leur propre chef, n'y avaient trouvé que la duchesse d'Orléans et madame Adélaïde. M. le duc d'Orléans lui-même s'était éloigné, afin d'éviter de devenir, sous un titre honorifique, ou le prisonnier de la cour, ou celui de quelque faction. M. Thiers n'avait donc point vu personnellement M. le duc d'Orléans ; mais il avait acquis la certitude que ce prince approuvait la résistance aux ordonnances et demandait à être tenu au courant de l'état des choses et des vœux dont il était l'objet.
Cela suffit pour que son nom produisit sur la réunion du palais Bourbon le même effet que sur la réunion Laffitte, et ce ne fut qu'à grand'peine que
le seul bon royaliste présent à cette séance, M. Hyde de Neuville obtint quelque répit; sur sa demande, la réunion décida que cinq de ses membres se rendraient au Luxembourg, pour s'entendre avec ceux des pairs qui s'y trouvaient réunis.
Les commmissaires choisis furent :
MM. Augustin Perier, Sébastian!, Guizot, Benjamin Delessert, Hyde de Neuville.
Ils partirent sur-le-champ, et la réunion se déclara en permanence jusqu'à leur retour.
Nous les recueillîmes avec empressement. Ils entrèrent, à l'instant même, en rapport avec M. de Mortemart. L'entrevue fut, de part et d'autre, sincère et cordiale. Le désir d'arriver, s'il était possible, à la réconciliation des pouvoirs publics était égal dans tous les esprits ; mais la même difficulté pesait sur tous également.
M. de Mortemart avait qualité et pouvoir pour traiter au nom du roi ; mais avec qui traiter?
Avec l'hôtel de ville ?
Mais la commission municipale n'avait ni qualité ni pouvoirs ; elle était, en outre, noyée dans l'insurrection, et entraînée par le mouvement général.
Avec le palais Bourbon?
Mais les députés qui s'y rencontraient ne for-
maient encore qu'une minorité bien minime, sans con. itution légale, une minorité flottante, assiégée, comme la commission de l'hôtel de ville, par une foule qui la débordait, s'y mêlait et pénétrait jusque sur ses bancs.
""NI ins cette perplexité, les députés commissaires nous firent part des nouvelles, plus ou moins fondées, qui paraissaient venir de Neuilly, et de la disposition où la réunion des députés semblait être d'inviter M. le duc d'Orléans à prendre le caractère et le titre de lieutenant général, afin d'employer Tascendant manifeste que son nom exerçait sur le gros du public à rétablir l'ordre, et à rendre possible la discussion des propositions royales.
M. de Mortemart protesta vivement contre cette proposition, c'était son droit et son devoir. On ne pouvait guère, en effet, s'en dissimuler la conséquence probable et prochaine; mais ce n'était, après tout, que du provisoire, et l'avenir restait en suspens; n'élait-ce pas, au contraire, à laisser courir l'événement, une conséquence immédiate €t certaine que la proclamation de la République?
La chose était si évidente, que M. de Mortemart iui-même ne put se défendre d'avouer que, comme
Français^ il approuverait cet expédient afin de mettre un terme à Vanarchie, et que c'était en tant que ministre du roi qu'il y résistait. Nous partagions ses appréhensions et ses regrets; mais nous n'avions pas la même obligation de tout risquer, et de brûler notre dernier vaisseau. C'est ce que je fis personnellement observer à l'un de mes amis, M. de Bastard, et ce qu'il reconnut fort tristement. Nous inclinions donc de ce côté, en désespoir de mieux, et je ferai remarquer, en passant, que MM. de Chateaubriand et Ilyde de Neuville, présents à cette entrevue n'ouvrirent pas la bouche, quand un incident y mit fm, et prévint, de notre part, toute délibération effective.
Un messager expédié à cheval et en toute hâte vint rappeler les députés commissaires sur l'étrange nouvelle que les hostilités recommençaient et que le roi faisait attaquer Versailles. Il s'ensuivit une explication où M. de Mortemart protesta vivement contre ce faux bruit; mais les députés commissaires n'en obéirent pas moins au rappel, et se retirèrent avec la pensée que M. de Mortemart était de très bonne foi la dupe de .ses commetlants.
.De notre côté, nous en restâmes là, cherchant sans trouver quelque autre expédient, et nous
n'eûmes garde de nous séparer avant d'avoir appris quel accueil aurait reçu M. Colin de Sussy tant au palais Bourbon qu'à l'hôtel de ville et quel effet aurait produit la proposition royale.
En rentrant au palais Bourbon, les députés commissaires y apprirent deux choses; premièrement, l'attaque de Versailles n'était qu'un faux bruit, ainsi que le leur avait affirmé M. de Mortemart; en second lieu, M. Colin de Sussy s'était présenté; il avait donné lecture des nouvelles ordonnances, mais il n'avait pu obtenir qu'elles fussent reçues et déposées aux Archives.
€ Je n'ai ni le droit ni le pouvoir de les accepter, avait répondu M. Laffitte; je ne suis pas président, la Chambre n'est pas assemblée; ceci n'est pas une séance, c'est une réunion privée de quelques députés. Portez ces ordonnances, si vous le voulez, à la commission municipale. »
Après avoir inutilement insisté M. Colin de Sussy s'était retiré.
Les députés commissaires ayant rendu compte de leur mission au Luxembourg et des dispositions où ils avaient trouvé le petit nombre de pairs qui se groupaient autour de M. de Mortemart, la réunion décida, à l'unanimité, moins trois voix, qu'une
invitation serait adressée à M. le duc d'Orléans^ en l'engageant à prendre le titre et les fonctions de lieutenant général, et, M. Villemain ayant fait observer qu'il ne se reconnaissait pas, quant à lui, le droit de disposer de la couronne, il lui fut ré\ pondu que le titre de lieutenant général ne préjugeait rien, et qu'il avait été porté, en 1814-, par le comte d'Artois avant l'arrivée de Louis XYIII.
Sur la proposition de MM. Benjamin Constant et Sébastiani, la déclaration suivante fut adoptée d'acclamation :
"^\(( La réunion des députés actuellement à Paris a pensé qu'il était urgent de prier S. A. R. Mgr. le duc d'Orléans de se rendre dans la capitale pour exercer les fonctions de lieutenant général du royaume, et de lui exprimer le vœu de conserver les couleurs nationales. Elle a de plus senti la nécessité de s'occuper sans relâche d'assurer à la France, dans la prochaine session des Chambres, toutes les garanties indispensables pour la pleine et entière exécution de la Charte. »
Cette déclaration, signée, malgré quelques oppositions promptement- retirées, par tous les députés présents fut commise aux soins d'une commission de douze membres tirés au sort, savoir :
MM. Sébastiani, B. Delessert, Mathieu Dumas, GallotjDugasMontbel, Duchaffaut, Bérard, Charles Dupin, Kératry, Aug. Perier, Sainl-Aignan; puis la réunion se sépara en s'ajournant au lendemain.
Au sortir du palais Bourbon, M. Colin de Sussy s'était rendu droit à l'hôtel de ville; il n'avait pénétré qu'à grand'peine dans l'intérieur de l'édifice, à travers la foule compacte, pressée, tumultueuse qui couvrait les quais et la place de Grève; arrivé à tout risque dans la grande salle, il avait remis les ordonnances dont il était porteur à M. de la Fayette, qui rompit le paquet bien qu'il ne fût pas membre de la commission municipale, et donna lecture à haute voix de son contenu à la foule assemblée, laquelle couvrit de huées et d'imprécations le message et le messager. M. de la Fayette le fit conduire ensuite, non sans péril, à la commission municipale, qui refusa net, par l'organe impérieux de M. Audry de Puyraveau, de rien recevoir de sa main. Revenu, non sans péril encore, à M. de la Fayette, il en obtint la promesse de faire parvenir officieusement à M. le général Gérard, l'ordonnance qui le nommait ministre de la guerre; M. de la Fayette lui remit, en outre, une lettre per-
sonnelle pour M. de Mortemart, lettre poïie, adroite, évasive, où perçait un peu d'ironie. C'était une réponse à la lettre particulière que M. de Mortemart lui avait fait remettre en compagnie des ordonnances.
Ce ne fut que vers sept heures du soir que le pauvre M. Colin de Sussy nous revint avec ce léger bagage; nous nous séparâmes après l'avoir entendu. M. de Mortemart, rentré chez lui pour y \ prendre un peu de repos, y fut assaiUi par une escouade d'hommes armés, mis en humeur par la lecture des ordonnances à l'hôtel de ville, et qui forcèrent sa porte pour lui faire un mauvais parti. 11 n'eut que le temps de se réfugier au Luxembourg sous un costume emprunté; on l'y logea tant bien que mal, dans une cachette ; il fallut parlementer toute la nuit pour éviter la visite domiciliaire.
En rentrant chez moi de bonne heure, j'appris que plusieurs personnes s'étaient présentées, au nom de la commission municipale, ou du ministère de l'intérieur, je ne sais lequel, et, nem'ayant pas trouvé, avaient laissé le document tel quel dont j'ai conservé l'original :
80 juillel 1830L
La commission municipale arrête; M. le duc de Broglie est nommé commissairs provisoire au département de l'intérieur.
Signé: Lobau. AuDRYdePuYRAVEAU,de ScHONEN, Mauguin.
Pour ampliation.
Le secrétaire de la Commuie.
Aylie.
Je ne répondis point à cette missive, et je recommandai, si les mêmes personnes se présentaient de nouveau, de répondre que j'étais absent; j'écrivis, en même temps, à M. Casimir Perier pour m'en expliquer personnellement avec lui.
Si, le 28, la réunion Laffitte m'avait désigné pour faire partie de la commission municipale, j'aurais accepté sans hésiter, dans l'espérance et dans l'intention de concourir à maintenir cette commission dans les limites de son \éritable caractère, 3t de travailler avec elle à la réconciliation des pouvoirs publics; mais, dans aucun cas, je n'aurais consenti à devenir, en temps de révolution, l'exécuteur
aveugle et bénévole de ré^olutio-^s prises sans que j'eusse voix au chapitre, à plus forte raison ne pouvais-je accepter un pareil rô'e quand l'hôtel de ville était devenu le quarlier général de l'insurrection; quand la commission municipale en élait devenue la tête et le bras, se livrant à des actes auxquels le comte de Lobau refusait sa signature et au pied desquels M. Casimir Perier faisait biffer la sienne.
\ Je rencontrai, dans la soirée, le général Sébastiani. Il m'apprit que la commission nommée par la réunion des députés s'était présentée au Palais- Royal, et, n'y ayant pas trouvé le prince, lui avait expédié un officier de sa maison, lequel devait rapporter la réponse dans la soirée chez M. Laffilte. Il m'exprima le désir de voir les gens de bien, les gens sensés se rapprocher du lieutenant général si tant était qu'il déférât à l'invitation; sa mission était difficile et périlleuse, il était du devoir de tous les bons citoyens de l'y assister. J'entrai volontiers dans son idée, et promis de faire de mon mieux si l'occasion s'en présentait.
^K Le messager revint à huit heures; le prince, sans s'engager à rien, promit de venir à Paris le lendemain matin, a Gen'est pas demain, lui écrivit sur-le-
champ M. Laffitte; c'est aujourd'hui, c'est tout à! l'heure, ou tout est à vau-l'eau.
Le messager repartit; à minuit, il n'était pas de retour. « Demain, que nous arrivera-t-il? » dit Benjamin Constant à M. Laffitte en le quittant. — <t Demain, répondit celui-ci, nous serons perdus. » ) ^11 était dix heures quand M. le duc d'Orléans reçut à Neuilly le second message de M. Laffitte. Il se mit en route accompagné de deux de ses aides de camp, le général Heymès et le colonel de Berthois, entra dans Paris, à pied, en habit de campagne, et, parvenu au Palais-Royal, fit prévenir de son arrivée M. Laffitte et le général La Fayette, et prier , M. de Mortemart de venir le trouver sur-le-champ] M. de Mortemart s'empressa de déférer à cette invitation; il trouva le prince à demi déshabillé, à demi couché sur un grabat dans les combles du Palais-Royal. Leur entrevue fut sincère et cordiale. '^Le prince lui raconta ce qu'il avait fait pour éviter de devenir un instrument entre les mains de l'un ou l'autre parti, celui des ordonnances et celui de l'émeute. Il lui exposa sa position, en lui protestant, ce qui était parfaitement vrai, qu'il n'avait d'engagement envers personne, et qu'il n'avait ni le
dessein ni le désir d'en tirer parti. En lui faisant
connaître l'invitation à lui adressée par la réunion des députés, il lui demanda si ses pouvoirs s'étendaient jusqu'à l'autoriser â prendre, au nom dû roi, le titre et les fonctions de lieutenant général. Celui-ci ayant répondu négativement : « Quedois-je faire alors, lui dit le priiice? Dois-je laisser proclamer la République, livrer Paris à l'anarchie, et la France à l'invasion, renoncer à sauver les débris de la monarchie, et la dernière chance d'une réconciliation entre les pouvoirs publics? — Comme ministre du roi, lui répondit M. de Mortemart, je n'ai point de conseil à vous donner ni de pouvoirs à vous conférer; mais, à votre place, j'accepterais. A "^Le duc d'Orléans écrivit, à la hâte, une lettre que M. de Mortemart se chargea de remettre au roi, et qu'il plaça dans un pli de sa cravate. Ce que contenait cette lettre, je l'ignore; mais, remise à M. de Mortemart et adressée au roi, elle ne pouvait contenir que le récit même de leur entrevue, tel que M. de Mortemart l'a racontée en revenant au vLuxembourg.
^ A huit heures du matin, M. le duc d'Orléans reçut les commissaires délégués par la réunion des députés; il lut la déclaration dont ces commissaires étaient porteurs, et demanda le temps d'y réflé-
chir. Mais le temps pressait. M. Bérard, et le général Sébasliani lui firent connaître « les menées rapides et croissantes de l'opinon républicaine, l'exaltation des clubs, l'effervescence de l'hôtel de ville, les hésitations et bientôt l'impuissance de M. de la Fayette, l'ardeur des jeunes gens, leur influence sur la classe ouvrière. « Monseigneur, lui dit M. Benjamin Delessert, non seulement M. Bérard vous a dit la vérité, mais il ne vous l'a pas dite tout entière » .
A M. le duc d'Orléans demanda une demi-heure, et se relira avec le général Sébasliani et M. Dupm, puis il rentra avec une proclamation à la main, laquelle était ainsi conçue :
^^ «; Habitants de Paris :
» Les députés de la France en ce moment réunis à Paris m'ont exprimé le désir que je me rendisse dans cette capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant général du royaume. Je n'ai pas balancé à venir partager vos dangers, à me placer au milieu de votre héroïque population, et à faire tous mes efforts pour vous préserver de la guerre civile et de l'anarchie. En rentrant dans la ville de
Paris, je portais avec orgueil les couleurs glorieuses que vous avez reprises et que j'avais moimême longtemps portées. Les Chambres voni se réunir; ell,es aviseront aux moyens d'assurer le règne des lois, et le maintien des droits de la nation. La Charte sera désormais une vérité. >
c Celte proclamation, dit le plus fidèle des historiens de cette époque, cette proclamation était habile et sage. Avec une extrême modération dans la forme, elle contenait implicitement la reconnaissance de la légitimité de la révolution, et l'adhésion du duc d'Orléans; elle sanctionnait la reprise du drapeau tricolore, et promettait la sincère exécution de la Charte. Au delà de ce programme, elle n'engageait rien ni personne; elle ne faisait allusion à aucun changement soit dans les institutions, soit dans les hommes. Elle laissait possible enfm tout ce qui ne serait pas contraire aux lois et aux droits de la nation, et renvoyait aux Chambres le soin d'aviser à la réorganisation politique de la France ».
Les députés accueillirent ce langage avec »3nihousiasme; mais il était grand temps qu'il
se fît entendre; car l'hôtel de ville, emporté par le torrent du jour, en parlait un tout autre.
« Habitants de Paris, disait presque au même instantla commission municipale, Charles X a cessé de régner sur la France. Ne pouvant oublier l'origine de son autorité, il s'est toujours considéré comme l'ennemi de notre patrie et de ses libertés, qu'il ne pouvait comprendre. Après avoir sourdement attaqué nos institutions par tout ce que l'hypocrisie et la fraude lui prêtaient de moyens, lorsqu'il s'est cru assez fort pour les détruire ouvertement, il avait résolu de les noyer dans le sang des Français. Grâce à votre héroïsme, les crimes de son pouvoir sont finis. » La proclamation se terminait en annonçant la création d'un gouvernement nouveau, né de la révolution; elle était signée de Schonen^ Odilon Barrot, Lobau, Mauguin, Audry de Puyraveau; on y avait ajouté d'office le nom de M. Gasi-y • i;nir Perier, qui le fit rayer.
nA la lecture de celte pièce, affichée déjà sur les murs de la capitale, M. le duc d'Orléans n'hésita plus; il vit bien que tout était perdu, s'il ne dissolvait sur-le-champ la réunion de l'hôtel de ville ; il annonça publiquement la résolution de s'y port«r
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de sa personne, et en fit prévenir la réunion du palais Bourbon.
Celle-ci, comptant déjà quatre-vingt-douze membres, et figurant, en attendant mieux, une Chambre au petit pied, s'était à peu près constituée; elle, avait nommé par acclamation son président et ses secrétaires, entendu le rapport de sa commission, approuvé tout ce qui s'était dit et fait entre elle et M.le duc d'Orléans; mais, justement alarmée, comme ce prince, des allures, ou, pour mieux dire, des incartades de l'hôtel de ville, elle avait senti, comme lui, la nécessité d'y mettre ordre, en réglant les pouvoirs de la commission municipale, en prenant, désormais, toute initiative à son compte, et en publiant, sous forme de Déclaration des droits, les principes qu'elle entendait garantir, et Je but qu'elle entreprenait de poursuivre. "^ La préparation de cet acte avait été commise à MM. Guizot, Benjamin Constant et Villemain.
Rédigé séance tenante, adopté à l'unanimité, c'était au moment même où les députés présents y apposaient leur signature qu'advint le message du lieutenant général. .
Parti pris sur-le-champ. Prêter concours au nouveau chef du pouvoir exécutif, marcher avec
lui droit à l'hôtel de ville pour l'y faire reconnaître parut à tous le premier et le plus pressant des devoirs, M. Bérard prit les devants pour l'en informer, et, bientôt après, M. Laffîtte, à la tête de la réunion tout entière, donna lecture au prince de la déclaration qu'on lui soumettait. îl y souscrivit <le grand cœuf; mais, tout ceci ayant entraîné quelque perte de temps, ce ne fut guère avant deux heures après midi que le cortège put se former et se mettre en marche.
J'assistai en simple curieux à sa formation dans la cour du Palais-Royal ; je le suivis le long des quais en simple badaud, donnant le bras à l'un de mes amis, badaud comme moi. L'appareil triomphal ne payait pas de mine. Un tambour éclopé battait aux champs sur une caisse à demi-crevée. Les huissiers de la Chambre, en surtout noir, les mieux vêtus de la bande, marchaient h la file. Le futur roi des Français, en uniforme d'officier général, à cheval, n'était suivi que d'un seul aide de €amp, à cheval aussi; puis venait le groupe des députés sans uniforme, en habit de voyage, en tête M. Laffîtte, boiteux de la veille, cheminant en chais^ à porteurs ; en queue Benjamin Constant, boiteux de jîlus vieille date, aussi en chaise à porteurs; le toul
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noyé dans une foule, qui grossissait au débouché de chaque rue, au dégagement de chaque ruelle, foule de toute nature, en tout équipage, quelques rares habits de garde nationale, quelques plus rares uniformes militaires, toutes les fenêtres pavoisées de drapeaux tricolores, tous les bonnets, tous les chapeaux, tous les schakos, toutes les boutonnières diaprées de cocardes et de rubans à l'avenant. Les quais étant, de dix pas en dix pas, . enchevêtrés de barricades, force était d'y faire brèche où on pouvait, et, par ces brèches, le flot de la cohue se précipitait, chacun pour son compte, criant, bousculant son voisin, braillant la Marseillaise, et tirant, çà et là, des coups de fusil en signe de réjouissance, au point d'inspirer plus d'une ^orte d'inquiétude.
^ « Le trajet, dit M. Bérard, fut long et pénible; à cause de l'excessive chaleur. Le prince fraternisait un peu trop, à mon avis, avec une foule d'individus des dernières classes du peuple, recevait et donnait de trop fréquentes poignées de main. J'eus peine à repousser, pendant ce temps, l'inquiétude qui m'assiégeait. La foule était immense et presque partout armée. D une fenêtre, d'une porte, un coup de fusil pourrait être si tôt tiré. . . Le
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cœur n'a cessé de me battre jusqu'à l'arrivée à l'hôtel de ville ; et, lorsque nous avons pénétré dans la grande salle, je me suis senti délivré d'une grande angoisse. »
Sans partager tout à fait cette angoisse, je n'en étais pas non plus tout à fait exempt. Je remarquais que l'entrain, la joie, l'enthousiasme universels aii^ départ, allaient diminuant durant le cours du trajet, et que, en approchant de l'hôtel de ville, les visages devenaient plus renfrognés et les cris plus équivoques. Pour pénétrer, en définitive, dans le quartier général de la république en herbe, il fallut un vigoureux coup de collier. N'étant point du cortège, et peu friand des aménités qu'il fallait, pour avancer, essuyer et rendre à profusion, je restai au beau milieu de la place de Grève, puis, la trouvant peu tenable, je m'en dégageai peu à peu, et pris poste à L'extrémité de ce petit pont de fil de fer, qu'on a nommé depuis, je ne sais trop pourquoi, le pont d'Arcole. Je ne vis rien, par conséquent, de de ce qui se fit, je n'entendis rien de ce qui se dit à l'hôtel de ville; je ne puis rien affirmer ni rien démentir des récits diversement exploités par l'esprit de parti, sur les incidents de cette entrevue, sur le langage des interlocuteurs et le sens qu'ils
entendaient réciproquement attacher à leurs paroles; mais ce qui est certain, c'est que M. de la\ Fayette, entouré des siens, à quelque classe, à quelque catégorie du peuple qu'ils appartinssent, vint au devant de M. le duc d'Orléans, qu'ils s'embrassèrent cordialement, que M. de la Fayette plaça dans la main de M. le duc d'Orléans un drapeau tricolore, et le conduisit à l'une des fenêtres, que M. le duc d'Orléans, eu agitant ce drapeau, fut couvert d'applaudissements parla foule qui se pressait sur la place et sur les quais, et que M. Viennet le fut également, lorsqu'il donna lecture, à haute voix, de la déclaration des députés.
Or, cette déclaration était ainsi conçue :
Ni^ « Français,
» La France est libre; le pouvoir absolu levait son drapeau, l'héroïque population de Paris l'a abattu. Paris, attaqué, a fait triompher par les armes la cause sacrée qui venait de triompher en vain dans les élections. Un pouvoir usurpateur de nos droits, perturbateur de notre repos, menaçait à la fois la liberté et l'ordre ; nous rentrons en possession de l'ordre et de la liberté. Plus de crainte pour les
droits acquis ; plus de barrière entre nous et les droits qui nous manquent encore.
» Un gouvernement qui, sans délai, nous garantisse ces biens est aujourd'hui le premier besoin de la patrie. Français, ceux de vos députés qui se trouvent déjà à Paris, se sont réunis, et, en attendant l'intervention régulière des Chambres, ils ont invité un Français qui n'a jamais combattu que pour la France, M. le duc d'Orléans, à exercer les fonctions de lieutenant général du royaume. C'est à leurs yeux le plus sûr moyen d'accomplir promptement par la paix le succès de la plus légitimé défense.
» Le duc d'Orléans est dévoué à la cause nationale et constitutionnelle. 11 en a toujours défendu les intérêts et professé les principes. Il respectera nos droits, car il tiendra de nous les siens.
» Nous nous assurerons par des lois toutes les garanties nécessaires pour rendre la liberté forle et durable;
)) Le rétablissement de la garde nationale, avec l'intervention des gardes nationaux dans le choix des officiers ;
» L'intervention des citoyens dans laformalion des administrations départementales et municipales;
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» Le jury, pour les délits de la presse;
)' La responsabilité légalement organisée des ministres et des agents secondaires de l'administration ;
> L'état des militaires légalement assuré ;
ï La réélection des députés promus aux fonctions publiques.
» Nous donnerons enfin à nos institutions, de concert avec le chef de l'État, les développements dont elles ont besoin.
» Français, le duc d'Orléans lui-même a déjà parlé, son langage est celui qui convient à un pays libre. Les Chambres vont se réunir, vous dit-il ; elles aviseront aux moyens d'assurer le régime des lois et le maintien des droits de la nation.
» La Charte sera désormais une vérité. »
Les applaudissements donnés, sinon sans réserve intérieure, du moins sans contestation apparente, à cette déclaration où tout était excellent, où tout ce qui devait être dit était dit, où tout ce qui devait être laissé en suspens était laissé en suspens, ces applaudissements, dis-je, universels, autant qu'en en pouvait juger, prouvaient, de reste, qu'en ce moment mémo et en ce lieu même.
la victoire était à la bonne cause, et que la démarche hardie et tempestive, si l'on ose ainsi parler, de ses organes légitimes était couronnée par un plein succès. On a parlé d'un programme de i'hôtel de ville; s'il y eut telle chose, ce fut la déclaration des députés.
Le retour fut un vrai triomphe; un triomphe, cetteV fpis, pour tout de bon ; une acclamation unanime. \M. de la Fayette attendit à peine l'arrivée du lieutenant général au Palais-Royal, pour s'y présenter à son tour. Il nous a fait connaître avec une franchise qui serait un éloge pour tout autre que lui les circonstances de cette seconde entrevue. C'est de lui-même que nous les tenons. S'il fut, entre eux, question de république et du gouvernement des États-Unis, ce fut M. de la Fayette qui reconnut tout le premier qu'un tel gouvernement ne pouvait convenir à la France. S'il fut question de monarchie entourée d'institutions républicaines, ridée et l'expression appartiennent exclu- / sivement à M. de la Fayette, et, quant à M. le duc d'Orléans, il se maintint fermement sur ce terrain que rien ne pouvait être changé à l'ordre établi que par le pouvoir législatif régulièrement et librement en plein exercice.
Il ne faut pas demander si, durant tout le cours delà soirée et fort avant dans la nuit, les appartements du Palais-Royal, voire même les cours et le jardin furent encombrés de. féliciteurs, en attendant qu'ils le fussent des solliciteurs. L'adoration n'a jamais manqué au succès, ni l'admiration au soleil levant. Il y avait cette fois, d'ailleurs, je me plais à le reconnaître, bien plus que de l'engouement et des intérêts prochains, il y avait une joie sincère et patriotique d'une victoire légitime et chèrement achetée.
Je n'y fis pas nombre toutefois.
Plus je voyais s'approcher un dénouement inévitable, plus je me sentais tenu d'en laisser peser sur nous la nécessité, et de n'y prendre part qu'autant que je m'y verrais naturellement appelé. J'avais promis au général Sébastiani d'être à la disposition du lieutenant général, s'il avait besoin de mes services; je me bornai à renouveler cette promesse par un billet en deux lignes, en ajoutant que je ne me présenterais au Palais-Royal qu'autant que j'y serais mandé. Je reçus fort tard ce même billet, avec deux lignes de la main de M. le duc d'Orléans :
« Je VOUS attends avec impatience et je ne sais d'où est provenue cette erreur, »