LIVRE VI
SIXIÈME ÉPOQUE De 1827 à 4830
Ce fut le 12 décembre 1826, que le roi vint, en personne, ouvrir la session de 1827. Son discours fut bref, modéré de langage ; mais, à l'égard de la presse, ominous. Il annonça clairement de quels coups elle était menacée. Deux autres lois, Tune sur l'organisation du jury, l'autre sur la répression de la traite paraissaient dictées par une disposition d'esprit un peu meilleure. Le discours faisait mention, en passant, et comme chat sur braise,
des troubles que la nouvelle constitution donnée au Portugal par dom Pedro, avait suscités dans la péninsule, de la part qu'y prenait l'Espagne, et de l'intervention hautaine de l'Angleterre. L'intentioD évidente du roi et de son ministère était de se tenir en dehors de ces complications nouvelles. L'un et l'autre avaient de l'Espagne par-dessus la tête; ils espéraient, en ne disant mot, ou à peu près, éviter toute discussion. De notre part, rien n'était plus aisé. L'événement nous servait à souhait. Tant mieux pour nous s'il y avait en Europe un gouvernement constitutionnel de plus; tant mieux si le roi d'Espagne en tremblait sur son trône à demi restauré et s'efforçait timidement de chercher noise à son voisin ; tant mieux si l'Angleterre lui donnait sur les doigts. Nous n'avions garde d'y trouver à redire. Mais, par la même raison, ou, si Ton veut, par la raison du contraire, ce n'était pas le compte de notre extrême droite, qui détestait à peu près au même degré la constitution et M. de Villèle. Aussi jeta-t-elle les hauts cris dans l'une et dans l'autre Chambre. Dans la nôtre, M. de Chateaubriand mit flamberge au vent ; dans celle des députés, M. de la Bourdonnaie tonna de sa grosse voix; l'idée de voir Ferdinand VII enferré
dans une mauvaise aventure, et la gloire de noire expédition d'Espagne compromise en son auguste personne les mettait en fureur, et plus encore les jactances de M.Canning, et le ton dont il se vantait d*avoir éclipsé notre prouesse, en appelant, par l'émancipation des colonies espagnoles, un nouveau monde à l'existence. Inde irœ! mais, comme, après tout personne, quelque bon royaliste qu'il se piquât d'être, personne, dis-je, n'était assez fou pour demander au roi de déclarer la guerre à l'Angleterre pour les beaux yeux de son beau neveu et pour le bon plaisir de ses bons amis, toute cette passe d'armes n'était qu'à fer émoulu, et le public n'en faisait que rire.
Mais, en politique, le tout est toujours de rire le dernier, et, pour nous, ce ne fut pas le cas.
Le 29 décembre, en effet, la foudre qui grondait dans le discours du trône éclata sur nos pauvres têtes ; elle s'échappa des serres ou des griffes, comme on voudra, de messire Peyronnet qui la portait en guise d'aigle ; elle s'abattit sur nous en forme de projet de loi contre la presse, projet devenu célèbre dans l'histoire de la Restauration, sous le sobriquet , de « loi de justice et d'amour » qui lui fut donné naïvement par l'un de ses adeptes, et maintenu
ironiquement par le public. Comme ce projet a porté le coup de grâce à l'ascendant ministériel de M. de Villèle, comme sa mésaventure a rendu inévitables les élections de 1827, lesquelles ont précipité la chute du ministère et préparé par contrecoup celle même de la monarchie, il convient de s'y arrêter; mais, auparavant, quelques mots sur cet autre projet contemporain de celui-là, puisqu'il fut déposé le même jour, également annoncé dans le discours du trône, mais d'un tout autre caractère.
Je veux parler de celui qui avait pour but d'aggraver la pénalité contre la traite des noirs.
C'était le fruit tardif des pressantes instances du gouvernement anglais. Naturellement il avait été plus écouté que moi ; naturellement aussi je n'avais pas été consulté.
Le rapport, confié à M. de Marbois, fut déposé le 15 janvier. La discussion s'ouvrit le 22, et ne dura pas moins de quatre jours tout entiers. J'avais d'abord résolu de ne m'en point mêler; il me répugnait presque également et d'attaquer un projet de loi dont le but était bon, et de couvrir de mon approbation des dispositions, à mon sens, presque illusoires; mais, les esprits s'étant échauffés échauffés à ce point qu'on semblait mettre en queî-
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tion l'abolition même de la traite, je ne pus me contenir, et je me jetai au travers du débat, sans préparation quelconque, et sous un prétexte quelconque. Mon discours eut un plein succès.
Cela dit, chemin faisant, et pour ne rien omettre de mes chétives prouesses, puisque je suis moimême le Ghilde Harold de mon propre pèlerinage ici-bas, revenons à la loi contre la presse, je dis contre ; car, à coup sûr, c'est cela qu'elle était, de l'aveu même de ses auteurs.
Son apparition fit scandale.
Chose inouïe jusque-là, la simple lecture de l'exposé des motifs avait excité des exclamations sans nombre. Avant même que la commission fût nommée, les pétitions, les réclamations tombèrent comme grêle des quatre coins de la France; encore au berceau, cet avorton eut presque les honneurs d'une insurrection en miniature, et d'un coup d'État au petit pied.
"ÀDès le 4 janvier, au mépris de son règlement, l'Acadénrie française, sur la proposition de M. Lacretelle, décidait qu'une supplique serait présentée au roi, en confiait la rédaction à M. de Chateaubriand, à M. Villemain et à M. Lacretelle, et chargeait son directeur de solliciter une audience
pour porter, au nom des lettres éplorées, ses doléances au pied du trône.
"^ Le 5, M. Villemain, maître des requêtes, était destitué; M. Lacretelle, censeur royal, était destitué; leur collaborateur, M. Michaud, lecteur du roi, était destitué. Les choses en étaient à ce point que l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen, royaliste apparement s'il en fut, croyait devoir avertir ses confrères, dans une lettre qui fut lue tout haut en pleine séance, que l'existence de l'Académie elle-même était menacée :
0 vanas honiinum mentes !
Comparez, pour la vivacité des impressions, pour l'ardeur de la lutte, pour la virilité de l'attaque et de la défense, ce temps-là et le temps où nous vivons, si tant est, comme on l'a dit énergiquement, que ce soit vivre et non survivre; comparez cette loi qualifiée de draconienne, et qui le méritait, au régime que la presse subit, en France, depuis plus de dix ans, à ce régime que la France a salué comme un bienfait, le lendemain du coup d'État de 1852, et qu'elle regrettera peut-être à sa honte, s'il lui tombe jamais des nues un coup d'État
en sens inverse. Bon Dieu, où en sommes nous ?
Voici, en quelques mots, ce que portait celte loi qui restera au pilori de l'histoire, même en présence de notre régime actuel de justice et d'amour.
En ce qui touche les écrits non périodiques, la substitution d'un délii de cinq jours au délai de vingt-quatre heures entre le dépôt et la publication, le dépôt lui-même étant surchargé de précautions contre les émissions prématurées ou clandestines.
Cette disposition n'atteignait que les écrits de vingt feuilles et au-dessous.
En ce qui touche les écrits périodiques (mensuels, hebdomadaires ou quotidiens), la responsabilité étendue indistinctement à tous les propriétaires ou actionnaires, et rendue réelle par une série de conditions pécuniaires très onéreuses, et la solidarité entre eux rendue efficace par une série d'épreuves où la délicatesse et la bonne foi n'étaient pas toujours respectées.
En ce qui touche les écrits de toute nature et de toute dimension, une aggravation de pénalités dépassant toute mesure.
Point de publicité en matière de diffamation privée.
La publicité arbitrairement restreinte dans le cas où le tribunal en ferait réserve.
La responsabilité civile étendue, de plein droit, aux imprimeurs, pour tout écrit composé de plus de vingt feuilles.
Tout cela, sans doute, était très oppressif et très odieux, mais, encore un coup, qu'était-ce en ce temps-là que tout cela, et combien facilement, en peu de mois, le Prométhée enchaîné n'aurait-il pas brisé ses fers sur la tête de Vulcain?
La discussion fut mortelle au minislêre, mortelle en ce sens qu'elle attestait de plus en plus la décadence de son ascendant, et montrait aux moins clairvoyants que ses jours étaient comptés. S'il parvint encore péniblement à obtenir une commission à sa guise, s'il parvint plus péniblement encore à ameuter une majorité plus apparente que réelle, il fut vigoureusement attaqué par les plus décidés de son parti, par les plus éclairés, par les plus avisés et les plus enclins à passer d'un camp à J'autre avec le succès; il reçut enfin de M. Royer-Collard l'un de ces coups de massue dont on ne se relève point, et qui le livrèrent à ses adversaires pour être, en quelque wrte, traîné sur la claie.
Quand je vivrais cent ans, je n'oublierai jamais le mélange d'étonnement, d'admiration et d'hilarité que nous vîmes éclater à plusieurs reprises sur tous les bancs de la Chambre, et dans toutes les tribunes, en entendant adresser au ministère, adresser à bout portant une série d'apostrophes telles que celles-ci :
« Nous sommes rejetés bien loin des débats qui ont rempli les premières années de la Restauration ; l'invasion que nous combattons n'est plus dirigée contre la licence, mais conlre la liberté, et ce n'est pas contre la liberté de la presse seulement, mais contre toute liberté naturelle, politique, civile, comme essentiellement nuisible et funeste- Dans la pensée intime de la loi, il y a eu de l'imprudence, au grand jour de la création, à laisser l'homme s'échapper libre et irtelligent au milieu de l'univers; de là sont sortis le ma' et l'erreur. Une plus haute sagesse vient répar< r la faute de la Providence, re treindre son imprudente libéralité, et rendre à Thumanité sag ment rauiilée, le service de l'élever enfin à l'heureuse innocence des brutes... Une loi des suspects largement conçue, qui mettrait la France entière en prison, sous la garde du ministère, ne serait qu'une conséquence
exacte et une application judicieuse de son principe, et, comparée à la loi de la presse, elle aurait l'avanlage de trancher d'un seul coup, dans la liberté de se mouvoir, d'aller, de venir, toutes les libertés. Le ministère, en la présentant, pourrait dire, avec plus d'autorité :
» Le mal produit cent fois plus de mal que le » bien ne produit de bien; l'auteur des choses a ï cru autrefois le contraire : il s'est trompé. »
> Avec la liberté étouffée doit s'éteindre l'intelligence, sa noble compagne. La vérité est un bien; l'erreur est un mal. Périssent ensemble l'erreur et la vérité. Comme la prison est le remède naturel de la liberté, l'ignorance sera le remède naturel de l'intelligence. L'ignorance est la vraie science de l'homme et de la société. Cette égalité de destinée entre la vérité et l'erreur, cette confusion superbe du mal et du bien, c'est dans l'ordre de la justice la confusion de l'innocent et du coupable. N'étaitil pas animé et comme illuminé de l'esprit de votre loi, cet inquisiteur qui, dans la guerre des Albigeois, faisait jeter dans les mêmes flammes les hérétiques et les orthodoxes, pour mieux s'assurer que pas un seul hérétique ne serait épargné.
» [1 y a, au fond de toutes es tyrannies, le m^rne
mépris de ITiumanite, mépris qui se déclare par les mêmes sophisraes. La loi actuelle ne proscrit que la pensée, elle laisse la vie sauve. C'est pourquoi elle n'a pas besoin de faire marcher devant elle, comme les barbares, la dévastation, le massacre et l'incendie; il lui suffît de renverser les règles éternelles du droit. Pour détruire les journaux, il faut rendre illicite ce qui est licite, et licite ce que les lois divines et humaines ont déclaré illicite; il faut annuler les contrats, légitimer les spoliations, inviter au vol. La loi le fait.
» Une loi qui nie la morale est une loi athée ; une loi qui se joue de la foi donnée et reçue est le renversement delà société: « Obéissanceneluiestpasdue, » car, » dit Bossuet, « il n'y a point, sur la terre, de y droit contre le droit. » Hélas ! nous avons traversé des temps où l'autorité de la loi ayant été usurpée par la tyrannie, le mal fut appelé bien et la vertu crime. Dans cette douloureuse épreuve, nous n'avons pas cherché la règle de nos actions dans la loi, mais dans nos consciences. Nous avons obéi à Dieu plutôt qu'aux hommes. Nous sommes les mêmes hommes qui ont fabriqué des passeports, et rendu peut-être de faux témoignages pour sauver des vies iunocentes. Dieu nous jugera dans sa justice et
dans sa miséricorde. Nous serons fidèles à ces souvenirs. Votre loi, sachez-le bien, sera vaine, car la France vaut mieux que son gouvernement. Il y a, parmi nous, assez de nobles sentiments, assez d'honneur et de probité pour que vos corruptions soient repoussées. Les contrats seront exécutés; chacun payera religieusement sa dette. Quel est celui de vous, messieurs, qui, dans sa pensée, n'imprime pas la note de l'infamie sur le front du dépositaire infidèle qui userait de l'odieux privilège qu'on lui offre ?. . .
» Mais purgez la loi, j'y consens, de son principe, dépouillez-la de ses incontestables conséquences : par cela seul qu'elle étouffe le droit et qu'elle viole la morale, elle reste une loi de tyrannie. Or, il en est de la tyrannie comme de la liberté : il ne suffit pas de l'écrire; elle a ses précédents et ses conditions. Deux fois en vingt ans, nous ne l'avons pas oublié, la tyrannie .s'est appesantie sur nous, la hache révolutionnaire à la main, ou le front brillant de cinquante victoires. La hache est émoussée; personne, je crois, ne voudrait la ressaisir, et personne aussi ne le pourrait. Les circonstances qui l'aiguisèrent ne se reproduiront pas dans le cours de plusieurs siècles. C'est
dans la gloire seule, guerrière et politique à la fois comme celle qui nous a éblouis, que la tyrannie doit désormais tremper ses armes; privée de gloire, elle serait ridicule. Conseillers de la couronne, connus ou inconnus, qu'il nous soit permis de vous le demander, qu'avez-vous fait jusqu'ici qui vous élève à ce point au-dessus de vos concitoyens, que vous soyez en état de leur imposer la tyrannie? Dites-nous quel jour vous êtes entrés en possession de la gloire? Quelles sont vos batailles gagnées ; quels immortels services avez-vous rendus au roi et à la patrie? Obscurs et médiocres comme nous, il nous semble que vous ne nous surpassez qu'en témérité. La tyrannie ne saurait résider dans vos faibles mains, et votre conscience vous le dit encore plus haut que nous...
» Votre loi annonce la présence d'une faction dans le gouvernement, aussi certainement que si cette faction se proclamait elle-même et marchait enseignes déployées. Je ne lui demanderai pas qui elle est, d'où elle vient, où elle va : elle mentirait. Je la juge par ses œuvres. L'année dernière, elle avait exhumé du moyen âge le droit d'aînesse, l'année précédente le sacrilège; aujourd'hui, elle nous propose la destruction de la presse. Qu'on
l'appelle contre-révolution ou autrement, peu importe; elle retourne en arrière, elle tend par le fanatisme, le privilège et l'ignorance à la barbarie et aux dominations absurdes que la barbarie favorise.
ï> L'entreprise est laborieuse et il ne sera pas facile de la consommer. A l'avenir, il ne s'imprimera plus une ligne en France; je le veux. Une frontière d'airain nous préservera de la contagion étrangère, à la bonne heure. Mais il y a longtemps que la discussion est ouverte dans le monde entre le vrai et le faux. Elle remplit d'innombrables volumes, lus et relus jour et nuit par une génération curieuse. Des bibliothèques, les livres ont passé dans les esprits, c'est de là qu'il faut les chasser, Avcz-vous pour cela un projet de loi?
» Messieurs, dit M. Royer-Collard en terminant, je ne saurais adopter les amendements que votre commission propose, ni aucun amendement. La loi n'en est ni digne ni susceptible. Il n'est point d'accommodement avec le principe de tyrannie qui l'a dictée. Je la rejette purement et simplement par respect pour l'humanité qu'elle dégrade, pour la justice qu'elle outrage; je la rejette par fidélité à la monarchie qu'elle ébranle peut-être, qu'elle
compromet certainement et qu'elle ternit dans l'opinion des peuples, en la montrant infidèle à ses promesses. »
La loi passa, en définitive, à la majorité de 233 voix contre iSài; mais c'était une majorité ouvertement à la débandade, et témoignant, par son attitude autant que par son langage, qu'elle était à bout de voie, et que, pour la retrouver, il ne fallait plus la mettre à trop rude épreuve.
Le 19 mars, ce beau chef-d'œuvre nous fut apporté, enrichi d'un exposé des motifs, non plus arrogant comme celui dont M.Peyronnetavait régalé la Chambre des députés, mais, au contraire, humble 6t patelin. Il n'espérait pas nous faire avaler la pilule tout d'un trait et de bonne grâce : la discussion avait porté ses fruits, mais il espérait tirer pied ou aile de la nôtre, et quelque peu que nous lui eussions accordé, il s'en serait contenté; c'eût été autant de pris sur l'ennemi du moment, c'està-dire sur la presse et sur les journaux.
Il en fut pour sa courte honte.
Rien ne lui fut accordé, moins que rien même, ■si l'on veut; tout ce que ses amis, dans notre commission, dont j'étais membre, purent obtenir, c'est qu'au lieu de proposer le rejet pur et simple,
nous referions la loi d'un bout à l'autre en ne gardant que les têles de chapitres. Je m'y employai fort et ferme, et, comme j'étais le plus jeune, le plus a lif, et peut-être, m'est-il permis d'ajouter, le plus expert en cette matière, ce fut sur moi que tomba tout le travail; dès lors, M. Peyronnet, apprenant que toutes mes propositions étaient successivement admises, jeta le manche après la cognée, et, le 17 avril, prit le grand parti de nous adresser une ordonnance qui retirait le projet de loi. Une victoire remportée pour le salut de la nation n'aurait pas produit plus d'effet que cette nouvelle. Les masses populaires, depuis longtemps inertes dans les débats politiques, en furent émues. C'était pour une classe d'artisans nombreux dans la capitale la délivrance d'une grande inquiétude, et, pour les autres, un triomphe éclatant sur des influences et des idées ennemies des libertés constitutionnelles. Des illuminations et des feux/ d'artifice brillèrent dans les rues les plus populeuses; quelques désordres inséparables de ces joies tumultueuses durent être réprimés, mais aucun accident gravé ne troubla ces réjouissances populaires, spontanées, générales, et qui se renouvelèrent dans toutes les grandes villes du royaume.
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Un événement qui n'avait rien à voir en tout cela, si ce n'est qu'il survint au plus vif de nos travaux, contribua très indirectement sans doute, mais très ré-ellement à ce bon dénouement.
Le vieux duc de la Rochefoucauld était mort le ,27 mars.
^NDernier débris de cet aimable et glorieux groupe de grands seigneurs libéraux qui préparèrent, dans les salons et à la cour, les glorieux débuts de la révolution française, et l'honorèrent plus tard par leur désintéressement et leur courage; fondateur, à son retour d'Amérique, où la terreur l'avait forcé à chercher un refuge, de la plupart de nos établissements philanthropiques, le vieux duc de la Rochefoucauld en avait récemment abandonné la direction, à ce contraint par les tracasseries du ministère de l'intérieur. Sa démission avait fait scandale; sa mort fut un deuil pour ces établissements. Le moment venu de transporter son cercueil à l'eghse de l'Assomption, sa paroisse, ce fut, parmi les jeunes gens élevés par ses soins et souvent à ses frais, à qui s'empresserait de lui rendre un dernier honneur. Le cercueil fut porté à bras par les élèves de l'école d'arts et métiers de Châlons, beaucoup d'autres s'offrirent pour les relayer.
J'assistais à la triste cérémonie.
Je n'oublierai de ma vie l'étrange contraste qui se rencontrait entre les armoiries du défunt, et la draperie funèbre dont le cercueil était enve* loppé.
On y voyait, en broderie rendue saillante par l'éclat des couleurs, l'image de la fée Mélusine tenant en main un petit miroir où elle se regardait en souriant, et au-dessous la devise de la famille : Cest mon plaisir.
Jusque-là, tout allait sans encombre.
Mais, lorsqu'il s'agit de transporter le cercueil de l'église au cimetière, les jeunes gens l'ayant de nouveau hissé sur leurs épaules, et s'étant mis en marche, tout à coup, le commissaire de police s*avisa de s'en formaliser; exhibant une ordonnance surannée, il prescrivit aux croque-morts des pompes funéraires de faire leur métier, et à la gendarmerie d'y prêter main-forte. Il en résulta une lutte en pleine rue, et, dans le conflit, le pauvre \ cercueil ayant échappé aux mains des combattants, il s'ouvrit à la grande horreur de la famille éplorée et du cortège éperdu, laissant le cadavre barboter dans le ruisseau. Oa y pourvut de toutes mains et tant bien que mal ; mais un cri d'indignation s'é-
leva dans la rue d'abord, puis dans la ville, puis dans toute la France. La Chambre des pairs s'en émut à juste titre, et demanda compte sévèrement au ministère de celte infamie. M. de Corbière fat vigoureusement houspillé, et je ne m'y épargnai pas. Il n'en fut et n'en pouvait être que cela pour le moment; mais c'étaient des charbons ardents qui s'amassaient sur sa tête, et risquer, après une telle équipée, la discussion de la loi Peyronnet, c'eût été ultra-Corbière, et ultra- Peyronnet luimême.
La discussion avait eu lieu le 2 avril; le 17, retrait de la loi ; le 29, grande revue de la garde nationale, en grande tenue; grands cris de Vive le roi ! mais saupoudrés, chez certaines légions, de cris A bas les ministres ! voire même A bas les jésuites! somme toute, néanmoins, en rentrant au château, le roi se tenait pour content; il avait môme autorisé, dit-on, le commandant en chef à coucher sa satisfaction en forme d'ordre du jour, mais ne voilà-t-il pas qu'en défilant, rue de Rivoli; devant le ministère des finances, et place Vendôme devant le ministère de la justice, ces mêmes j légions d'humeur braillarde et contumace, s'en ^ donnèrent à cœur joie, beaucoup plus qu'au Champ
U SOUVENinS.
de Mars et en présence du roi! Ah ! cette fois, M. de Villèle perdit ce qui faisait principalement sa force et son mérite, je veux dire le sang-froid, la mesure, la patience; il courut, tout bouillant de colère, aux Tuileries, y convoqua ses collègues, demandant à grands cris, à cris égaux apparemment à ceux des légions récalcitrantes, le licenciement de la garde nationale tout entière. Le débat fut vif, et le conseil très divisé; M. de Chabrol et M. d'Hermopolis firent de la résistance à qui mieux mieux. Le duc Doudeauville donna sa démission; mais M. de Villèle sortit triomphant; la dissolution prit le lendemain, au Moniteur, la place de Tordre du jour bénévole.
Après la catastrophe ou, si le terme semble trop ambitieux, après la culbute de la loi de justice et d'amour,la session devint terne e t ne fit plus que languir; mais cet événement capital avait été précédé, dans notre Chambre, par une discussion qui ne fut pas sans intérêt. Il s'agissait de la formation des listes de jurés. La loi proposée, loi qui n'était ni meilleure ni pire que toutes celles qu'on a faites ou qu'on fera sur ce sujet, n'admettait à figurer sur ces listes que les électeurs de l'époque, les hommes aux cent écus, Siméon, au nom de la commission
dont il était rapporteur, insistait au contraire, pour élargir un peu le cercle, pour y comprendre tous ceux dont les antécédente, les fonctions, la position paraissait garantir, à certain degré, la capacité. L'amendement devint l'objet d'un débat des plus vifs; nous ne l'emportâmes qu'à grand'peine et sans trop savoir ce que nous faisions ; car les circonstances, plus tard, lui ont fait porter des fruits imprévus; il a déposé, dans notre législation politique, le germe de ce fameux principe des capacités qui, depuis, a joué un si grand rôle dans nos dissensions intestines, préparé en 4828 la révolution de 1830 et servi de prétexte à celle de 848.
Je ne pris presque aucune part à la discussion. J'avais, comme je l'ai indiqué plus haut, des idées sur ce sujet qui m'étaient personnelles et que je ne pouvais espérer de faire prévaloir sous M. de Villèle, n'y ayant point réussi sous M. de Serre; mais je rendrai à Siméon ce témoignage qu'il défendit l'amendement avec autant d'habileté que de vigueur, et qu'il y fit preuve, en faveur du jury, de sentiments qu'on n'avait pas lieu de lui soupçonner, s'il en faut croire une anecdote fort accréditée en son temps et que je consigne ici, en passant, par esprit
de justice et pour en faire honneur à qui de droit. C'était, je crois, en 1807, au plus fort de la réaction impériale contre tout ce qui sentait un peu le fagot en fait de libéralité, au plus fort de l'adulation impériale envers l'ancien régime de plus en plus redivivus. On discutait au conseil d'État le code d'instruction criminelle. Quand on en vint au jury, Siméon (le Siméon d'alors) fondit, à corps perdu, sur cette institution, d'origine malsonnante, et reproduisit à grands frais d'érudition tous les lieux communs dont les criminalisles de profession ne se font pas faute à ce sujet. Il fut vigoureusement soutenu par le gros des jacobins convertis qui peuplaient le conseil d'État et timidement combattu par quelques retardataires. L'empereur écoulait et ne disait mot. Visiblement, il avait goût à l'attaque, mais il ne desserrait pas les dents. Quand la discussion parut épuisée, il se tourna brusquement versy Treilhard, rapporteur et président de la section de législation et lui dit, à bout portant : « Peut-on supprimer la publicité des débats au criminel? » A cette question qui tombait des nues, tout le conseil demeura muet, bouche béante, les uns consternés de l'énormité de la chose, les autres tout confus de n'avoir pas deviné que leur bon vouloir pût aller
jusque-là. Après avoir attendu quelques secondes, l'empereur revint à la charge, d'un ton qui ne souffrait pas le silence; Treilhard, mis sur la sellette, marmotta à demi-voix que la chose lui semblait ; impossible, et Gambacérès, tout Cambacérès qu'il ' était, inclina sa tête à perruque en signe d'adhésion. « En ce cas, dit l'empereur, il ne faut pas penser à supprimer le jury. »
"^C'était un maître homme que le maître de ce temps-là. Sur les choses dont il ne savait pas le premier mot, il voyait de plus haut et plus avant que tous les scribes et tous les pharisiens de sa synagogue.
Je passe négligemment sur un code forestier qui ne servit guère qu'à amuser le tapis, sans amuser personne. Ce n'était guère qu'une compilation des règlements en vigueur, mais éparpillés ou tombés en désuétude. Je ne fais mention que pour mémoire d'un code de juridiction militaire qui n'aboutit point et sur lequel j'aurai bientôt occasion de revenir.
La discussion sur la loi des comptes fut insignifiante; celle du budget le fut également. La session fut close le 22 juin.
Voici en quels termes, V Annuaire historiquey m. 7
recueil justement estimé, et presqu3 semi-officiel à celte époque, rendait compte ds l'état où celte session laissait les esprits.
« Cette session qui devait être la dernière pour la majorité ministérielle de l'Assemblée septennale, laissera des souvenirs mémorables sous plus d'un rapport, par les travaux divers qui l'ont remplie, par les incidents qui s'y sont mêlés, par les variations d'opinion et de parti qui s'y sont opérées, par les événements qui l'ont accompagnée, qu'elle a entraînés ou qui l'ont suivie.
» La Chambre des pairs a été ce qu'on l'avait vue en 1815 et dans la dernière session, puissante et calme de raison, d'une modération forte, tempérant, par cette modération même, les passions si exaltées dans l'autre ; ses débats sur la pétition Montlosier, sur la traite des noirs, sur la nouvelle organisation du jury, sur la juridiction militaire, sont des modèles de discussion parlementaire, auxquels on ne trouverait peut-être rien à comparer dans les annales d'aucune assemblée délibérante. La loi du jury en est sortie toute nouvelle; et le projet ministériel sur la police de la presse à échoué devant cette haute sagesse.
> La Chambre des députés nous offre un spec-
iu\Q bien différent. Composée en 1824 sous une influence vivement caractérisée dans tant de discours, elle a pourtant subi cette année d'étranges modifications; cette Chambre où le ministère semblait naguère honteux de trouver tant de complaisance et de suffrages, où les bancs de la gauche étaient si dégarnis, où l'opposition véritable, celle des principes, était réduite à dix-sept voix, où les orateurs ne parlaient guère que pour répondre à l'opinion du dehors; cette Chambre était pourtant sortie de sa torpeur ministérielle. Le petit parti de la contre-opposition, grossi, depuis le renvoi de M. de Chateaubriand, des talents les plus élevés du côté droit, s'était jeté dans les voies de l'ancienne opposition, de manière à n'en plus faire qu'une seule avec elle. L'opinion pubhque qui élevait si haut la Chambre héréditaire et qui grondait si fort aux portes de la Chambre élective, jetait incessamment des inquiétudes dans la masse de la majorité. Les consciences les plus affermies dans la foi du ministérialisme étaient ébranlées. On en voit les effets en suivant avec attention les débats et les délibérations orageuses de cette Chambre. On pourrait même déterminer, en formule algébrique, le déclin de l'influence ministérielle, par la progrès-
sion ascendante de la minorité dans les questions départi...
» Au fait, le ministère emportait de cette session uu sentiment de malaise et d'inquiétude. Meurtri des échecs essuyés dans une Chambre, harassé des combats livrés dans l'autre, il se retirait mécontent de toutes deux et impatient de pouvoir délibérer en repos sur les moyens de sortir de cette position critique, et de hasarder des mesures dont il avait déjà donné le pressentimeent. »
La première de ces mesures ne se fit pas attendre.
Le 24 juin, surlendemain de la clôture, une ordonnance royale rétablit la censure. Ce fut la réponse à notre rejet de la loi sur ou contre la presse.
Point d'explication officielle.
On fit simplement la simagrée de soumettre le bureau des censeurs à la surveillance d'une commission de neuf pairs triés sur le volet, et de neuf députés également dignes de toute confiance. Ce ne fut pas sans peine qu'on y parvint. Plusieurs des indiqués refusèrent, entre autres, M. de Broé, avocat général, bien qu'il fût, ou parce qu'il était déjà trop compromis au service d'un ministère sur son déclin. Le ministère n'avait pas été unanime
sur l'opportunité de la mesure. On citait comme récalcitrants M. de Chabrol et M. Frayssinous; on allait même jusqu'à dire que M. de Villèle avait fait la petite bouche, et ne s'était rendu qu'à l'insistance du roi ; mais, si cela était, sans doute ce n'était pas pour tout de bon.
Quo* qu'il en fût, à bon chat bon rat; au bureau de censure, l'opposition riposta par plusieurs bureaux da brochures et de petits pamphlets. Ces bureaux s'organisèrent spontanément. M. de Chateaubriand, payant de sa personne, c'est-à-dire de sa plume, s'enrôla tout des premiers dans ces guérillas de la presse. Salvandy prit à son compte les trois quarts du fardeau; on le voyait dans l'officip.e du journal des Débats, du matin jusqu'au soir et fort avant dans la nuit, sans gilet, sans cravate, les manches de sa chemise retroussées, expédiant ses feuilles barbouillées plus vite que les compositeurs ne les pouvaient mettre en forme.
Je ne pris aucune part à cette croisade. Nous avions, mon beau-frère et moi, un procès impor- ^ tant sur les bras; il réclamait tous mes soins et tous mes moments; ma belle-sœur arrivait à Paris pour la première fois; nous eûmes à lui faire connaître tout le monde et à la faire con-
naître â tout le monde; elle s'en tira avec un plein succès.
Bientôt après ma femme s'établit à Broglie avec ses enfants, et je réussis à y mener ma mère qui ne l'avait point revu depuis 1789. Je l'établis dans la chambre même qu'elle avait occupée jadis en qualité de princesse de Broglie ; ce furent les derniers beaux jours qu'il me fut donné de passer auprès d'elle ; sa santé était déjà fort altérée, mais ne nous donnait encore aucune inquiétude sérieuse. Je puis presque dire aussi que ce furent mes derniers beaux jours ; car, à dater de celte année, la mort a frappé, coup sur coup, sur tout ce qui m'était cher.
Je ne puis compter dans ce nombre un homme que j'avais néanmoins beaucoup connu, beaucoup fréquenté depuis 1815, et dont les grandes qualités rachetaient en partie les grands défauts, et les torts non moins réels. Manuel, arraché violemment de la tribune en 1823, enlevé à la tribune par les élections de Tannée suivante, mourut le 12 août de celle-ci, à Maisons, chez M. Lafitte, son ami et son affidé bien plus que son protecteur.
J'en ai Ir-op souvent parlé pour avoir besoin
d'entrer, à son sujet, dans de grands détails; ^ c'était, à coup sûr, un homme d'un caractère élevé, d'un grand courage et d'un désintéressement à toute épreuve : plutôt révolutionnaire de circonstance que de nature; plutôt démocrate de position que de préjugé; plutôt démagogue de talent que d'entraînement. Je me suis souvent demandé durant le cours des années qui suivirent la révolution de 1830, ce qui serait advenu de Manuel et du général Foy, s'ils avaient survécu l'un et l'autre à cet événement, et, quelle que fut la supériorité du général Foy, quant à l'étendue, à la vivacité, à la délicatesse de l'esprit, quant à la générosité des sentiments, quant à la véritable intelligence des conditions d'une monarchie régulière et d'une société polie, je ne suis pas certain que l'ardeur de la popularité ne lui eût pas monté à la tête plus tôt et plus qu'à Manuel. Je ne voudrais pas jurer que Manuel ne se fût pas rangé plus tôt et plus décidément que lui parmi les défenseurs du gouvernement de Juillet.
On fit ce qu'on put, mais à peu près inutilement, pour exploiter son enterrement. Comme il était mort hors de la banlieue de Paris, on prétendit, à tort ou à raison, que les règlements de po-
lice, dont le cadavre du vieux duc de la Rochefoucauld avait été victime, n'avaient pas juridiction sur celui de Manuel: on voulut porter le cercueil à bras jusqu'au cimetière du Père-Lachaise; mais l'autorité avait pris ses précautions; une force armée imposante s'élant déployée à la barrière des Martyrs, il y fallut renoncer ; on se contenta de dételer le corbillard ; les jeunes séides du convoi s'attelèrent en guise de chevaux; mais cela même ne fut pas souffert; après un trajet plus ou moins long, de nouveaux ordres étant arrivés, et, la foule, immense mais silencieuse, ne leur ayant pas prêté main-forte, il fallut céder encore une fois, La cérémonie funéraire s'acheva sans encombre. Des discours fort vifs furent prononcés sur la tombe par M. de la Fayette, M. de Schonen, M. de Corcelles et maint autre; le plus vif de tous, livré à l'impression, amena sur les bancs de la police correctionnelle mon excellent ^ami M. Mignet, déjà célèbre par son Histoire de la révolution française, et Sautelet son éditeur.
Ils furent acquittés l'un et l'autre. Il faisait bon être accusé dans ce temps-là.
Pour en finir avec Manuel, je ne négligerai pas de consigner ici un incident qui me revient en
mémoire après coup et qui me paraît propre à justifier ce que j'ai dit plus haut.
Quelques jours après la scène d'expulsion, j'allai revoir Manuel, dans la petite chambre où Béran-V ger le chansonnier lui avait donné asile. C'était au plus fort de l'indignation publique contre ses adversaires, et de l'admiration publique pour lui. Cette petite chambre n'avait pas désempli de la matinée; c'était plus qu'une ovation, c'était un triomphe. Je m'attendais à le trouver violent et arrogant; on l'eût été à moins. Je le trouvai simple, froid, sensé, jugeant la situation, les personnes, l'état des esprits et des affaires avec un calme parfait et une perspicacité remarquable. Je passai avec lui et Déranger plusieurs heures ; nous examinâmes les diverses hypothèses auxquelles l'avenir pouvait se prêter, sans en excepter celle d'une révolution plus ou moins prochaine, et les idées de mes deux interlocuteurs ne différèrent pas essentiellement des miennes. La monarchie, l'hérédité de la pairie, un sens électoral, des lois sur la presse, répressives sans être oppressives, le maintien de la paix, le respect des traités même de 1815; mes deux interlocuteurs n'y faisaient point objection, et leur ton me parut sincère.
Ce n'était pas là ce que chantait Déranger ; ce que Manuel laissait entrevoir à la tribune ; mais, au fond, poésie et déclamation à part, c'était à peu près l'objet de leurs vœux, et le maximum de leurs espérances.
Presque au même moment disparaissait de la scène politique un homme bien plus considérable que Manuel. M. Ganning était mort le 8 août.
Il y avait à peine trois mois qu'il était parvenu au comble de ses vœux et au poste le plus élevé que puisse occuper un citoyen dans notre Europe. Il était premier ministre du royaume-uni de la Grande-Bretagne.
Entré en 1823, à la mort de lord Castlereagh, dans le ministère de lord Liverpool, il en avait, par sa présence, changé, du blanc au noir, la direction et le caractère. Il avait rompu avec la Sainte- Alliance, soutenu la révolution d'Espagne, protégé celle de Portugal, appelé à l'existence politique les républiques de l'Amérique du Sud, et récemment encore, garanti, à main armée, contre Ferdinand VII, la nouvelle constitution donnée au Portugal par l'empereur dom Pedro. Il avait fait entrer successivement dans le cabinet dont il était Tûme et le bon génie, en attendant qu'il en fût le chef.
trois hommes de premier ordre. Il était l'espoir du parti libéral en Angleterre et en Europe, lorsque la mort imprévue de lord Liverpool l'avait, en quelque sorte, imposé comme premier ministre à son roi et à son pays ; mais ce fut alors que commencèrent ses tribulations. Personne ne voulait être son second, ou ses seconds pour parler plus correctement.
Les grands torys, ses collègues dans le ministère de lord Liverpool, le quittèrent brusquement dans la crainte de se voir entraînés par lui, c'est-à-dire par son éloquence, sa popularité et l'autorité de sa position nouvelle à l'émancipation des catholiques. Les whigs, dont il avait été pendant vingt ans l'adversaire sous M. Pitt, sous M. Perceval, et même sous lord Liverpool se défiaient de sa libéralité nouvelle, et repoussaient ses avances ;^on crut, pendant quelques jours, qu'il ne parviendrait pas à former un ministère; mais^ les plus modérés d'entre les whigs s'étant enfin lai^ssé fléchir, tant bien que mal il en vint à bout ; hélas ! ce ne fut que pour un moment; à peine avait-il surmonté la vive opposition que dirigèrent contre lui ses anciens collègues, sous la conduite de lord Wellington, à peine avait-il signé le traité du 6 juillet qui prépa-
rait l'indépendance de la Grèce, qu'une maladie inflammatoire le saisit à Ghiswick, maison de campagne du duc de Devonshire, à quelques milles de Londres ; il mourut, si je ne me trompe, dans la petite chambre même où M. Fox était mort en
Multis ille bonis flebilis occidit Nulli flebilior
qu'aux amis de la liberté modérée en France et en Angleterre, en Grèce et dans le nouveau monde, partout enfin où la lutte était engagée entre le bon parti et ses deux classes d'adversaires, les contrerévolutionnaires et les révolutionnaires. Il était précisément de l'école de M. Pitt, libéral dans la mesure du possible et ferme contre l'ennemi du moment. Son esprit était brillant et cultivé; son éloquence incomparable. Il avait beaucoup gagné d'année en année, et sa mort fut vraiment un vrai deuil pour les gens de bien.
J'appris cette triste nouvelle à Broglie, où nous passâmes l'été et l'automne, tandis que mon beaufrère et ma belle-sœur s'établissaient à Coppet. Plusieurs de nos meilleurs amis se réunirent à nous, et rendirent notre intérieur vivant et animé,
M. Guizot, M. de Barante, madame de Castellane, madame de Sainte -Aulaire et ses charmantes filles y passèrent, plus d'une fois, plus d'un jour. Nous espérions que cet intervalle de répit se prolongerait assez tard, mais les événements politiques, hélas ! et domestiques en disposèrent autrement.
J'ai parlé, tout à l'heure, du décri dans lequel le ministère était tombé. Chaque jour en apportait de nouvelles preuves. Les élections partielles tournaient contre lui avec un certain éclat. Depuis la fin de la session, M. de la Fayette avait été élu à Meaux, M. Dupin à Mamers, M. Bignon à Rouen. C'était un mauvais augure pour les élections futures; mais comment se figurer que les élections futures fussent des élections prochaines? Comment se figurer que la Chambre des députés actuelle, cette autre Chambre introuvable, cette Chambre triée sur le volet par les préfets, élue non seulement sous un vent, mais sous un ouragan de réaction, d'oii l'ancienne opposition avait été balayée, n'exercerait pas, bon jeu bon argent, l'empire de sept ans qu'elle s'était adjugé par un coup d'État? Comment se figurer surtout que M. de Villèle, dont le principal défaut n'était pas la fierté, dont le prin-
cipal mérite, au contraire, était la prévoyance, la patience et l'adresse, se laisserait entraîner par dépit contre sa majorité mignonne à faire comme Gribouille, à se jeter tête baissée dans la rivière plutôt que d'endurer quelques gouttes de pluie? ^
Ce fut pourtant ce qui arriva.
Le 5 novembre apparut en tête du Moniteur une ordonnance signée Charles X, portant dissolution de la Chambre des députés et convocation des électeurs les 17 et 24 du même mois, laquelle ordonnance était bien dûment flanquée d'une autre Aqui nous faisait cadeau de soixante-seize collègues, choisis, pour la plupart, dans la défroque de la Chambre dissoute.
Là était probablement le mol de l'énigme et le fin de la chose.
"SDurant le cours des trois sessions précédentes, M. de Villèle avait fait, pacte avec l'élite de ses fidèles ; il leur avait donné parole qu'à l'avenir, et sous peu, ils exécuteraient leurs assis et levés dans ' de bonnes chaises curules. Si ses affaires avaient été toujours prospérant, peut-être lui eussent-ils encore fait crédit pour un nouveau bail ; mais, le voyant sur son déclin, les fidèles étaient devenus exigeants; tout prêts à continuer leurs bons offices
dans la Chambre des pairs, il n'y fallait plus compter dans l'autre Chambre. Réduit, dès lors, à subir bon gré mal gré cinquante ou soixante élections nouvelles, notre homme jugea, selon toute apparence, et peut-être avec raison, que ses chances seraient meilleures dans le pêle-mêle d'une élection générale, que dans la succession d'élections partielles; c'était, d'ailleurs, pour lui, faire coup double, puisqu'il regagnait ainsi la majorité perdue dans la Chambre des pairs.
Quoi qu'il en fût, le gant était jeté ; nous le relevâmes de grand cœur et pleins d'espérance.
Je retrouve, dans ma correspondance de cette époque, tout le détail des travaux préparatoires, excursions, propagation d'écrits, etc., auxquels je me livrai dans le but d'ameuter, de pérorer, de discipliner le parti libéral, tant à Bernay qu'à Évreux et dans tout le département. Partout les nôtres en firent autant, et cela était nécessaire; car le succès était ric-à-ric.
Nous réussîmes à peu près partout, et nous le méritions. L'esprit élevé, ferme, conciliant qui n'avait cessé de présider, depuis près de quatre ans, à la conduite du parti libéral, avait exercé sur le mouvement électoral, pris dans l'ensemble, son
m SOUVEî^IRS.
influence salutaire ; il y eut entente parfaite entre la gauche, le centre gauche, et le centre droit; entente dans les réunions préparatoires, dans les publications et dans les journaux; partout les chefs de file furent portés d'un commun aveu, sans acception de personnes, d'antécédents, de nuances; à Paris, Dupont de l'Eure, Laffitte, Casimir Perier, Benjamin Constant, de Schonen, Ternaux, Royer- Collard, le baron Louis furent enlevés au premier tour de scrutin aux cinq sixièmes des voix. On vît reparaître sur la scène les membres de la gauche éliminés par l'élection précédente; MM. de la Fayette, Chauvelin, Etienne, Bignon, Kératry; on vit apparaître des noms déjà connus à d'autres titres : MM. Mauguin, l'abbé de Pradt, les deux Dupin; les membres les plus éminents du centre droit : MM. Agier, Hyde de Neuville, Bertin de Vaux, recueillirent les suffrages de la gauche. Dans les rangs ministériels, au contraire, on compta des déroutes éclatantes et nombreuses. M. Peyronnet, tout garde des sceaux qu'il était, ne put se faire élire nulle part, tandis que M. Royer-CoUard fut élu dans sept arrondissements.
Sa réception à l'Académie française fut pour lui un autre triomphe ; triomphe, dis-je, ce fut le mot
propre. Je puis l'affirmer, car j'y étais, Enfin, pour le bouquet, nous apprîmes, séances d'élections tenantes, la bataille de Navarin, et la destruction de la flotte ottomane. M. de Villèle eut bien le front de prétendre s'en approprier la gloire, lui à qui on avait eu tant de peine à arracher un demi-consentement, après plusieurs années de lutte, lorsqu'il s'était agi de donner aux pauvres Grecs, une petite marque d'intérêt. Ce libéralisme posthume et de raccroc ne lui porta pas bonheur.
Vainqueurs dans la première bataille (les élections d'arrondissement), tandis que nous nous préparions à la seconde qui devait être nécessairement plus rude et moins complète (les élections de département) ; tandis que nous célébrions chacun à sa guise, notre premier succès; tandis qu'à Paris, dans les quartiers populeux, la classe ouvrière s'évertuait en chansons, illuminations et farandoles, un coup fatal nous était porté de Goppet.
Mon beau-frère était à toute extrémité.
Une fièvre typhoïde dont les apparences, les lenteurs, les vicissitudes traîtresses avaient déroulé l'attention des premiers médecins de Genève, lesquels comptaient à cette époque parmi les premiers de l'Europe, avait pris, tout à coup, un degré de m, 8
malignité et de violence qui ne laissait presque plus d'espoir. Le soir même, nous étions en route, ma femme, mademoiselle Randall et moi, la tête perdue et le cœur brisé. Nous traversâmes Paris sans nous y arrêter, au bruit d'une fusillade terrible; les réjouissances avaient tourné en désordre, le désordre en résistance, la résistance avait offert au minislère l'occasion d'un coup de collier, qui devait bien faire, espérait-on, pour les élections du lendemain.
Les chemins de fer n'existaient point à cette époque; quatre chevaux sur une voiture légère, devancée par un courrier, ne nous permettaient pas d'atteindre Goppet en moins de cinquantecinq heures. Ce fut le lendemain de notre départ, en arrivant à Auxonne, que nous apprîmes d'un voyageur, pard lui même, la veille, de Genève, la terrible nouvelle; tout était fini, même la cérémonie mortuaire, et les restes du pauvre Auguste était déposés au pied du monument élevé par madame Necker à la mémoire de son époux, et qui l'avait reçue la première.
Je ne décrirai point la scène de désolation qui nous attendait; ce sont des souvenirs trop poignants, et trop vivants dans mes regrets, pour que
SOUVENIRS. llï
j'aie le courage de les retracer. Nous voyions se briser, à peine au bout d'une année, une heureuse union qui avait été si longtemps l'objet de nos vœux et de nos prières; nous voyions le silence et le deuil reprendre encore une fois possession de ces lieux jadis si animés (jadis, c'était il y avait à peine vingt ans), et où, depuis, j'avais passé tant d'heureux jours; de cette glorieuse famille, il ne restait plus qu'une sœur au désespoir, une veuve plus malheureuse encore, et un enfant qui n'avait pas encore vu le jour, et qui ne devait survivre que bien peu de temps à son père.
La première semaine écoulée, il fallut penser au plus pressé. Nous avions laissé à Broglie notre maison à l'abandon, les enfants confiés à des mains sûres mais subalternes; madame de Sainte-Aulaire, qui se trouvait alors près de nous avait bien voulu se charger de les reconduire à Paris; mais ma femme, inquiète, en général, et plus disposée encore à l'inquiétude par le malheur, insistait pour hâter mon départ; quant à elle, rien n'aurait pu la déterminer à s'éloigner avant la délivrance et l'entier rétablissement de sa belle-sœur.
Des incidents purement domestiques et qu'il serait inutile de rappeler ici, lors même que je
m'en souviendrais en détail, me retinrent néanmoins à Goppet jusqu'aux derniers jours de décembre. Je revins seul à Paris, laissant derrière moi, ma femme et mademoiselle Randall, très souffrante d*un rhumatisme aigu à la jambe. L'une et l'autre devaient me rejoindre sous peu de jours. On verra plus tard ce qui en advint.
De retour à Paris, j'y trouvai le monde politique tout en émoi. Sans être aussi triomphantes que les élections d'arrondissement, les élections de département avaient grossi notre bataillon. Le ministère Villèle n'existait plus que de nom, de fait il était mort, sinon encore enterré. Le champ était ouvert à toutes les intrigues, voire même à toutes les ambitions, si ce mot, en parlant de nous et de nos adversaires, n'était pas lui-même un peu ambitieux.
M. de Villèle rêvait encore, qu'en jetant à l'eau les plus décriés de ses collègues, M. Peyronnet par exemple, ou M. de Clermont-Tonnerre, il pourrait prolonger son agonie. Mais il lui fallait pour cela
du renfort ; il lui fallait des recrues ; il frappait à toutes les portes discrètement et à petit bruit; les moins huppés faisaient la sourde oreille, et chaque refus l'enfonçait d'un cran de plus dans le bourbier. Le roi rêvait un ministère de comparses, entrant par une porte, sortant par l'autre, un ministère de marionnettes dont M. de Villèle tiendrait, derrière le rideau, les fils d'archal. Il avait chargé son ministre de la marine, M. de Chabrol, de lui trouver sept ou huit autres hommes de bonne volonté, et celui-ci y travaillait des pieds et des mains, mais à grand'peine. Ce n'était pas que la marchandise manquât sur le marché ; alors, comme en tout temps, il s'y trouvait à vendre et à revendre de ces médiocrités obséquieuses à qui le nom suffit sans la chose, que le plaisir de s'entendre appeler monseigneur gros comme le bras rend toutes rondes, et qui ne courent aucun risque, en déménageant d'un camp dans un autre, de compromettre leur bagage de principes ou d'opinions; mais à cette valetaille encore faut-il un maître valet, encore faut-il un prête-nom qui soit quelqu'un et dont ils puissent dire comme Sosie :
Je suis fort, j'ai bon maître, Et voilà notre maison.
Dans le désarroi du moment ce quelqu'un là ne se trouvait pas sous la main.
En attendant, les gros bonnets de la politique, M. de Tallcyrand, M. de Chateaubriand, M. Mole, M. Pasquier et tutti quanti donnaient plein essor à leurs espérances. Chacun travaillait de son côté; chacun fabriquait sur le papier un ministère à sa guise et à son image ; mais d'aucun côté l'œuvre n'avançait, d'abord parce qu'ils couraient sur le marché l'un de l'autre, et se débauchaient mutuellement leur clientèle, mais surtout parce qu'il y avait là une difficulté presque insurmontable, du moins en apparence. Le roi n'étant pas encore tout à fait désarçonné, pour que le nouveau ministère eût chance d'être agréé par lui, il le fallait cetitre droit, tout au plus, j'emploie le jargon du temps, et, pour qu'il pût ameuter une majorité dans la Chambre élective, il le fallait centre gauche, tout au moins. Comment réunir un personnel qui luimême réunit, au degré à peu près suffisant, ces qualités opposées, si ce n'est contradictoires. Un seul homme semblait répondre à ce double appel, M. Royer-Collard, vétéran illustre en fait de royalisme, néophyte ardent en fait de libéralisme, également entier, absolu, intraitable dans les deux
sens, dont la popularité était au comble, que les divers arrondissements s'étaient disputé; les faiseurs, à leur tour, se le disputaient; chacun le lirait par la basque de son habit; mais il ne voulait entendre à rien ni à personne; il se retranchait derrière la répugnance très réelle que lui inspirait le ministère, parlait avec le dernier mépris de celui-ci à celui-là, de chacun à chaque autre, et ne consentait, dans sa pensée comme dans son langage, à se laisser aborder qu'à la condition d'être le maître, et d'imposer ses conditions en tout et à tous.
Je ne puis mieux donner une idée de tout ce tracas, et de ma position personnelle dans la mêlée qu'en transcrivant mot pour mot, un fragment de la seconde lettre que j'écrivais à Coppet, trois ou quatre jours après mon arrivée dans la capitale.
< Une des choses qui me fait le plus désirer votre arrivée et regretter votre absence, c'est l'état précaire de nos affaires. J'ai pris soin d'éviter toute conversation quelconque avec qui que ce soit qui s'en mêle activement. Je n'ai vu en particulier ni Pasquier, ni Mole, ni M. de Talleyrand; ainsi que je vous l'ai mandé même, j'ai laissé M. Royer- Collard me faire toutes les avances, je me suis tenu isolé du mouvement politique autant qu'il m'a été
possible, aussi jusqu'à présent on ne pense guère à moi, et je me tenais pour tiré d'affaires, lorsque, avant-hier, en rentrant chez moi, après avoir passé une partie de la matinée au bureau du Globe, où Duchatel faisait un cours d'économie politique, on m'a dit que M. Royer était dans ma chambre et m'attendait et qu'il était déjà venu deux fois ; il était cinq heures trois quarts; nous n'eûmes qu'un instant de conversation, et seulement pour convenir que nous nous reverrions le lendemain. Hier, nous avons causé près de deux heures ; les détails de cette conversation ne sont pas de nature à pouvoir vous être envoyés par la poste, mais en voici le résultat : il y a pour lui deux chances; l'une^ d'entrerau ministère avec Chateaubriand, en s'ajoutant au ministère actuel et en s'adjoignant Pasquier et Laine; celte chance possible, car rien de positif ne lui a encore été offert, il la rejette absolument au grand déplaisir de ceux qui pourraient la courir avec lui; il ne veut à aucun prix compléter aucun ministère. L'autre, c'est qu'en désespoir de cause,V' et ne pouvant se passer de lui pour la Chambre des députés, le roi lui délègue le soin de former un ministère, sauf à reprendre alors dans celui qui existe ce qui pourra être utile ; cette chance très
rée'
éventuelle à laquelle le roi n'arrivera que s'il ne peut pas faire autrement, est la seule qu'il accepte. Jusque-là, je n'avais rien à dire; puis il a ajouté qu'il a signifié à tous ceux qui lui en ont parlé qu'i mettait pour condition sine qua non mon entr avec lui et que cette condition avait été agréée par tous ceux à qui il l'avait signifiée, que plusieurs même avaient été au-devant. Je lui ai présenté alors une série d'observations très fondées, à mon avis, sur l'état présent des affaires, et d'autres considérations relatives à ma situation personnelle ; il les a pesées, en a reconnu quelques-unes, mais il a ajouté affirmativement :
« — Tout ce que vous voudrez, mais je n'entrerai pas sans vous.
» — Comme rien ne vous est proposé, lui ai-je dit, et surtout comme la seule hypothèse où vous puissiez accepter n'a rien de vraisemblable, ce n'est pas la peine de nous épuiser en raisonnements. Quant à moi, ai-je ajouté, je ne pourrais -accepter qu'autant que j'y verrais un devoir clair et positif.
» — Ni moi non plus, m'a-t-il dit ; j'en ai autant et peut-être plus d'effroi et d'aversion que vous.
» — Je ne m'engage à rien, lui ai-je dit en le quittant.
SOUVENIRS. m
» — Je ne demande pas, m'a-t-il répondu, que vous vous engagiez à rien. Je demande seulement que vous sachiez que je n'entrerai pas sans vous.
» Voilà où nous en sommes restés. J'espère encore n'avoir point à prononcer entre l'acceptatalion et la responsabilité d'avair fait manquer tel ou telministère; mais les chosesvontsivite, que je voudrais bien que vous arrivassiez pour en causer avec vous. S'il plaît à Dieu, nous n'en viendrons pas à cette extrémité. »
Bien nous en prit, mon sage mentor et moi, de rester ainsi sur la défensive, de ne point confier au public nos modestes appréhensions, de ne point faire, à sa barbe, les dédaigneux, les dégoûtés. Nous lui eussions prêté à rire, ni plus ni moins que les autres prétendants; car il se préparait alors, à petit bruit, une vraie journée des dupes. Tandis que les grands personnages prenaient de grands airs, et ne parlaient que de forcer la main au roi, le roi tenait toujours le bon bout; son factotum était en besogne, et le servait même un peu ultra petita. Dans je ne sais quelle de ses bouffonneries bibliques, Voltaire fait dire au roi Saùl :
« Je cherchais les ânesses de mon père et j'ai trouvé un royaume ; plût à Dieu que j'eusse cherché
un royaume et trouvé des ânesses, j'aurais fait un bien meilleur marché. »
Le roi Charles X ne cherchait pas précisément des ûnesses, mais il cherchait un petit troupeau humble et docile qu'il pût mener à la baguette; iî ne trouva pas non plus précisément un royaume, mais il trouva un ministère honnête, sensé, dévoué dans une juste mesure, ferme au degré suffisant, décidé à servir ses intérêts plutôt que ses préjugés et ses fantaisies, et à seconder, en le modérant, le mouvement national, plutôt qu'à se constituer Valter ego du ministère défunt, et le souffre-douleur de ses sottises.
C'était beaucoup plus que le roi ne souhaitait.
Comment s'opéra ce miracle au petit pied? Je n'en sais trop rien, et, dans le temps, si j'ai bonne mémoire, personne ne s'en rendait tout à fait compte.
Toujours est-il que, le 3 janvier, le ministère Yillèle faisait encore semblant de tenir conseil; le bon M. de Chabrol faisait encore semblant d'y siéger, le trident de Neptune en main; on faisait même semblant d'y discuter sur un sujet quelconque, pour amuser le tapis; mais, l'heure venue où l'on se séparait d'ordinaire, et chaque ministre ayant
fait retraite, en emportant sous son bras son semblant de portefeuille, les fins courtisans remarquèrent que M. de Chabrol sortit le dernier, puis revint dans la soirée, une première fois, puis une seconde. Dès lors, le bruit se répandit au château, et de là dans toute la ville, que la crise avait abouti et que le coup était fait; je me sers de cette expression, vaille que vaille, l'ayant entendu employer par le maréchal Soult, en pareille occurrence, et à propos de lui-même; il y fallait pourtant encore la façon, car toute la journée du 4 y passa et ce fut seulement le 5 au malin, que le Moniteur enregistra, sous la rubrique ministérielle, cinq noms et bientôt six, noms très honorables, que tout le monde, à Paris, connaissait très bien, mais à qui personne au monde ne pensait et qui, pour la plupart, du moins, n'y pensaient pas eux-mêmes quelques jours auparavant.
Le premier sur la liste, c'était M. Portails, ministre de la justice, digne héritier d'un nom déjà célèbre dans nos provinces du Midi, aux approches de la Révolution, plus célèbre sous le Directoire, à titre de fructidorisé, titre honorable s'il en fut, tout à fait célèbre enfin aux beaux jours du code civil et du concordat, et qui, dans un temps et un
pays d'oubli comme 'le nôtre n'est pas encore tout à fait oublié. Je dis digne héritier et plus que digne, car, à mon sens, le fils était très supérieur au père, tant par l'étendue et la profondeur du savoir que par l'élévation des idées; mais, par malheur, il lui ressemblait aussi sous d'autres rapports. C'était l'un de ces fonctionnaires tels que les font nos révolutions, propres à servir honnêtement et habilement toutes les causes, tous les partis, tous les gouvernements, dans les limites de la probité privée et de la délicatesse sociale. Élevé en Allemagne durant la proscription de son père, rentré avec lui sous le Consulat, partageant avec lui la faveur du premier consul, il était parvenu rapidement et très jeune encore au poste de conseiller d'État et de directeur général de l'imprimerie et de la librairie, quand éclatèrent les démêlés avec le saint-siège en 1810; il s'y trouva compromis par sa proche parenté avec l'abbé Dastros, grand vicaire du diocèse de Paris. J'ai raconté, en son temps, la terrible exécution que l'empereur fit sur lui, en plein conseil, et dont je fus témoin oculaire. Cette aventure lui avait fait honneur et valu, sous la Restauration, la place de premier président de la cour royale d'Angers.
Là, il eut le malheur d'adhérer aux Cent-Jours ety même de s'y compromettre en prenant le titre de colonel des fédérés. La Restauration ne lui ayant pas gardé rancune de celte équipée, et l'occasion s'étant présentée, pour lui, de rendre un très véritable service en négociant à Rome, avec beaucoup de dextérité et de tenue, la révocation du très sot concordat de 1817, nous l'avions vu, avec plaisir, arriver à la Chambre des pairs ; c'était, à tout prendre, un homme considérable et considéré qui, n'ayant jamais visé au ministère, y pouvait très bien tenir sa place, pourvu qu'il fût soutenu par l'opinion, sans être mis, par elle, à trop forte épreuve. Après lui, venait en qualité de ministre des affaires étrangères, M. de la Ferronays, l'un de ces cinq ou six genlilhommes attachés à la maison des princes, qui perlaient, à la cour et dans un poste qui ne le valait pas, un cœur civique et un esprit libéral. L'espèce en était rare, et le mérite n'en était que plus grand. M. de la Ferronays n'était point, d'ailleurs, dépourvu d'expérience des affaires. Il avait été, pendant plusieurs années, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, et s'y était fait honneur. Loin de donner à plein collier dans la Sainte-Alliance, et de se faire, comme la plupart
de ses collègues, et notamment comme M. de Caraman, le serviteur de M. de Metternich, il avait soutenu rindépendance et les intérêts de la France avec intelligence et dignité; il avait même plus d'une fois, au sein des derniers congrès, où la légation de Russie avait suivi l'empereur Alexandre, dépassé du bon côté ses instructions, et mérité le mécontentement de sa cour. C'était une acquisition précieuse, mais qu'il ne nous a pas été réservé de garder bien longtemps. Dès le milieu de l'été qui suivit sa nomination, menacé d'apoplexie, il fut forcé de prendre un congé, et sans quitter immédiatement le poste qu'il occupait, il fut dès lors perdu pour ses collègues et pour le pays. Je reviendrai, en temps et lieu, sur cet incident qui n'a pas laissé d'entrer pour quelque chose dans la s. 'rie des événements précurseurs de la révolution de Juillet. A Mais la perle, je me sers à dessein de ce mot, mais le joyau, le diamant du ministère, et même de la Chambre élective, c'était M. de Martignac, ministre de l'intérieur. Comment un tel homme, déjà parvenu à la maturité de l'âge, connu depuis longues années, comme l'un des ornements du barreau de Bordeaux, — de ce barreau qui avait donné les girondins à la Convention, et à la Restauration
M. Laine et M Ravez, — comment, dis-je, un tel homme, membre depuis sept ou huit ans de hi Chambre des députés, y était-il presque ignoré; comment y avait-il vieilli dans des emplois de second ordre? Chaque fois qu'il avait eu à s'expliquer sur les attaques dirigées contre l'administration dont il était le chef, on avait pu remarquer la clarté et l'élégance de son éloculion, et la bonne grâce de son débit; mais qui pouvait s'imaginer qu'en moins de deux mois, il prendrait rang parmi les premiers orateurs dont la tribune française se soit honorée, qu'il enchanterait tous les partis, et mériterait cet éloge aussi singulier que juste, qui lui fut, un jour, adressé par M. Royer-Collard : la Chambre est vaine de vous. Je n'ai pas assez connu personnellement M. de Martignac, pour expliquer l'obscurité des premiers temps de sa vie politique, autrement que par sa modestie; j'ai ouï dire à ses amis qu'il était homme de plaisir et d'une faible santé; ce qui est sûr, c'est que, devenu ministre à l'improviste et à son corps défendanl, • porta le poids des affaires et de la responsabilité aussi gaillardement que l'ambitieux le plus prononcé, et qu'il y montra un degré de prudence et de fermeté bien rares. Si le cours des événements