‹ Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de Broglie (volume 4)Chapitre 4 sur 14 · III · texte numérisé non relu

III

ne l'avait pas moissonné en moins de trois ans, il serait certainement devenu l'un des premiers hommes de notre temps et de notre pays. Ce que M. Royer-Gollard avait dit, dans son discours à l'Académie française : « Camille Jordan, de Serre,. Foy, nobles compagnons, illustres amis qu'une mort prématurée a ravis, à la fois, à la patrie et à vos suffrages, » un autre Royer-Gollard aurait pu le dire, plus tard, à l'honneur de leur successeur.

Je ne dis rien de M. Roy; c'était le seul qui ne fut pas novice au métier; il avait été ministre des finances sous M. de Richelieu; d'un esprit court et sans portée politique, il était excellent pour ce qu'il était.

Je ne dis rien, non plus, de M. de Caux, ministre de la guerre, ni de M. de Saint-Gricq, ministre du commerce. Ge n'étaient que deux premiers commis instruits, intelligents, honorés pour leur probité et leur expérience. M. de Gaux, général de bureau et de paperasses, qui, je crois, n'avait pas pliis vu Aie feu que le feu maréchal Glarke, était si peu d'étoffe ministérielle qu'il avait consenti à livrer officiellement à M.* le dauphin le personnel de son administrtaion et même à laisser consigner cet abandon au Bulletin des lois dans l'ordon-

nance qui le nommait. La Chambre des députés ne le souffrit pas. M. de Saint-Cricq était déjà président du bureau du commerce et des manufactures; il ne fit que changer de titre, d'habit et de portefeuille rouge, en entrant au conseil.

Restait à pourvoir au ministère de la marine et à celui des affaires ecclésiatiques.

Le bon M. de Chabrol s'était flatté que, pour prix de ses bons services, lesquels, à tout prendre, n'étaient pas mauvais, et des bons offices qu'il rendait à un bon maître, au moment critique, il pourrait échapper au coup de vent qui avait fait couler la vieille barque, et même tendre un bout de cable à M. d'Hermopolis. Le roi le désirait fort; le nouveau ministère ne demandait pas mieux; l'ordonnance du 5 janvier admettait même officiellement à bail nouveau, les deux échappés du naufrage et pour rendre la chose plus facile, détachait du ministère des affaires ecclésiastiques l'instruction publique dont on entendait faire un département minisiériel. Tout ceci semblait d'autant mieux que MM. de Chabrol et d'Hermopolis n'avaient point partagé le décri de leurs anciens collègues; on leur savait gré de leur modération bien connue; on leur savait gré surtout d'avoir

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assez publiquement résisté au grand méfait de M de Viilèle, la dissolution de la garde nationale de Paris.

Vain espoir, néanmoins; dès les premiers jours ils virent se former un tel orage contre l'adrainislration dont ils avaient fait partie, que le poste ne leur parut pas tenable. Ils se retirèrent volontairement.

M. de Chabrol fut remplacé par M. Hyde de Neuville, l'un des chefs de file de ce que nous nommions le centre droit, et les bons royalistes la désertion.

M. d'Hermopolis fut remplacé par M. Feutrier, évêque de Beauvais.

M. Hyde de Neuville était, comme M, Royer- Collard, un royaliste de cœur devenu libéral; il était même quelque chose de plus, car il était émigré; homme d'honneur, bon Français à l'étranger, mais cerveau mal réglé, prompt à s'échauffer, et capable d'excentricités.

L'évêqiie de Beauvais, frère d'un de mes camarades à l'armée d'Espagne, était un prélat modeste, pieux, conciliant, d'un esprit élevé et d'une société douce. On peut dire, sans rien exagérer, qu'il a payé de sa vie ces qualités que, son appel au

ministère mit aux prises avec des circonstances plus fortes que lui et des adversaires qui l'accablèrent sans l'ébranler.

Enfin, pour compléter le cadre ministériel, on appela au nouveau département dit de l'instruction publique, M. de Vatimesnil, avocat général à la cour de cassation.

Ce choix nous inspira, au premier abord, de très vives inquiétudes. Entré très jeune encore, en 1817, au ministère public, M, de Vatimesnil s'était montré tout bouillant du royalisme de l'époque; il avait entrepris de son chef, et presque malgré ses chefs, une croisade contre les journaux et les écrivains libéraux, dont il devint bientôt la bête noire ; mais, après avoir ainsi poussé sa pointe et jeté son feu pendant trois ou quatre campagnes, il s'était calmé ; son esprit avait mûri ; appelé au parquet de la cour de cassation qui s'occupe et se préoccupe moins de politique que tout autre, il n'avait pas tardé à se faire remarquer par un rare savoir, un esprit éminemment juridique et un véritable talent de parole. Ce fut M. Portails, témoin de ses rapides progrès et bon juge de son mérite, qui l'appela malgré nous au ministère, et qui fit fori bien de ne nous point écouter. M. de Vati-

m SOUVENIRS.

mesnil ne tarda point à devenir l'un des meilleurs ministres que notre Université ait vu placer à sa tête. Dans le conseil (j'entends dans le conseil des ministres), il se montra, en toute occasion, le plus solide appui de la cause libérale, à ce point même que le roi le prit en aversion, et que, de dépit^ lorsqu'il congédia tous ses collègues, il lui refusa, dit- on, personnellement son audience de congé, ce qui, que je sache, ne s'était encore jamais vu.

Le ministère constitué, son premier acte fut de supprimer la direction de la police; le second, de remplacer par un magistrat, M. de Belleyme, le préfet de police Franchet, que nous nommions, dans notre langage d'alors, l'âme damnée de la congrégation. Le personnel du ministère de la guerre fut rendu au ministre et retiré à M. lev dauphin, qui toutefois obtint- que son premier aide de camp en fût le premier commis. On annonça la nomination d'une commission chargée d'examiner le régime des petits séminaires, et d'en finir avec la question des jésuites.

C'était débuter par des actes fermes et sensés. La session s'ouvrit le 5 février. Nous en espérions plus que du ministère, en comparant son origine à l'état des esprits, et au mouvement de l'opinion;

l'événement, comme on le verra, nous donna tort; le ministère tint plus qu'il ne promettait, et la session moins ; je me hâte d'ajouter que ce fut par notre faute.

Mais, avant d'en retracer les circonstances principales, quelques mots sur l'état des affaires extérieures ; un mot, en outre, sur ma situation personnelle.

Je serai bref sur l'un et sur l'autre point.

Ce n'était pas seulement chez nous, qu'en janvier de l'an de grâce 1828, l'administration avait fait peau neuve. Autant en était arrivé de l'autre côté de la Manche. M. Canning, en mourant très mal à propos pour la bonne cause autant que pour lui-même, avait légué à son successeur lord Goderich, jadis M. Robinson, un cabinet fait un peu de pièces et de morceaux, c'est-à-dire composé de torys libéraux, et de whigs modérés, en nombre à peu près égal, assez empêtrés de leur accouplement, et traités sans façon, de renégats par leurs partis respectifs. Pour les tenir unis en réalité ou même simplement en apparence, ce n'avait pas été trop, pas même assez de M. Canning en personne; il y aurait fallu un poignet plus ferme encore, et un ascendant plus incontesté. Lord

Goderich, manquant de l'un et de l'autre, tory libéral, mais premier, comme on dit en Angleterre, de hasard et par circonstance, n'exerçant aucune autorité sur son troupeau métis, et ne pouvant cacher au public, dans un cabinet percé à jour, ce qu'il y avait entre eux, sinon de désunion, tout au moins de décousu, force avait été au roi d'y pourvoir. Il avait d'abord songé à persister dans la bonne voie; c'était son inclination naturelle ; il avait cherché à remplacer lord Goderich par un autre tory à peu près aussi libéral, et s'était adressé à mon excellent ami, lord Harrovvby; mais le bon lord était trop vieux routier, il était trop au fait des allures des partis, pour se laisser prendre à l'appât d'une succession aussi embrouillée. Il fallut donc, après quelques tâtonnements, trancher au plus vif, et se remettre, bon jeu bon argent, entre les mains du duc de WelUngton. C'était donner congé aux whigs modérés; c'était introduire sous le drapeau de leur chef naturel, les torys de la vieille roche ; en un mot, c'était changer du blanc au noir la direction du cabinet; les torys libéraux, au lieu d'en êlre l'élément conservateur, en devenaient l'extiê ne gauche, et n'y tenaient plus que par un fil. Tout ce revirement ne nous valait rien, à nous,

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dis-je, en tant que parti, et moins encore à notre ministère novice. Il était clair qu'au lieu de s'appuyer l'un sur l'autre, comme nous l'espérions, les deux gouvernements d'Angleterre et de France, allaient tirer en sens inverse ; peut-être même tirer l'un sur l'autre. Qu'allait devenir notre œuvre commune, ce pauvre petit royaume de Grèce, nouveau né, ce fils de.bonne mère, imposé, en quelque sorte à l'indifférence vulgaire du ministère Villèle, à l'ambition cauteleuse de la Russie, et à l'humeur bourrue de John Bull, par l'enthousiasme cla?sique et juvénile de l'opinion française et par les instincts généreux de M. Canning? Qu'allait devenir ce traité du 6 juillet auquel lord Wellington lui-même avait prêté sa griffe bien qu'en rechignant?

ISous ne tardâmes pas à le savoir.

Les deux discours du trône (je parle toujours l'argot politique de notre temps) furent prononcés à Londres et à Paris, en moins de six jours l'un de l'autre. Il était impossible d'y passer sous silence le combat de Navarin, livré en l'honneur du susdit traité, faute de quoi il serait resté lettre morte et bientôt devenu objet de risée.

Voici comment s'exprimait, à ce sujet, le 29 janvier, le roi de la Grande-Bretagne.

« Pendant qu'on poursuivait les mesures adoptées afin d'obtenir les résultats qui étaient l'objet du traité, une collision tout à fait inattendue a eu lieu entre les flottes des puissances contractantes et celle de la Porte ottomane.

î Malgré la bravoure dont on a fait preuve dans cette occasion, Sa Majesté sent une profonde affliction que ce combat ait eu lieu avec les forces navales d'un ancien allié, mais elle conserve les plus grandes espérances que ce fâcheux événement ne sera pas suivi d'autres hostilités. »

Voici maintenant comment le roi de France entendait et qualifiait de son côté ledit événement.

« Le traité que j'ai signé avec le roi d'Angleterre et l'empereur de Russie a posé les bases de la pacification de la Grèce, et j'ai lieu d'espérer que les efforts de mes alliés et les miens triompheront des résistances de la Porte ottomane, sans le secours de la force.

» Le combat de Navarin a été à la fois une occasion de gloire pour nos armes, et le gage éclatant de l'union des trois pavillons. »

Il n'était pas autrement difficile de tirer l'horoscope d'une union fondée sur une telle unanimité.

En attendant, et tandis que ce double langage de Jean qui pleure et de Jean qui rit régalait nos communs adversaires, presque au même instant, c'est-à-dire le 16 janvier, le comte Gapo d'Istria, Grec de naissance, ancien ministre de l'empereur Alexandre dans son bon temps, disgrâce dès que ce prince eut fait faux bond à la bonne cause, le comte Gapo d'Islria débarquait à Égine, sous les auspices des trois tuteurs de la Grèce, et venait prendre la direction du gouvernement en germe d'un royaume en herbe. Je l'avais beaucoup connu durant les quelques années de son exil à Genève; c'était un homme de bien, une âme élevée, un caractère ferme, un esprit éclairé, rompu aux grandes affaires, justement considéré de tous les hommes d'État dont l'opinion comptait en Europe ; c'était plus que ne méritaient ceux qui l'ont fait ou laissé périr.

Autre échec pour nous, échec indirect, il est vrai, mais réel, qui fit long feu quelque temps, mais s'annonça dès le premier jour. La constitution octroyée, disent les uns, imposée disent les autres, au Portugal, par l'empereur du Brésil dom Pedro, touchait au terme de sa courte carrière. A peine l'infant dom Miguel avait-il pris possession

de la couronne de Portugal, sous la double condition d'accepter ladite constitution, et d'épouser l'infante dona Maria, qu'il se préparait ouvertement à faire bon marché de l'une et de l'autre, en provoquant à la contre-révolution le peuple et l'armée, qui, dit-on, ne demandaient pas mieux.

Malgré ces fâcheux incidents, que nos adversaires qualifiaient de tristes pronostics, notre nouveau ministère fit bonne contenance à i épreuve de l'adresse. Le discours par lequel M. de la Ferronays inaugura la politique nouvelle fut très bien accueilli et le méritait. Personne ne le combattit dans une Chambre (la nôtre s'entend) où M. de Villèle, aux abois, avait importé soixante-dix-neuf hobereaux de sa façon. J'étais resté pour soutenir mes amis anciens et nouveaux ; mais j'en fus pour mes frais d'éloquence en perspeclive.

Aussi bien, durant les mois de janvier et de février, je ne fus guère disponible.

J'avais, ainsi que je l'ai indiqué plus haut, laissé à Coppet ma femme et mademoiselle Randall, déjà malade et souffrant cruellement d'un rhumatisme à la jambe. Le mal s'étant un peu calmé, elles se mirent en route l'une et l'autre; mais, le voyage

ayant produit l'effet qu'on aurait peut-être pu prévoir, ma pauvre femme et sa pauvre compagne, s'étaient trouvées arrêtées tout court à Dijon, où le mal était devenu une vraie maladie, une maladie sérieuse, et qui, plus d'une fois, menaça des dernières extrémités. On peut juger quelle était ma perplexité, dans l'alternative de laisser mes enfants à l'abandon, et la maison en désarroi, ou de laisser ma femme seule à Dijon, dans une auberge, veillant la nuit comme le jour au chevet d'un vrai lit de douleur, et menacée du pire, d'instant en instant. Je ne puis parcourir, après tant d'années, les trente ou quarante lettres que nous échangeâmes pendant ces deux mois, sans un douloureux souvenir. Chaque matin, je recevais le bulletin de la veille ; chaque matin, je courais chez Lerminier, alors notre médecin ; j'en rapportais et j'en expédiais une consultation quotidienne. J'insistais pour partir, ma femme s'y refusait obstinément, soutenant, de l'avis des médecins, que mon arrivée, en alarmant la malade, aggraverait son état. Madame de Sainte-Aulaire s'était offerte pour me remplacer, puis madame Guizot ; même refus par le même motif. Ce ne fut que lorsque tout danger fut passé, lorsque la convalescence approchait, que, la malade

faisant difficulté de se laisser transporter, j'arrivai, comme un Deus ex machina, pour l'enlever, et la conduire à Paris, jour et nuit, sans descendre de voiture, et à tout risque. Le coup de lêLe réussit, et nous nous trouvâmes enfin réunis, clopin-clopant, sans plus d'aventure fâcheuse.

Heureusement pour moi, durant le cours de ces deux mois, il n'intervint dans la Chambre des pairs aucune discussion dont j'eusse à me préoccuper; mais c'est ici le moment de noter qu'au 1" janvier de cette année 1828 parut le premier numéro du journal doctrinaire, par excellence, à savoir la Revue française, entreprise placée sous la direction suprême de M. Guizot, et alimentée presque exclusivement par notre petit bataillon et ses affîdés. Ce fut notre manifeste, et, comme nous ne manquions, à cette époque, ni de bonne opinion de nousmêmes ni d'espérances dans un avenir prochain et sans trop de limites, il ne manquait pas d'outrecuidance. C'était, tout au moins, notre Edinburgh RevieWj et nous étions les whigs de noire pays et de notre époque. Je payai mon tribut à ce premier numéro, en y insérani, à propos des événements de Grèce, un article assez étendu sur la piraterie, article qui posait, sur cette matière, mi-partie de

droit des gens et de droit criminel, des principes tout nouveaux, et que je tiens pour être d'éternelle vérité. J'y reviendrai plus tard, lorsque je rendrai compte de la controverse engagée au sujet du droit de visite.

Ce premier numéro eut du succès, bien qu'il parût plus que sérieux.

Durant ces deux premiers mois de la session, la Chambre élective n'était point, comme la nôtre, restée oisive ou à peu près. Les discussions engagées sur la validité des élections, discussions qui se prolongèrent du 8 au 22 février avaient été très animées; elles avaient pris, dès l'abord, le caractère d'un acte d'accusation dirigé contre les manœuvres et les méfaits du ministère déchu, et le ministère nouveau s'était vu placé, moralement, tout au moins, en demeure d'en prévenir le retour.

Celte disposition de la Chambre s'était prononcée plus clairement et plus décidément encore par l'adoption, dans le texte de l'adresse du fameux paragraphe qui portait, en propres termes :

« Les plaintes de la France ont repoussé le système déplorable qui avait rendu illusoires les promesses de Votre Majesté. »

L'adhésion silencieuse du ministère à l'esprit

qui l'avait dicté s'était manifestée peu de jours auparavant, par le choix de M. Royer-Collard, en qualité de président de la Chambre, bien qu'il ne fut que le troisième sur la liste des candidats soumis à l'alternative royale.

Encouragé par ce premier succès, l'élan libéral ne s'en tint là ni dans la Chambre ni même au dehors. Plusieurs élections nouvelles étant devenues nécessaires, attendu les doubles choix, et les concurrents se présentant en foule, on vit, ce qui ne s'était pas vu depuis longues années, et ne s'est guère vu depuis, on vit, dis-je, dresser en pleiny vent, des hustings, du haut desquels les candidats s'adressaient au public, exposant leurs principes, rendant compte de leur vie passée, prenant des engagements pour l'avenir.

Ce fut le 30 mars, aux Champs-Elysées, dans le pourtour d'un café très fréquenté que celte exhibition eut lieu; les spectateurs auditeurs y accoururent par centaines, et les journaux en rendirent compte comme ils auraient fait d'une séance offi' cielle. Le général Mathieu Dumas donna le signal, et s'en tira à la satisfaction de ce public improvisé ; et, tout inquiet qu'il en put être, le ministère n'y mit aucun obstacle.

En même temps, les propositions les plus diverses pleuvaient sur la Chambre; la droite et le centre droit rivalisaient d'empressement patriotique avec la gauche.

Sur la demande de M. Bacot de Romans, la Chambre, à l'unanimité, faisait tomber toutes les entraves apportées, dans la session dernière, à la liberté de la discussion.

M. Petou attaquait, à grands cris, la violation du secret des lettres, et ce fameux cabinet noir que lei ^ ministère se voyait forcé de livrer à son mauvais^ sort, en déclarant un peu jésuitiquement qu'il n'existait pas.

Du plus profond de la pure droite, M. de Conny, l'un des aboyeurs de cette meute qui continuait, au dire de Benjamin Constant, à chasser le lièvre sur les bancs de la Chambre, M. de Conny exhumait, pour la cinq ou sixième fois peut-être, une proposition, passée, depuis longues années, en force de lieu commun dans les pays libres, proposition originairement introduite par M. de Villèle lui-même, au temps, où, comme chef de l'opposition, il faisait flèche de tout bois, mais depuis jetée au feu par lui, avec le reste de sa défroque.

11 s'agissait de soumettre à la réélection, tout m. 10

député promu, durant le cours de la législature, à quelque fonction rétribuée; j'y reviendrai tout à l'heure.

Ce ne fut qu'au bout de quelques jours de cette mêlée, que les esprits parvinrent à se rasseoir un peu, et que le courant des affaires reprit le dessus.

Vint en première ligne la loi sur la revision annuelle des listes électorales. Les manœuvres et les fraudes du ministère déchu, en fait d'élections, étaient contre lui non le plus gros des griefs, mais le plus récent et le plus bruyant; il était impossible de n'y pas mettre ordre. Le nouveau ministère s'exécuta de bonne grâce. La loi qu'il présenta le 25 mars était, sinon parfaite, du moins à bonne et sincère intention. Les amendements que nous y suggérâmes (je dis nous) parce que, même à sa traversée dans la Chambre des députés, j'y fus bien pour quelque chose), ces amendements, dis-je, furent hardis, efficaces et décisifs. Le ministère en fit son affaire à ses risques et périls, pour le présent et pour l'avenir ; pour le présent, car peu s'en fallut que la loi ne fût compromise, dans notre Chambre, timide de nature, et lardée de nouveaux venus; pour l'avenir, car, en cas de dissolution, c'était brûler ses vaisseaux. M. de Martignac fit

merveilles; tout le parti libéral, centre gauche et gauche, donna comme un seul homme, le centre droit se divisa dans les deux Chambres, et dans la nôtre, en particulier, nous dûmes, mes amis et moi, livrer bataille à fond.

Vint, en second lieu, la proposition d'un emprunt destiné à placer sur un bon pied notre attitude mihtaire en présence des éventualités que pouvait entraîner la rupture imminente entre la Porte et la Russie, rupture dont, au vrai, la cause indirecte mais originaire, c'était l'indépendance de la Grèce, et ce traité du 6 juillet où la France était non seulement partie contractante, mais moralement partie principale.

La proposition fut très favorablement accueillie dans les deux Chambres; M. de la Ferronays s'y fit, pour la seconde fois, grand honneur, et le nouveau gouvernement de la Grèce, y trouva un nouvel encouragement.

Presque au même moment, le premier héros, le premier martyr de cette cause, le prince Alexandre Ipsilanti, lancé d'abord en enfant perdu par l'empereur Alexandre, puis abandonné par lui, mourait àVienne, après avoir subi sept ans de captivité : deux ans dans la forteresse de Mongatz en

Hongrie, cinq ans dans celle de Theresienstadt en Bohême. Il venait à peine d'obtenir sa liberté, sous l'expresse condition de ne pas quitter la résidence qui lui était assignée par le gouvernement autrichien. On voit par là quel aurait été le sort de M. de la Fayette, sans l'intervention du général Bonaparte.

Vint enfin la loi sur la presse : la loi sur la presse, cette épreuve et cet écueil de toute administration à son coup d'essai, ce chef-d'œuvre exigé pour passer maître, et plus exigé cette fois que de coutume, puisque force était de laver le linge sale du ministère congédié.

C'était là que le nouveau était attendu, — attendu par ses adversaires et par ses amis, lesquels n'étaient pas les moins exigeants, comme on le va /oir; mais, avant tout, quelques lignes sur cette proposition Gonny, dont je n'ai fait qu'indiquer en passant l'origine et l'objet.

Née, on ne sait trop à quel propos, dans le camp ennemi, elle n'en était pas pour cela plus mauvaise, et, nous libéraux, nous aurions été de grands sots d'en faire fi.. Aussi n'en fîmes-nous point, et l'accueil qu'elle reçut dans la Chambre élective fut tel, que le ministère, supposé qu'il en eût la fan-

taisie, n*eut garde de s'y brûler les doigts. Il n'avait d'ailleurs aucun besoin de se commeltre, pour l'écarter; il pouvait compter sur notre Chambre, fort peu friande d'innovations libérales, et presque aux regrets d'avoir adopté la loi sur les listes d'électeurs. Il n'avait qu'à la laisser faire, et, quand la proposition nous fut portée, il ne se trouva qu'une poignée, voire même qu'une pincée de doctrinaires à outrance pour la soutenir. Nous fîmes pourtant bonne mine à mauvais jeu; je défendis, mordicus, dans mon bureau, le thème en désarroi; je fus nommé commissaire pour la rareté du fait; je renouvelai le combat dans la commission où j'étais, à peu près seul de mon bord; je livrai enfin la bataille à fond dans la Chambre, où mon discours eut un plein succès, sauf les boules, et, maintenant, en le relisant, je trouve encore qu'il était plus facile d'ameuter contre moi des boules que des raisons.

Ce discours pourrait prouver, une fois de plus, jusqu'à quel point on pouvait porter, dans une Chambre aussi timorée, mais aussi honnête que la nôtre, la liberté de la discussion, pourvu qu'elle eût confiance dans le caractère de l'orateur, et qu'il fût assez maître de sa parole pour

ne- blesser ni les personnes ni les convenances.

La Chambre des députés elle-même, j'entends l'ancienne Chambre, versée à grands flots, dans la nôtre, par M. de Villèle, y mit de la b:n;ie grâce et ne se fâcha point.

Je reviens à la loi sur la presse.

J'ai raconté en temps et lieu, ce qui s'était passé dans notre Chambre, à propos de la loi Peyronnet, connue sous le sobriquet de loi de justice et d'amour.

J'ai rappelé que la Commission préposée à l'examen de celte loi, commission dont j'étais membre, avait pris, unanimement et de prime abord, deux résolutions décisives : la première, c'était d'écarter sans merci ni miséricorde, le fond même de l'œuvre, son esprit, son plan, sa tendance, en n'en gardant tout ou plus que l'inlitulé stat nominis umbra; la seconde, c'était d'y substituer une loi nouvelle qui, tout en se montrant un peu plus efiicace que la loi de 1819, respectât la réalité et la condition essentielle de la liberté de la presse.

J'ai rappelé qu'étant alors le plus jeune, le plus actif, et le plus versé en cette matière des membres de la commission, c'était moi qui avais suggéré le

plan, le cadre et les dispositions principales de la loi nouvelle, et que c'était précisément le succès de mes propositions, la crainte de les voir successivement adoptées, que sais-je, même! car tout était possible dans ce moment de crise, la crainte de me voir nommé rapporteur qui définitivement avait déterminé M. de Peyronnet à enterrer, de ses propres mains, son enfant mignon.

M. Portails était membre de la commission comme moi, il m'avait fort appuyé et fort approuvé. Devenu le garde des sceaux du nouveau ministère, et chargé, à ce titre, de réparer, en matière de presse, les iniquités du ministère Villèle, iniquités dont la loi Peyronnet n'était que le couronnement et la sanction, j'avais compté qu'il prendrait pour thème de son travail, le projet qui nous était commun, et, en cela, je ne m'étais pas trompé; mais j'avais compté, en même temps, que je serais un peu consulté sur la conversion de ce projet en proposition définitive.

J'avais même, à vrai dire, porté plus haut mes prétentions; il était assez fréquent, à cette époque, lorsqu'un projet de quelque importance était préparé, d'admettre à sa discussion, en présence du roi, ceux des amis du ministère

sur lesquels il comptait pour le soutenir. Je me regardais comme en assez bonne position pour obtenir cet honneur. Il n'en fut rien. Le projet ne me fut pas communiqué ; d'autres que moi furent appelés; je ne me souviens pas en ce moment de leur nom. J'en pris de l'humeur, assez mal à propos, car c'était méconnaître les difficultés de la position du ministère vis-à-vis du roi ; il était d'ailleurs fort naturel qu'on redoutât jusqu'à un certain point, ma vivacité et mes exigences, mais, je le remarque, parce que ce fut à dater de ce moment que, mes amis et moi, nous commençâmes à nous éloigner, sinon à nous séparer du ministère, et à prendre cette position intermédiaire qui n'a pas tardé à nous entraîner dans la plus grande faute que nous ayons eu à nous reprocher.

Au demeurant la loi était bonne, à peu de chose près, et ce peu de chose, j'essayai, de concert avec mon bon ami Sainte-Aulaire, d'y suppléer ; nous demandâmes, à cet effet, un rendez-vous ad hoc à M Portalis, qui nous reçut froidement et ne nous écouta guère. Portée à la Chambre des députés le 14) avril, objet le 29 mai d'un rapport insignifiant, cette œuvre dont j'étais aux trois quarts le père, fut adoptée le 19 juin après vingt jours de discus-

sion plus insignuianle encore, et qui ne roula que sur des questions de plus et de moins en matière de cautionnement, d'amende, de délai, etc. Présentée le 25 juin à notre Chambre, elle n'y fut ni mieux attaquée ni mieux défendue, bien que M. de Chateaubriand et M. Mole fussent de la partie. Membre de la commission, je m'abstins de l'un et de l'autre rôle, ne trouvant convenable ni d'en indiquer les côtés faibles que personne n'apercevait, ni de m'en faire le champion dans la position où l'on m'avait placé.

Voici ce que je trouve à ce sujet dans une lettre du 4 juillet.

« Siméon nous lit ce matin son rapport; il le fera demain à la Chambre et nous discuterons lundi ou mardi.

» J'ai appris parDecazes que la question de savoir si je serais rapporteur avait été l'objet d'un petit débat; toute la Chambre s'y attendait; mais le ministère Richelieu s'y est vivement opposé. On s'est adressé au ministère actuel, lequel a fait signifier par Portalis qu'il verrait cette nomination de très mauvais œil.

» Toute cette petite intrigue est passablement méprisable; mais elle vous prouve à quels gens

nous avons affaire, et ce qu'il nous est permis d'en attendre. Vous comprenez que je ne me souciais guère de faire le rapport. Si j*avais beaucoup d'anour-propre comme orateur, ce n'est pas ce rapport qui me donnerait de l'illustration. Je ferais très volontiers bon marché de ma petite popularité; mais je n'ai pas tellement soif du martyre, que je meure d'envie de provoquer les attaques des journaux libéraux, pour le service du ministère. Néanmoins, autant je crois qu'il est raisonnable de ne point se laisser irriter par de petits témoignages d'envie et de malveillance, là où se rencontre un véritable intérêt public, autant je crois qu'il est naturel de se tenir réservé vis-à-vis de ceux qui ont pour nous une malveillance sans fondement, sans excuse ni prétexte. Aussi, la loi étant parfaitement en sûreté, mon dessein est de garder le silence, et de témoigner par là que je suis instruit de tout ce qui s'est passé, et que j'accepte la séparation dès à présent ; ou, si je parle, déparier pour mon compte, sans témoigner ni humeur contre la loi ni intérêt à ceux qui la produisent. j>

Voici ce que je trouve encore, sur ce même sujet, sous la date du 13.

<î Bien loin que mon silence dans la discussion générale m'ait nui, je crois qu'il m'a donné, de plus en plus, dans la Chambre, l'altitude d'un homme qui ne parle pas pour parler, qui se sert de la parole comme d'un instrument pour atteindre un but, et qui laisse les autres satisfaire leur vanité. Dans la discussion des articles, je défendrai ceux qui sont spécialement mon ouvrage, s'ils sont attaqués ; je les défendrai en disant qu'ils sont de moi, et je blâmerai ceux du gouvernement afin de bien témoigner qu'il n'existe aucune relation entrenous.»

Si je rappelle ces très petits incidents tout personnels, ce n'est pas pour m'en faire honneur; c'est plutôt pour en faire amende honorable, et pour montrer une fois de plus, à quoi tiennent, sous un régime parlementaire, ces liaisons de parti qui décident de la direction des affaires. Si je n'étais pasV le plus sensé et le plus désintéressé des hommes publics de mon temps, je n'étais pas non plus le contraire; et pourtant j'ai concouru, par un sot mouvement d'amour-propre blessé, à séparer du ministère nouveau le parti doctrinaire; de là peutêtre la chute de ce ministère, notre dernière ancre de salut; et de là peut-être enfin la révolution de Juillet.

0 vanas hominum mentes, o pectora cœca.

Mais n'anticipons point; revenons sur nos pas; aussi bien ces discussions sur la presse n'étaient pas désormais le principal objet des préoccupations publiques; d'autres où, Dieu merci, je n'étais pour rien, y tenaient le premier rang.

Je veux parler des fameuses ordonnances sur les petits séminaires, et de la poursuite un peu saugrenue malencontreusement intentée au ministère défunt.

En rendant compte des débuts du nôtre, aux jours de sa lune de miel, j'ai rappelé, comme l'un de ses actes les plus favorablement accueillis, la formation d'une commission chargée d'examiner le régime intérieur des établissements préparatoires au ministère sacré; il s'agissait de vérifier si ces établissements n'étaient pas devenus, sous le manteau de l'épiscopat, de vrais collèges laïques, soustraits ainsi à la surveillance et à la juridiction de l'Université; il s'agissait surtout de constater s'ils n'étaient pas placés sous la direction des jésuites, au mépris des lois et arrêts qui probibent, en France, l'existence de cet ordre religieux.

«OUYENIRS. 157

Cette commission triée sur le volet, composée de neuf membres choisis dans les positions les plus élevées du clergé, de la magistrature et de l'ordre civil, après un travail assidu de plusieurs mois, avait unanimement conclu à la nécessité de faire rentrer les petits séminaires dans les limites de leurs institutions primitives; mais, tout en reconnaissant que huit de ces établissements étaient effectivement dirigés par des Pères de la société de Jésus, elle avait été d'avis que la tolérance de cette société dans le royaume relevait exclusivement de la police générale de l'État et que les évêques n'avaient point à s'en enquérir dans la répartition des offices de leurs diocèses.

Il faut avoir vécu à cette époque, pour se faire quelque idée de ce qu'excita d'indignation cet aveu, naïf à la vérité, mais, au fond, plutôt raisonnable et qui n'apprenait, en tout cas, rien à personne. Le cri public fut universel, de même le récri chez les moins emportés; la presse tonna de ses cent bouches ; l'agitation fit rage au dedans comme au dehors des Chambres.

Notre ministère, nouveau venu, timoré, méticuleux et peu solide sur ses jambes, n'était pas de force à braver un pareil orage, supposé même qu'il

en eût envie, ce qui est douteux, et le roi, qui ne se sentait pas encore en mesure de le remplacer, préféra faire mine de courber la tête en vaincu, afm de mieux amasser des charbons sur celles de nous autres libéraux.

Bref, le 16 juin, on vit apparaître au Moniteur deux ordonnances, l'une contresignée par l'évêque de Beauvais, ministre des cultes, l'autre par le garde des sceaux, M. Portails, mais toutes deux approuvées, bel et bien, de la main royale.

La première fixait le nombre des petits séminaires et, dans chaque séminaire, celui des jeunes lévites qu'il pourrait élever, proportion étroitement gardée aux besoins du culte dans chaque diocèse; point d* externes; l'habit ecclésiastique au bout de deux ans. C'était enlever aux pères de famille qui se méfiaient, non sans quelque raison, comme je l'expliquerai en temps et lieu, de l'enseignement universitaire, tout espoir d'y échapper autrement que par l'éducation domestique.

La seconde soumettait au régime de l'Université huit établissements dirigés par des membres d'une congrégation religieuse non autorisée (lisez par des jésuites), en ajoutant que, à l'avenir, nul ne pourrait être ou demeurer chargé, soit ds la di-

rection, soit de l'enseignement dans les établissements d'éducation ecclésiastiques ou laïques, sans s'être purgé par serment du soupçon d'appartenir à quelque congrégatioii de contrebande.

Ce fut au tour des bons royalistes, des bons catholiques, des bonnes âmes, à prendre le mot dans son sens un peu vulgaire, de jeter feu et flamme, de crier à l'impiété, à la persécution religieuse, à la constitution civile du clergé, à la Révolution en goguette. Les journaux du parti ne s'y épargnèrent pas ; le pauvre évêque de Beau vais devint une brebis galeuse; le ministère des cultes ne vit plus trace de l'épiscopat ; c'était à qui montrerait du doigt l'apostat.

Voici en quels termes je rendais compte de l'événement, dans une lettre datée du 18 juin, c'est-à-dire du surlendemain.

« Vous verrez aujourd'hui par le journal le grand événementd'hier matin. Les fameuses ordonnances ont paru. La mesure est à peu près aussi efficace qu'on peut l'obtenir dans l'état actuel des choses, elle ne blesse en rien la liberté de conscience; il vaudrait mieux sans doute abolir l'Université, rendre la liberté à l'instruction et laisser les évêques élever comme ils l'entendent dans les petits séminaires-;

i&) SOUVENIRS.

mais, aussi longtemps que l'Université sera maintenue, ils ne peuvent se plaindre d'y être soumis comme tout le monde; on va même loin à leur égard, puisqu'on les affranchit du régime universitaire pour les écoles ecclésiastiques proprement dites; mais sans cela, selon toute apparence, il ne se formerait plus de prêtres, et, quelque vicieux que soit un tel ordre de choses, ce serait un grand parti à prendre que de faire main basse sur l'unique moyen actuel de recruter le clergé.

» En tout, il me semble qu'on est content, et qu'on aurait tort de ne l'être pas.

» Le roi, après avoir pris son parti, a montré plus de fermeté qu'on n'avait droit d'en attendre. L'archevêque de Paris est venu le trouver au nom de quatorze évêques réunis à Paris, et lui a présenté une lettre qu'il n'a pas voulu recevoir, disant que quatorze évêques ne constituaient pas le clergé et qu'il n'écouterait pas davantage le clergé luimême, son parti étant pris. »

On peut voir quel était encore, à cette époque, l'état de mon esprit, sur un sujet aussi grave; on verra plus tard ce que m'ont appris depuis, l'expérience et la réflexion.

Ces pauvres ordonnances continuèrent, durant

toute l'année, à défrayer la polémique des journaux et des Chambres. Le débat fut des plus vifs, lorsqu'il s'agit d'obtenir un crédit pour fonder des bourses au profit des établissements à créer sur nouveaux frais; le pauvre évêque de Beauvais ne pouvait obtenir le concours de ses confrères en rien qui touchât, de près ou de loin, à pareille chose. Un mémoire foudroyant, rédigé, dit-on, par l'abbé de Lamennais, fut publié à cent mille exemplaires et à cinq centimes pièce; plus d'un prélat menaça d'une résistance ouverte; enfin l'archevêque de Toulouse, sommé de répondre aux renseignements qui lui étaient officiellement demandés, fit insérer dans le journal de son diocèse la lettre suivante :

c Monseigneur,

» La devise de ma famille, qui lui a été donnée par Cahxte II en 1120, est celle-ci :

» Etiamsi omnes, ego non. |

i C'est aussi celle de ma conscience.

) J'ai l'honneur d'être avec la plus respectueuse considération qui est due au ministre du roi. etc. >

Le roi se tint pour personnellement offensé de III. Il

cette missive insolente; il fit défendre audit archevêque de se présenter devant lui jusqu'à nouvel ordre; mais, pour en finir avec les criailleries, il prit le bon moyen : il s'adressa directement au saint-siège. M. Lasagni, conseiller à la cour de cassation, Romain d'origine, et l'une des meilleures provenances qui nous soit restée de la réunion des États romains sous l'Empire, fut chargé, à ce sujet, d'une mission confidentielle; c'était un homme d'un esprit rare, un jurisconsulte de premier ordre, un catholique sincère et sensé. Il réussit sans beaucoup de difficulté. Le pape déclara volontiers « qu'il ne voyait rien dans ces ordonnances, qui faisaient tant de bruit, qu'on pût regarder comme une atteinte portée aux pouvoirs épiscopaux; qu'il entendait les maintenir quant à l'enseignement des séminaires , mais qu'il ne prétendait point imposer au gouvernement français des congrégations interdites par les lois de France », et M. le cardinal de Latil, archevêque de Reims fut chargé d'informer ses vénérables confrères que « Sa Sainteté, persuadée du dévouement sans réserve des évêques de France envers Sa Majesté, ainsi que de leur amour pour la paix et tous les autres intérêts véritables de la religion, avait

fait répondre que les évêques devaient se confier dans la haute piété et la sagesse du roi pour l'exécution des ordonnances et marcher d'accord avec le trône ».

Je ne dirai qu'un mot de l'acte d'accusation lancé, le 18 juin, après beaucoup d'hésitations, de menaces et de reculades contre l'ombre en déroute du ministère Villèle. Ce ne fut, au vrai, qu'une lubie d'extrême gauche, une sorte d'olla podrida de tous les pamphlets, de tous les articles, de toutes les diatribes qui traînaient^ depuis deux ou trois ans dans les échoppes, dans les estaminets, sur les étalages de librairies en plein vent. Le père putatif de cette machine de guerre, en pleine paix., n'était autre qu'un pauvre bonhomme, ayant nom Labbey de Pompières, et n'ayant, bien entendu, d'abbé que le nom, lequel n'avait personnellement de crédit qu'en qualité de beau-père ou de beau grand-père, l'un ou l'autre n'importe, d'Odilon Barrot; mais c'en était assez pour donner consistance à la velléité dont il était possédé de faire quelque chose pour être quelque chose. Cela n'avait pas le sens commun; autant il avait été juste et sage d'attaquer à fond le ministère Villèle, lorsqu'il était au pouvoir, et nous entraînait à reculons mais ra-

164 SOUVENIRS. i

pidement vers la contre- révolution, autant, une j fois tombé, il était absurde et puéril de prétendre ' ériger ses méfaits en acte de haute trahison ; c'était i lui faire trop d'honneur, et du même coup lui faire ] trop beau jeu. C'est ce que nous, gens du centre ; gauche, nous tâchions de faire comprendre à nos ; amis de la gauche ; mais, si nous réussissions, tant j bien quemalàconjurer l'orage, nous ne parvenions ] pas à le dissiper. Il faut toujours menacer, nous disaient de leur grosse voix les gros bonnets; il ] faut tenir l'épée deDamoclès sur la tête de l'ennemi ; \ mais, outre qu'au cas trop probable où le fil vien- \ drait à casser, ce ne serait et ne pourrait être ] qu'un coup d'épée dans l'eau, ces fils-là ne tien- : nent à rien d'ordinaire. Aussi advint-il qu'un beau ; matin, à l'issue d'un débat sur la dissolution de ; la garde nationale, ce grand crime dudit ennemi, le sire abbé de Pompières n'en fit qu'à sa tête et j déposa sans dire gare son factum d'accusation. ; Qui fut penaud? hélas ce fut nous, et surtout l notre ministère actuel; car que faire? Combattre ] l'accusation ; c'était prendre la queue de la droite, \ et faire à M. de YiUèle cadeau d'une absolution | triomphante qui le remettrait sur un bon pied; : admettre l'accusation, c'était prendre la queue de I

la gauche, se faire solidaire de sa sottise, et en partager le déboire à peu près inévitable.

Force fut bien pourtant de choisir.

Le ministère (le nôtre s'entend) prit l'attitude delà neutralité, et s'y maintint, grâce à l'éloquence, à l'adresse et à la mesure de M. de Marlignac, je ne l'ai jamais plus admiré. Ce terrain n'en était pas un pour la majorité de la Chambre (il s'entend de la Chambre des députés); elle admit, tout en enrageant, la proposition, mais ne l'admit qu'à l'examen, et nomma, pour ce faire, une commission tri-partUe, qui ne pouvait guère aboutir : pour la gauche pure, Mauguin et Benjamin Constant; pour le centre gauche, Girod de l'Ain; pour le centre droit, Raudot, Delalot, Agier; pour la droite. Montbel, Dutertre, Lamezan; il n'y avait guère là que M. de Montbel qui fut décidément pour M. de Villèle, et les gens du centre droit étaient ses ennemis personnels encore plus que politiques.

Mais, une fois nommée, restait à savoir ce. que ferait cette commission ; quelles seraient ses allures; quels droits, quels pouvoirs elle entendrait s'attribuer; comment elle s'y prendrait, à défaut de toute législation préexistante, de tout précédent quelconque, pour donner couleur à son man-

dat et faire semblant de le prendre au sérieux.

Son embarras fut grand à ce sujet, si bien que, le lendemain, je crois, de sa première réunion, je vois arriver chez moi Girod de l'Ain, flanqué de Sébastiani, pour m'engager à leur venir en aide, et à leur dresser un plan de conduite, sur le modèle d'outre-Manche. Bien plus empêchés furent-ils encore quand je leur expliquai qu'ils n'étaient qu'une commission comme une autre, sans plus ni moins de pouvoirs ; qu'il ne leur appartenait point de s'ériger en juges instructeurs; de décerner ni mandats ni citations; d'interroger sous la foi du serment; de s'arroger mainmise sur les papiers d'État ou sur les papiers des parlicuHers, en un mot, de faire acte juridique; qu'ils ne pouvaient instruire que sur la commune renommée, recevoir que des déclarations ou des dépositions volontaires; accuser enfin, s'ils le jugeaient convenable, devant la Chambre des pairs qui seule avait qualité pour faire acte de juridiction proprement dite. Ils ne voulaient pas m'en croire quand je leur affirmais que la Chambre des communes en Angleterre, ne revendiquait plus, depuis longues années, le droit d'interroger sous serment.

Cela mettait mes intei^locuteurs, tout à la fois,

fort à l'aise et fort en peine : fort à l'aise, en ce sens qu'ils étaient maîtres d'agir, selon leur bon plaisir, mais aux risques et périls d'être seuls de la partie, et de ne trouver personne qui fut tenu d'obtempérer à leurs injonctions; fort en peine, car c'était sur quelques découvertes qu'ils comptaient pour faire un peu de figure; ils entendirent quelques témoins de bonne volonté, mais qui n'en savaient pas plus qu'eux; ils s'adressèrent au gouvernement pour obtenir la communication de certaines pièces ; le gouvernement s'excusa poliment; bref la pauvre commission ne réussit, après maint et maint effort, qu'à se poser à elle-même diverses questions, sans pouvoir réunir, dans son propre sein, la majorité sur aucune réponse; elle en vint faire tristement à la Chambre une piteuse confidence, en lui demandant d'être départagée; la Chambre ajourna sa propre réponse, et la fin de la session tira tout le monde de ce mauvais pas.

Je ne pris, toute réflexion faite, aucune part à la discussion d'une question assez importante et très épineuse, la question de savoir qui aurait le dernier mot de la cour de cassation ou des cours royales, lorsqu'il s'élèverait, entre elles, une contradiction persistante et réitérée sur quelque point

de droit ou de forme. La loi proposée par le gouvernement donnait gais de cause aux cours royales, ce qui n'était pas logiquement soutenable; d'un autre côté, il semblait contraire aux principes de

• rendre, en aucun cas, la cour de cassation juge du fond dans une affaire quelconque. C'était un sujet sur lequel j'avais, dès longtemps réfléchi. Mais le résultat de mes réflexions ayant été contraire à ces mêmes principes sur lesquels se fonde notre système de cassation, etmes conclusions tendant, en cette matière, à bien plus qu'à la question incidemment engagée, je me trouvais placé, si j'intervenais, entre la témérité et la timidité; la témérité, si j'allais au bout de ma pensée, la timidité, si je m'arrêtais à mi-route. Je préférai laisser aller les choses sans m'en mêler : Sinere mundum ire sicut it, comme dit Panurge, en me réservant de traiter à fond la question dans notre Revue française. J'y fis insérer un petit trsLÏlé ex-prof essOj sous ce titre : De l'interprétation des lois, traité que je prends la liberté de recommander aux amateurs, s'il en est encore, en fait d'organisation judiciaire; il s'en rencontrait de mon temps.

^ La session fut close le 18 août.

Ainsi que je l'ai indiqué plus haut, le nouveau

ministère s'y était fait grand honneur, aux yeux, du moins, des gens sensés, des vrais connaisseurs. Placé dans une position très délicate, entre le roi, qui ne guettait qu'une bonne occcasion de s'en défaire, et la Chambre des députés, qui n'avait de parti pris sur rien; peu soutenu par le centre droit des deux Chambres, qui le trouvait trop enclin de notre côté; plus médiocrement encore par nous, qui n'y prenions pas confiance, sa conduite, en toute occasion, ou à peu près, avait été prudente et ferme, hardie et mesurée; il était sorti à son avantage de toutes les difficultés; il ne s'était impatienté ni du décousu de nos allures ni de la multiplicité de nos exigences; nous avions, avec lui, gagné du terrain, et nous en eussions gagné bien plus encore, si nous avions agi de concert. 11 dépendait de nous de réparer la faute que nous avions faite en 1818. Ce pouvait être, à notre grand profit, un nouveau ministère Richeheu, j'entends le premier en date, celui du bon temps, un ministère libéral par position et modéré par caractère, un ministère soutenu par nous et supporté par le roi.

On verra bientôt ce qu'il en advint.

Avant la fm delà session, je rejoignis ma famille

à Broglie, et j'y passai le reste de l'année, les yeux fixés sur les événements du dehors, qui ne manquaient pas d'intérêt et d'importance.

Au premier rang, il fallait placer la guerre entre la Russie et la Porte, guerre dont l'origine, sinon le motif, remontait plus haut que les troubles de la Grèce, qui n'en furent que le prétexte. Il était bien difficile de dire qui des deux avait meilleure ou pire cause. Les griefs de la Porte étaient plus réels, ceux de la Russie plus apparents. L'humanité parlait pour celle-ci; la politique pour celle-là. La fortune elle-même sembla partager l'incertitude des esprits, dans cette première campagne, du moins, dont le commencement fut si brillant pour les Russes et la fin si désastreuse. Nous étions de tout cœur avec eux, à ce point même que notre ambassadeur, M. de Mortemart, accompagna l'empereur Nicolas, à la tête de son armée. En revanche, M. de Metternich, s'il se lavait ostensiblement les mains de tout, en qualité de neutre, se les frottait volontiers et non moins ostensiblement quand les Russes étaient battus.

Notre expédition de Morée, partie des côtes de France le 17 août, arrivée le 29 en vue de Navarin, et précédéi; par cette nuée de volontaires de

tout âge, de tout rang, de toute condition qui couraient se ranger sous le drapeau d'Odyssée ou de Colocotronis à défaut du nôtre, notre expédition, dis-je, ne courait point risque de rencontrer une véritable résistance. Nous n'étions pas précisément en état de guerre avec la Porte ; nous étions dans cet état intermédiaire propre à notre temps, où la diplomatie fait son chemin, la baguette de Popilius en main. La convention d'Alexandrie obligeait Ibrahim Pacha à nous remettre les places fortes, à réembarquer ses troupes, et à nous laisser le terrain libre; ce ne fut pas, néanmoins, sans beaucoup de difficultés, d'hésitations, de pourparlers, voire même sans quelques coups de fusil, tirés vaille que vaille, que le général, bientôt maréchal Maison, réussit à déterminer nos bons amis les Turcs, et nos meilleurs amis les Égyptiens, à subir les conséquences du traité du 45 juillet.

Mais quel plaisir d'entendre notre roi (c'était bien le nôtre en cela) dire à son armée :

« Soldats,

» Je vous charge d'une grande et noble mission; vous êtes appelés à mettre un terme à l'oppression

d'un peuple célèbre. Cette entreprise qui honore la France, à laquelle tous les cœurs généreux applaudissent, ouvre devant vous une carrière de gloire que vous saurez remplir; j'en ai pour garantie les sentiments et l'ardeur qui vous animent.

D Pour la première fois, depuis le xai' siècle, nos drapeaux aujourd'hui libérateurs, vont apparaître sur les rives de la Grèce. Soldats, la dignité de la couronne, l'honneur delà patrie attendent de vous un nouvel éclat; dans quelque situation que vous placent les événements, vous n'oublierez pas que de si chers intérêts vous sont confiés. »

Qu'il y avait loin de ce langage à celui de M. de Villèle répondant de son ton nasillard, à notre comité : « Mais quel intérêt pouvez-vous prendre à cette localité ? >

C'était Athènes et le Parthénon!

Peu après, notre armée achevait d'évacuerleterritûire espagnol, laissant cet infortuîié pays en proie à la tyrannie, que nous y avions établie, ou plutôt rétablie, et qui nous en avait payés comme payent les tyrans, et comme méritent d'être payés ceux qui les protègent; il n'avait pas été possible d'arracher

à Ferdinand VII et à ses suppôts les moindres ménagements envers ces pauvres libéraux qu'il n*avait vaincus que par nos mains, et sous nos drapeaux, celte fois fort peu libérateurs ; moins encore, s'il est possible, d'en obtenir le moindre égard pour nos plus justes réclamations ; et le pire, c'est qu'autant en arriva-t-il à Lisbonne, malgré les efforts du gouvernement anglais. Le vent de contrerévolution que nous avions déchaîné dans la péninsule avait renversé le frêle édifice élevé par dom Pedro, sous les auspices du cabinet de Saint- James, et l'armée anglaise, en s'éloignant comme la nôtre, laissait, comme la nôtre, le parti libéral à la discrétion d'un petit tyranneau dont son ascendant n'avait pu venir à bout. Dom Miguel régnait aussi glorieusement et aussi bénigTiement que Ferdinand VU, mais, au moins, l'Angleterre, qui n'avait rien fait pour le hisser sur son petit trône, qui n'en avait voulu faire qu'un chétif prince consorts n'était pas, comme nous, responsable de ses méfaits et de ses forfaits.

Ce qu'aurait fait Ganning, s'il avait vécu, pour prévenir, en Portugal, une contre-révolution qui détruisait, sinon son ouvrage, tout au moins un état de choses qu'il avait approuvé et secondé, qu'il

avait même promis de protéger contre îa réaction dont nous étions tristement les artisans en Espagne, il est difficile de le dire, mais ce que fit le duc de Wellington, son successeur, sera bientôt dit. Il ne fit rien, et ne parut guère en prendre souci.

Aussi bien, il ne tenait guère à l'héritage de M. Ganning, et il ne tarda pas à le montrer; car il saisit assez brutalement la première occasion qui se présenta pour expulser, c'est le mot propre, de son cabinet, le petit noyau de torys libéraux qu'il avait, de prime abord, consenti à y conserver. Il fit cette exécution sur le plus illustre d'entre eux, M. Huskisson, à propos d'une très légère irrégularité de tactique parlementaire, fruit d'une inadvertance, dont M. Huskisson fut le premier à s'accuser et à s'excuser. Dès lors le ministère tout entier fut tory pur sang, et la politique britannique changea du blanc au noir. Il ne réussit, néanmoins, qu'à demi dans sa politique d'écrevisse (si tant est que l'écrevisse marche à, reculons). Il lui fallut subir la révocation de l'acte du Test, cet affront au bon sens et à la morale, dont la conséquence avouée était de réduire au parjure quiconque prétendait à une place quelconque, petite ou grande, et, si la Chambre des lords lui prêta volontiers l'épaule

contre rémancipation des catholiques, Peel, alors son coadjuteur, ne réussit point à retarder, dans sa marche triomphante, le bill proposé par sir Francis Burdett ;la Chambre des communes en prit possession et depuis ne l'a pas lâché. Peel ne réussit pas mieux à prévenir, en Irlande, l'élection du grand agitateur, à la barbe de la loi en vigueur, du parlement sur pied, et du vainqueur de Waterloo, et plût à Dieu que l'un et l'autre eussent été vaincus tout à fait, cette fois, cela leur eût épargné le dégoût de faire plus tard amende honorable, et de proposer eux-mêmes, ce qu'ils avaient, à grands cris, déclaré l'abomination de la désolation, et la ruine de leur pays, détestable exemple qui n'a que trop été suivi.

Tandis que, tranquille à Broglie, désormais en état de nous recevoir modestement mais commodément, entouré de ma famille qui grandissait, et de mes déjà vieux amis, je m'y reposais un peu des fatigues d'une session rendue plus laborieuse par les intrigues intérieures, et la difficulté de tenir ensemble les disjecta membra de notre majorité, que par les luttes de la tribune, j'étais, à mon insu, menacé d'un bien grand malheur. Ma mère, mon excellente mère, à peine entrée dans sa soixante-

sixième année, ma mère,, dont la santé ne nous avait jamais donné la moindre inquiétude, se trouvait atteinte d'un mal dont elle ne parlait à personne, et dont, en vérité, je crois qu'elle ne se disait mot à elle-même. Je fus averti par M. d'Argenson, qui nous vint voir au commencement de l'automner Nous avions réussi, ses amis de la gauche et moi qui vivais bien avec eux, à le faire nommer député dans le département de l'Eure, où il n'avait jamais résidé et ne possédait pas un pouce de terrain. N'y connaissant personne, il protilait de l'intervalle des deux sessions (1828-1829) pour faire sa tournée de visites et de remerciements ; il me parla de la santé de ma mère avec quelque souci; je convins avec lui qu'à son retour à Paris, il m'écrirait avec détail et qu'il déciderait ma mère à consulter M. Lerminier, alors notre ami plus encore que notrerfnédecin. C'était, à cette époque, le successeur le plus accrédité qu'eût laissé Gorvisart, celui qu'il avait placé lui-même près de l'empereur Napoléon pendant la campagne de Russie.' M. d'Argenson me tint parole; Lerminier m'écrivit une longue lettre. Ni l'un ni l'autre ne me paraissaient rassurés, sans qu'on fût bien fixé sur la nature du mal; je partis pour Paris le 18 octobre

c'est-â-dire le lendemain même du jour où j'avais reçu les deux lettres. Je trouvai ma mère très faible, et dans un grand état de dépérissement, mais tranquille sur elle-même, gaie et prenant à tout, comme à son ordinaire; le lendemain et le surlendemain, elle parut reprendre des forces, sous l'action des médicaments, et rien n'annonçait un danger certain ni prochain. Le 21, je dînai en têteà-tête avec elle, dans son petit salon, elle irouvait t:'op fatigant de dîner dans la salle à manger; elle était mieux encore que la veille, et dînamodérément mais de bon appétit. Vers neuf heures et demie, heure à laquelle elle se retirait d'ordinaire, elle me congédia en me disant de venir le lendemain déjeuner avec elle. Il faisait beau, je me promenai sur les boulevards jusque vers onze heures ; à peine venais-je de me mettre au lit, qu'on accourut me demander de la part de M. d'Argenson. Je m'habillai en grande hâte et courus à toutes jambes. Je trouvai ma pauvre mère étendue dans son lit, sans mouvement et sans respiration. D'après ce qui me fut raconté, en entrant dans sa chambre, elle avait, selon sa coutume, fait sa prière à genoux, s'était couchée en se déshabillant elle-même; entrée

dans son lit, elle avait dit à sa femme de chambre ; ui. 42

— Relevez-moi la tête, soulevez mon oreiller.

Et, cela fait, en posant sa tête sur l'oreiller, elle avait fermé les yeux et rendu le dernier soupir, sans effort, sans agonie, comme un enfant qui s'endort.

Je passai la plus grande partie de la nuit, avec M. d'Argenson, dans le salon, dont la porte ouvrait sur la chambre à coucher. Il insista pour qu'on n*éveillât point madame de Lascours, qui, le lendemain matin, en fut au désespoir; mais, quelque rapidement qu'elle fût descendue, elle n'aurait pu recueillir le dernier soupir de notre pauvre mère.

Je ne restai que quelques jours à Paris, tristement préoccupé de détails plus tristes encore, et je regagnai le plus tôt que je pus ma femme et mes enfants. Mes sœurs, mon frère, tous ceux des nôtres que ce douloureux événement avait réunis se dispersèrent également, la mort dans l'âme. Jamais mère de famille ne fut plus regrettée et plus digne de l'être.

Le coup me fut trop sensible pour me permettre de prêter, vers la fin de l'année, quelque attention aux événements politiques. Je consacrai ces deux mois à des pensées et à des devoirs plus en harmonie avec l'état de mon âme.

Nous ne revînmes à Paris qu'aux approches de la session. Elle s'ouvrit le 27 janvier. J'étais resté complètement étranger aux pourparlers qui l'ont précédée, si tant est que ces pourparlers aient eu le degré d'importance et de consistance que M. de Vaulabelle s'est plu à leur attribuer. A l'en croire, il s'était formé dans le côté gauche de la Chambre des députés, un parti des impatients qui brûlaient d'entrer au pouvoir de compte à demi avec le ministère Martignac, et qui s'entendait à peu près avec les principaux ministres. M. de Martignac devait céder le poste de l'intérieur à M. Casimir Perier; M. de la Ferronays le portefeuille des affaires étrangères à M. Hyde de Neuville, qui

serait remplacé à la marine par le général Sébas-' liani. La direction des cultes non catholiques serait attribuée à Benjamin Constant; celle des postes ou des contributions indirectes à M. Duvergier de Ilauranne. On devait créer di)u.ïe pairies nouvelles dont les titulaires en expectative, étaient MM. Alexandre de Lameth, Lafitte, Ternaux, Gérard, Thiard, le duc de Bassano, Benjamin Delessert, Louis, etc. Je doute fort, pour ma part, que ces rêves, s'ils ont existé quelque part, aient dépassé les limites d'une coterie fort étroite, et qu'ils aient jamais trouvé d'accès plus haut que cette coterie telle quelle. Le ministère, s'il eût été enclin à se fortifier quelque peu, se serait plutôt adressé au centre gauche qu'à la gauche; mais il n'était ni de taille ni de courage à prononcer au roi môme le nom de M. Royer- Gollard, de M. Mole, ou le mien. Aucun de nous, que je sache, n'a reçu la moindre ouverture à ce sujet; aucun de nous n'y pensait; purs bavardages que tout cela.

Plusieurs circonstances ajoutaient, néanmoins, quelque peu à cet ébranlement des esprits, à ce bruissement sourd qui précède, d'ordinaire, l'approche d'une session. M. de la Ferronays, après s'être réconforté aux eaux de Carlsbad, h peine

revenu, à peine rentré en possession de son poste, était tombé en défaillance dans le cabinet même du roi, force avait été de lui accorder un nouveau congé de trois mois, plutôt pour ne pas renoncer à sa présence dans le conseil que dans l'espoir de l'y conserver. La perte était réelle et même grande, vu l'état de nos affaires. M. delà Ferronays était presque ce qu'avait été M. de Richelieu; c'était un vrai gentilhomme et un vrai ministre, libéral d'honneur et de cœur plus que de doctrine; il imposait également à la gauche et à la cour ; personne n'osait lui refuser sa confiance; en succombant, il ouvrait une large brèche, et l'ouvrait au rival qui lui ressemblait le moins.

Quand je dis rival, j'ai tort, et quand je dis que j'ai tort, je ne suis pas non plus tout à fait dans le vrai. M. de la Ferronays et M. de Polignac étaient amis; le ministre, loin de desservir l'ambassadeur le soutenait loyalement et de son mieux contre le reste du ministère ; mais le roi mourait d'envie dey se débarrasser de ce ministère-là; cherchant de l'œil des hommes de confiance pour y aviser, il penchait ^ naturellement vers un nom qui lui rappelait les' meilleurs souvenirs de sa jeunesse, et qui, d'ailleurs, avait des litres réels à sa reconnaissance. Je n'af-

firme point que M. de Polignac fut, en cela, d'intelligence avec son bon maître; mais soit hasard, soit coup de Jarnac, quand on le vit tomber des nues à Paris, qu'il venait à peine de quitter, juste au moment où M. de la Ferronays tombait en apoplexie, — et quand on sut, ce qui ne tarda guère à transpirer, que son congé lui avait été adressé impérativement de la part du roi, par M. Portails, gardien de l'intérim, à l'insu des autres ministres, — on ne douta pas qu'il n'y eut partie liée entre le roi, M. de Polignac et M. Portails, et que la première présidence de la cour de cassation, alors vacante ou près de l'être ne fût pour M. Portails l'enjeu de la partie. A tort ou à raison, on en fut encore plus convaincu, quand on entendit M. de Polignac, dans une séance de notre Chambre, faire, à propos pour lui, sans doute, mais, du reste, hors de tout propos, une profession de foi toute brûlante de libéralisme, et lorsqu'on vit les journaux torys en Angleterre renchérir l'un sur l'autre en éloges et en regrets de l'ambassadeur qui s'était -rendu tout à coup si cher à nos bons voisins.

Quoi qu'il en fût., le moment, s'il devait venir, n'était pas venu. Le ministère fit tête à l'orage; trop mal posé auprès du roi pour en rien attendre

OU pour oser lui proposer quelque nouveau choix qui le remît un peu en selle, il serra ses rangs comme un bataillon sous le feu de l'ennem-i. M. Portails, d'intérimaire, devint ministre des affaires étrangères en pied; M. Bourdeau, directeur général de l'enregistrement, devint sous-secrétaire de la justice, en attendant qu'il obtînt les sceaux, ce qui ne pouvait guère lui manquer, si tout ne manquait pas à tout le monde, et la session s'ouvrit, sans majorité pour personne, le roi guettant le bon moment pour prendre, contre nous, sa revanche.

A coup sûr, si nous avions eu en tête quelques grains de bon sens, nous étions bien avertis.

Il était clair :

1" Que le ministère, quelle que fût sa bonne volonté, et réelle elle était à ce moment, ne pouvait plus rien pour nous, tant que notre adhésion entière et cordiale ne mettrait pas à sa disposition une majorité effective et bien liée ;

2° Que dans l'état précaire où le plaçaient nos hésitations, il ne tenait qu'à un fil;

3° Que le roi tenait en main le ciseau fatal, et n'attendait plus que l'occasion;

k> Que dans l'impuissance où nous serions, le cas échéant, d'en former un autre plus solide, et mieux

sur ses pieds, le roi aurait beau jeu pour s'adres: er. à nos adversaires;

5° Qu'enfin, liinl que le ministère conserverait une apparence de majorité, le roi se tiendrait pour forcé de le subir.

La conduite à tenir était donc, pour nous, écrite en grosses lettres. Rien n'était plus aisé poui le centre gauche que de se mettre en plein accord avec le centre droit et la défection, et de réduire la gauche et la droite môme unies, ce qui ne pouvait arriver que par accident, à l'état de minorité habituelle; rien n'était plus aisé, dès lors, que de prendre à notre compte le ministère qui ne demandait pas mieux; il ne fallait, pour cela, que mettre de côté nos petites animosilés et nos petites lubies, et il fallait être aussi étourdis que nous le fûmes pour faire ce que nous fîmes.

La session s'ouvrit le 19 janvier. Le choix du bureau dans la Chambre des députés fut plus significatif en apparence qu'en réalité. Il se partagea entre noire petit groupe, personnifié dan» M. Royer-Collard ; la gauche modérée, dans M.Casimir Perier et le général Sébastiani; le centre droit, dans MM. do Berbiset Delalot; la droite ne put pas même se mettre d'accord sur son candidat.

MM. de la Bourdonnaie et Ravez figurèrent ex œquo sur la liste.

M. Royer-Collard fut appelé au fauteuil par le roi qui ne l'aimait guère, mais qui ne pouvait guère éviter de le nommer.

Le choix des vice-présidents et des secrétaires f jt à l'avenant.

Jusque-là, tout était au mieux.

Le discours du roi étant libéral dans une juste mesure, la discussion de l'Adresse dans les deux Chambres ne donna lieu qu'à des escarmouches insignifiantes.

De même tous les petits combats d'avant-garde. La tentative d'exhumer la sotte accusation contre les anciens ministres fut écartée, d'un commun aveu, par l'ordre du jour; point de pétition de quelque importance. La prorogation du monopole du tabac; une proposition sur le duel qui ne pouvait avoir aucune suite, amusèrent le tapis, tant bien que mal, jusqu'à l'apparition d'une loi qui devait décider du sort de la session, et, par contre-coup, de bien plus : du sort du ministère d'abord, et bientôt de celui de la monarchie.

Le ministère avait très bien choisi son terrain

pour cette épreuve décisive, et l'avait enc( re mieux préparé.

Il s'agissait de refondre sur un plan nouveau — nouveau, du moins, dans ses parties essentielles, — : l'ensemble de nos institutions administratives. Tout s'y trouvait encore sur le pied impérial : un préfet, dans chaque déparlement, assisté d'un conseil général et d'un conseil de préfecture ; un souspréfet, dans chaque arrondissement, assisté d'un conseil d'arrondissement; un maire dans chaque commune, assisté d'un conseil municipal; le tout, administrateurs et conseillers également au choix de l'autorité; la Charte n'y avait fait œuvre; pas trace de ce qu'on nommait jadis les libertés locales.

Ces libertés, il est bien vrai, aux premiers jours de la Restauration, on les avait fait sonner bien haut; quand nous avions, dans la Chambre introuvable, une opposition de gentilshommes, M. de Villèle en tête, c'était à qui nous en ferait de fête, point de liberté au singulier; beaucoup de libertés au pluriel, c'était le dicton du parti : la liberté, c'est la Révolution; les libertés, c'est la monarchie. Mais le ton avait bien changé, depuis que le parti avait tâté du pouvoir, et goûté de la bonne litière préparée par le despotisme. Ni M. de "V'illèle ni M. de

Corbière durant cinq ans de ministère; n'en avaient soufflé mot; leur silence s'était trouvé fort au gré de la gent administrative qui pullule en France à qui mieux mieux, et plus encore des hobereaux de province, qui trouvaient dans chaque conseil local, petit ou grand, une niche précisément à leur taille.

Il ne restait donc plus que nous, pauvres libéraux, dont la voix s'élevât de temps en temps pour sommer de leur parole les bons royalistes qui n'en faisaient que rire. Ce fut, de la part du ministère, un coup de maître de saisir ce joint pour nous satisfaire au delà, sinon de nos vœux, au moins de nos espérances, en appelant le côté droit sur un terrain où il ne pouvait lutter sans risquer de voir les discours et les engagements de son bon temps se dresser en quelque sorte contre lui. Ce fut un second coup de maître d'en rappeler le souvenir au roi, sans trop l'avertir du changement qui s'était opéré dans l'esprit de ses féaux, et d'obtenir son assentiment au nom de cette majorité introuvable dont il avait été le chef, et dont il espérait la résurrection. Ce fut enfin un troisième coup de maître et le meilleur à mon sens, une fois le consentement du roi obtenu, d'en user sans en abuser, de ne

point éparpiller ses efforts, de ne point attaquer nos institutions administratives, par tous les côtés vulnérables, de se borner au point décisif : l'introduction du principe électoral dans les principaux ressorts de la machine, en laissant à l'avenir son œuvre et sa peine. « Ne soyez point envieux du temps, » disait M. Necker âTAssemblée constituante, avec cette profondeur ingénieuse qui caractérisait son tour d'esprit. M. de Martignac l'imita en cela et n'était point sans quelques rapports avec lui.

Ce fut le 9 février que, à la très grande stupéfaction de nos adversaires, à notre très grande et très imprévue satisfaction, à la surprise tant soit peu inquiète des ministériels à pendre et à dépendre que, montant à cette même tribune, théâtre pendant cinq ans des bons tours de M. de Villàle, écho pendant cinq ans, des pesantes élucubrations de M. Peyronnet,M.de Martiguac nous lut de sa voix argentine, deux grands projets de loi, ornés de deux élégants exposés des motifs, dont il fit, avec sa bonne grâce accoutumée, dépôt entre les mains de notre président, M. Royer-Collard.

Le premier remaniait depuis a jusqu'à z toute notre administration municipale.

Il était divisé en cinq titres, subdivisés en cha-

pitres et les chapitres en sections; le tout ne jaugeait pas moins de cent quatre articles.

Le second, dédié aux conseils d'arrondissements d'abord, puis aux conseils généraux n'était guère moindre, deux titres, huit chapitres, quatre-vingtcinq articles.

C'était un code au grand complet.

L'ampleur de l'appareil masquait adroitement la modestie des innovations. C'était un vrai code en ce sens qu'il changeait fort peu de choses au fond des choses ; qu'il engageait le moins de questions qu'il se pouvait, se contentant de redresser çà et là les sentiers battus, de baptiser en noms nouveaux les vieux rouages de notre machine de Marly, de les ranger pédantesquement en ordre et sous d^îs numéros différents; mais ce n'était point là, de ia part de notre Solon au petit pied, stérilité d'invention, ni timidité de cœur; c'était de l'art et du plus fin; il offrait large pâture aux appétits friands de broutilles, et se réservait pour enlever par un coup de main la position difficile. «, S'étendre pour vivre et se concentrer pour combattre, c'est tout l'art de la guerre, » disait l'empereur Napoléon. C'est souvent aussi la stratégie des assemblées pohtiques; le débat y tient un peu du combat.

Cette redoute qu'il s'agissait de cerner d'abord à petit bruit, puis d'emporter à la pointe de l'épée, le moment venu, ce n'était pas moins que l'introduc- ' tion du principe électif sur toute la surface du pays^ à tous les degrés de l'échelle sociale; trente-huitV' mille cinq cent trois petites républiques à mettre sur pied et à installer ; plus de quatre cents conseils d'arrondissement, et plus de quatre-vingt conseils généraux à faire passer, pour lapremière fois depuis un quart de siècle, par le baptême de l'élection, de l'élection réelle, directe; à coup sûr, ce n'était pas petite affaire.

Le danger, sans doute, était plus apparent que réel; mais il était, tout au moins, assez apparent pour exiger d'un ministère placé, comme le nôtre, dans une position délicate et critique, toutes les précautions que la prudence peut suggérer,

M. de Martignac n'y épargna rien ; sa prudence habile, ingénieuse et néanmoins sincère ; il se ménagea réponse à tout, sans tromper personne. En présentant simultanément les deux projets de loi, son dessein n'était pas de les faire discuter, coup sur coup, dans la même session, c'était de comrgèucer par la loi municipale ou la portée du principe électif ne semblait pas aux esprits timides

aussi menaçante, vu le pauvre petit rôle qu'a toujours joué la municipalité dans notre organisation sociale, et de glisser, en quelque sorte, ce principe à la queue d'une discussion éparpillée sur cent objets différents; de l'obtenir comme de guerre lasse; et, si l'essai réussissait, comme il y avait lieu de l'espérer, d'en faire, l'année d'après, l'application à des corporations de plus haute volée.

Ce n'était pas tout.

M. de Martignac se gardait bien de calquer les élections nouvelles sur le patron des élections politiques. Tout au contraire, il n'épargnait rien pour effacer l'analogie et marquer les différences, en les faisant ressortir de la différence même du but. Au principe du cens fixe était substitué le principe mobile des plus imposés ; au renouvellement intégral, le renouvellement graduel ; le corps électoral prenait le nom d'assemblée des notables, qui sonnait mieux aux oreilles monarchiques.

Tout cela était sensé et avisé sans être illusoire et fallacieux; c'était jouer serré, mais jouer franc jeu.

Enfin, pour ajouter au caractère libéral de la loi en ajoutant, du même coup, aux différences, M. de Martignac, à l'exemple de ce qui s'était fait l'année

précédente pour les listes du jury, introduisait dans son programme le principe des capacités; il y admettait, de droit, quiconque offrait par ses antécédents et sa position des garanties d'éducation et d'indépendance.

Cela posé, que devions-nous faire? quelle devait être notre conduite?

Quand je dis nous on voit bien de qui je parle.

Il va sans dire que ce n'est pas des gens de la droite; ennemis déclarés du ministère, tout moyen de le mettre bas leur était bon , ni des gens de l'extrême gauche, ennemis, au fond de l'âme, de la monarchie elle-même: renverser un ministère de plus, c'était un pas de plus; je parle des deux centres, je parle des hommes animés d'intentions libérales, mais loyales et modérées, soit qu'ils siégeassent sur la lisière de la gauche ou de la droite.

Je parle surtout de nous doctrinaires, nous, à nos propres yeux, les hommes d'État en herbe et en espérance du parti whig de France, nous qui faisions état, en quelque sorte, de penser et d'agir dans une région supérieure aux préjugés de secte et de tradition, de voir plus clair et plus loin que les autres et même que les nôtres; nous enfin, s'il faut tout dire, qui ne haïssions pas qu'on nous lit.

en plaisantant, l'application des vers fameux de Lucrèce :

Sed nihil dulcius est bene quam munita tenere Edita doctrinâ sapientum templa serena, Despicere unde queas alios.

Encore un coup, que devions-nous faire?

Encore un coup, cela allait sans dire, et crevait les yeux les plus myopes; c'était Va-b-c du métier.

Mais ce qui n'est pas autrement aisé, c'est d'expliquer pourquoi nous fîmes précisément tout le contraire.

Au lieu d'entrer à pleines voiles, ou, si l'on veut, à pas de loup, dans un plan très bien agencé, dont l'issue, s'il réussissait, était tout à notre avantage, qui nous faisait franchir d'un seul bond plusieurs degrés dans notre propre voie, où nous n'avions rien à perdre en cas d'échec, qui pourrait même hisser les plus pressés d'entre nous au ministère, nous fîmes de notre mieux et comme à plaisir pour le contrecarrer de point en point.

Au lieu de laisser les choses à leur cours naturel, de suivre, entre les deux lois, l'ordre de présentation, de commencer par la loi municipale en

ajournant l'autre aux calendes de l'année d'après, m. 13

d'introduire, en un mot, le coin par le petit bout, nous réussîmes, non sans maint et maint effort, à l'aire nommer les deux commissions le même jour, puis, maîtres du terrain, en possession de la majorité dans l'une et dans l'autre, le mot d'ordre glissé dans l'oreille des affidés, fut de hâter le rapport de la loi départementale, et de faire traîner celui de l'autre.

Pourquoi? par quelle lubie? quelle mouche nous piquait si fort? Nous trouvions le ministère trop timide, comme si sa faiblesse ne provenait pas pour plus de moitié de notre faute. Il n'osait, disionsnous, toucher à l'arche sainte, porter la main sur les préfets et les sous-préfets de M. de Villèle; toute la police de ce beau sire était encore sur pied, et n'attendait plus que son joyeux retour. Nous étions pressés de voir des conseils élus les prendre au collet et en faire bonne justice; mais encore fallait-il pour cela que le principe de l'élection eût gagné son procès, et nous prenions très inconsidérément le bon moyen de le lui faire perdre.

Mais il en était un bien meilleur encore.

C'était de donner aux élections nouvelles un caractère tout politique, tant en apparence qu'en

réalité; de ne point permettre que le nom d'assemblée des notables fut substitué à celui de collèges électoraux, et le principe des plus imposés au cens fixe, bien que ce dernier fût, dans les communes rurales, c'est-à-dire dans les sept huitièmes des communes, ou tout à fait inapplicable, ou tout à fait dérisoire.

Nos commissaires reçurent sur ces deux chefs des instructions très positives ; on ne pouvait sacrifier plus stupidement le fond des choses à la puérilité de la forme.

De toutes les sottises enfin la plus sotte, celleY dont je dois, plus que tout autre, faire ici mon mea culpa, ce fut l'idée d'engager arbitrairement, à propos de la loi départementale, une question de principe qui portait fort au delà, qui n'avait rien de pressant et à laquelle les esprits n'étaient nullement préparés.

En étudiant, pour mon compte, notre appareil administratif, j'avais remarqué, depuis longtemps, l'extrême insignifiance de nos conseils d'arrondissement. Réduits pour toute attribution à la répartition de l'impôt foncier entre les communes, laquelle n'était devenue, depuis le cadastre, qu'une simple opération d'arithmétique; n'ayant, de pure

grâce, que l'humble faculté de donner quelques avis, quand ils en étaient requis, et de former des vœux, vaille que vaille, il m'avait toujours semblé qu'une telle institution ne figurait dans nos cadres bureaucratiques qu'à titre de décor et de symétrie; que ce n'était, en un mot, qu'une cinquième roue à un carrosse déjà bien enchevêtré de ces sortes de roues, et de bâtons dans ces roues-là.

Il me vint donc malencontreusement à la pensée, qu'au lieu de donner à ces corps sans âme un nouveau brevet d'existence, mieux vaudrait en provoquer la suppression pure et simple, et désencombrer par là le nouveau régime électoral de trois ou quatre cents élections superflues — d'autant, qu'à tout prendre, il se pouvait, que, armés de la popularité que leur donnerait l'élection, ces conseils devinssent des instruments de dégât et de dommage; que, ennuyés de n'être comptés que pour mémoire, de mâcher à vide, et de japper en l'air, ils profitassent de la faculté (la seule qui leur appartînt en propre) de donner des avis qui ne leur seraient point demandés, et de former des vœux sans avoir à répondre des conséquences, pour échauffer, à tort et à travers les esprits de leurs commettants, pour clabauder en temps de disette,

par exemple, contre les accapareurs ; en temps de crise financière contre tel ou tel impôt.

Je communiquai ces réflexions à nos commissaires, au général Sébastiani leur rapporteur en titre, à M. Guizot leur rapporteur anonyme. Elles furent adoptées par eux comme elles avaient été conçues par moi. Je veux dire fort à la légère, et prirent place dans le rapport, dont lecture fut donnée à la Chambre des députés le jour même (19 mars) où M. Dupin, lui, venait de lire son rapport sur la loi communale.

Le ministre de l'intérieur avait très vivement combattu, dans le sein de la commission, contre la suppression des conseils d'arrondissement. C'était, disait-il, et non sans raison, insérer à l'improviste, une loi nouvelle dans la ci proposée; c'était dépasser les limites légitimes du droit d'amendement. En même temps, il nous faisait avertir, sous main, de ne pas offrir au roi le moindre prétexte pour retirer le projet auquel il n'avait donné son assentiment qu'à contre-cœur.

Rien n'y fit.

la tua constanter funera, caece, niis.

Vint maintenant la question de savoir auquel des

deux rapports la Chambre accorderait la priorité.'

La loi communale était la première en ordre logique et en ordre chronologique. De même, quant à la lecture des deux rapports.

Nous ne tînmes compte ni de l'ordre de bon sens, ni de l'ordre de date, ni de la résistance très significative du ministère. En vrais gens de parti, nous insistâmes sur la priorité en faveur de la loi départementale, et nous l'obtînmes, grâce au concours de la droite qui riait sous cape, en nous rendant ce bon office ; c'était un second avertissement.

D'autres et de plus marqués encore ne nous manquèrent point, durant le cours de la discussion générale qui ne dura pas moins de dix jours. M. de Martignac et M. Portails s'expliquèrent aussi clairement que le permettaient leur position et leurs ménagements envers la Chambre, sur l'impossibilité où ils se trouvaient de persister dans leur entreprise, si l'on réussissait à en exagérer la portée et à en dénaturer le caractère.

Vint enfin l'instant décisif.

Ce fut sur l'article premier qu'il fallut s'exécuter et régler le sort des conseils d'arrondissement. La proposition de les supprimer passa, mais à grand

peine, après deux épreuves douteuses, et, cette fois encore, à l'aide de la droite, qui resta immobile sur ses bancs, laissant le débat entre nous et le ministère.

A peine M. Royer-Gollard, ébranlant, en fronçant le sourcil, sa perruque olympienne, eut-il prononcé le mot fatal, que nous vîmes M= de Martignac et M. Portails se lever et sortir, ayant cha^ cun sous le bras son portefeuille, comme pour aller le déposer aux pieds du roi.

La séance fit raine de continuer, mais tous les esprits étaient ailleurs. Le dénouement de cette pantomime tant soit peu théâtrale ne se fit pas attendre longtemps. 11 ne s'était pas écoulé dix minutes, c'est-à-dire le temps strictement nécessaire pour toucher barre aux Tuileries et s'en revenir au grand trot que déjà nos deux messagers de malheur étaient de retour. M. de Martignac silentium manu poscens, interrompit l'orateur sans lin laisser finir sa période^ comme Petit-Jean (Petit- Jean c'était, s'il m'en souvient, le bon M. Daunou) et monta solennellement à la tribune, tenant à demi déployée une grande feuille de papier ministre.

C'était l'arrêt de mort de ses deux projets.

C'était le sien par contre-coup.

Ce fut bientôt celui de son maître.

Mais n'anticipons point.

Ce pptit coup d'État, ou, si l'on veut, ce gant jeté par le ministère à sa majorité, si tant est qu'elle fut sienne, acheva de la disloquer. Les éléments qui la composaient ne tenaient déjà guère ensemble ; elle ne se maintint en apparence qu'à la condition de se traîner dans les menus détails de questions insignifiantes, et de tracasseries financières ; un seul point de débat excepté, sur lequel je reviendrai tout à l'heure, on feuilleterait vainement, après trente ans et plus, les procès-verbaux de la Chambre élective, durant le reste de cette session, qui promettait de si bons fruits, sans y rien trouver qui soit digne de fixer l'attention.

Notre Chambre fit un peu meilleure figure. En confiant aux députés le soin de remanier tout l'ensemble de nos institutions administratives, le ministère nous avait commis celui de remanier tout l'ensemble de notre organisatiou militaire (il s'entend sous le rapport juridique). Nous y travaillâmes de tout cœur, et, sinon avec plus de fruit, en définitive, du moins avec plus de succès au premier moment.

Le plan préparé était bon. On en trouvera l'exposé détaillé en tête du rapport dont je fus chargé. La commission choisie par la Chambre fut meilleure encore ; elle se composait de militaires de premier ordre et de magistrats consommés. Les uns et les autres y portèrent un esprit vraiment libéjal et une grande expérience. Nous obtînmes du gouvernement qu'il divisât ce qu'il nommait le code de la juridiction militaire, en trois grandes lois distinctes, savoir :

La constitution des tribunaux;

La compétence;

La procédure; après maintes et maintes séances où toutes les questions furent débattues solidement et de bon accord, je fus désigné comme rapporteur de la première loi, le général Dode de la seconde, et M. Decazes de la troisième.

Je fus également chargé du rapport d'ensemble par des conclusions générales.

Je ne crains pas d'affirmer que notre travail répondit pleinement et de tous points aux excellentes intentions du gouvernement d'alors et de la commission elle-même (il s'entend dans la partie que nous eûmes le temps de mener à bonne fin).

Ea relisant aujourd'hui le rapport que je soumis à la Chambre le 4 mai 1829, je trouve ce travail dont il contient l'exposition fidèle très digne d'approbation, je dirai presque d'admiration. Jamais, je crois, dans une matière aussi compliquée, aussi mêlée, aussi délicate, la ligne de démarcation entre les droits de l'autorité civile, et les exigences de l'autorité militaire, entre les principes de la justice et les nécessités de la discipline n'avait été tracée d'une main, tout à la fois, plus ferme et plus souple ; jamais les problèmes ardus qui naissent, de pas en pas, sur ce terrain, n'avaient été abordés plus de front, et résolus avec plus de décision et de circonspection. Il va sans dire, qu'en tout cela, je n'étais qu'un simple plumitif, admis à placer mon mot dans l'occasion, et que tout le mérite en revenait aux sages militaires et aux savants jurisconsultes qui s'entendent si rarement, et qui s'entendirent si bien cette fois. J'ajouterai qu'ils ne s'entendirent que trop bien; car ils furent vivement attaqués en sens opposé par leurs confrères respectifs. La discussion fut très longue et très animée. En ma double qualité de rapporteur et de doctrinaire, j'eus largement ma part de reproches de l'un et de l'autre côté. Nous y perdîmes quel-

ques plumes, mais le gros morceau nous resia.

Dans un tout autre ordre de choses et d'idées, une question soulevée à l'improviste faillit faire brèche à deux de nos codes, et lancer notre Chambre dans une voie d'innovation dont elle était bien loin de mesurer la portée ; comme j'y pris grande part, j'en dirai ici quelques mots.

Il s'agisssait de la contrainte par corps. Le gouvernement proposait d'adoucir un peu cette mesure de rigueur, selon moi, tout à fait barbare, et barbare dans les deux sens de ce mot; c'est-à-dire aussi absurde qn'odieuse. Chacun s'y prêtait volontiers. Notre commission, sur le rapport de M. de Bastard, n'y faisait point difficulté, quand un magistrat très justement considéré parmi nous, en raison de son expérience, de son savoir, et du rôle qu'il, avait joué dans plusieurs de nos assemblées délibérantes, proposa, tout à coup, de son chef et sans s'en être entendu soit avec le gouvernement, soit avec la commission, d'interdire désormais l'exercice de la contrainte par corps, en matière de lettre de change, lorsque la cause de celte forme d'engagement ne serait pas commerciale.

Ce magistrat, c'était M. Siméon.

Au fond, il avait raison. Sa proposition se rét^é-

rait au principe général de notre législation ; point de contrainte par corps en matière civile. Contrainte par corps de plein droit, en matière commerciale ; telle est la règle, en théorie, du moins, et sur le papier; notre code civil y est formel ; de même notre code de commerce. Mais, tout en invoquant cette règle trop oubliée ou, si l'on veut, trop méconnue dans la pratique, Siméon faisait fausse route, et ne savait pas bien où il en était ni où il allait ; je ne résistai pas au malin plaisir de le lui expliquer.

Il faisait fausse route en ce sens qu'au lieu d'imposer au porteur de la lettre de change c'est-à-dire, au demandeur, l'obligation de prouver, lorsqu'il entendait exercer la contrainte par corps, que la cause de sa créance était d'origine commerciale, c'était au signataire, c'est-à-dire au défendeur qu'il imposait l'obligation contraire. C'était renverser les notions élémentaires du droit ; en droit, c'est au demandeur de prouver sa thèse; c'était renverser les notions les plus élémentaires de la logique; en logique, point de preuve négative.

Il ne savait, en outre, ni où il en était, ni où il allait. S'il s'était fait représenter les registres des écrous d'une prison pour dettes quelconque, de

SODVENIRS. 205

Sainte-Pélagie par exemple, il se serait convaincu, à sa très grande surprise, qu'en France, aucun commerçant ne subit la contrainte par corps, grâce à notre régime des faillites, et aux facilités qu'offre ce régime aux commerçants en détresse pour transiger avec leurs créanciers sous autorité de justice; il se serait également convaincu, à sa non moins grande surprise, qu'en France, les prisons pour dettes ne sont peuplées que par des débiteurs non commerçants, arrêtés pour dettes purement civiles, contractées sous couleur et forme de lettres de change ; d'où il suivait que sa proposition, en la supposant adoptée, et sincèrement exécutée, aurait complètement vidé les prisons pour dettes et réduit à néant la contrainte par corps.

C'est ce que je démontrai, pièces en main, avec un degré d'évidence et de rigueur qui ne comportait pas de réplique, et, si je m'en fusse tenu là, je ne sais trop ce qui en serait arrivé. Mais j'allai plus loin, et ce fut mon tort. Je saisis l'occasion qui m'était naturellement offerte, pour attaquer avec la la dernière vigueur l'institution de la contrainte par corps, et pour faire honte au législateur de se donner, en la maintenant, un double démenti, et de contrecarrer doublement ses dis-

positions les plus sensées et les plus humaines.

C'était trop, sans doute; c'était plus que n'en pouvait porter une Chambre timorée et méticuleuse comme la nôtre; c'était trop surtout dans une discussion introduite incidemment, et pour ainsi dire de raccroc. On ne me répondit pas ; on laissa tomber l'incident; on écarta l'amendement de Siméon qui, fort empêché, ne le défendit que du bout des lèvres, et l'ordre établi se maintint par prétérition.

Je ne me tins pas pour battu; j'écrivis mon discours et le fis imprimer. Je le fis lire aux bons esprits à ce connaissant. M. Rossi, en particulier, l'approuva de point en point ; mais il me dit avec ce bon sens plein de finesse en quoi il excellait : Quand on veut réussir en ce bas monde, et très bas est le monde ; il faut se garder de prendre le taureau par les cornes; or c'est précisément prendre le taureau par les cornes que d'attaquer à brûlepourpoint un vieux préjugé. Vous avez expliqué vous-même commentles commerçants de profession échappaient à la contrainte par corps, grâce aux facilités que leur offre, s'ils sont de bonne foi, le régime de la faillite; qui vous empêche d'introduire, au profit des débiteurs civils engagés par

lettre de change un procédé à peu près de même nature? Le résultat sera le même, et le combat Unira faute de combattants. Il y faudra quelques précautions de plus pour constater la bonne foi des débiteurs, attendu l'absence habituelle de comptes en règle ; il faudra dégager la cession de bien des formalités qui l'encombrent et des frais qui la dévorent; il faudra faire, en un mot, pour l'état de déconfiture en matière civile ce qu'on a fait pour l'état de faillite en matière commerciale ; mais il n*y a rien là d'impossible, ni même de très difficile.

— Voulez-vous, repris-je à l'instant, vous charger de ce travail? je me chargerai, moi, de le présentera la session prochaine.

— Très volontiers.

Nous nous mîmes à l'œuvre; ce travail existe; on le retrouvera dans mes papiers, écrit d'un bout à l'autre de la main même de M. Rossi.

Les événements survenus en 1830 ne me permirent point de donner suite à ce projet.

Notre session finit comme elle avait commencé, par un coup d'épée dans l'eau contre le ministère "Villèle; mais, s'il en fut, celte fois encore, quitte pour la peur, il l'échappa belle, et le coup aurait porté s'il avait été mieux visé.

Quand je dis le ministère Yillèle, j'abrège. C'est, de ma part métonymie, ou synecdoche ; c'est le tout pour la partie, l'entrepreneur pour l'ouvrier. ^M. de Peyronnet, son garde des sceaux, avait fait quelques économies sur le budget dont la manutention lui était confiée ; au lieu de les reverser au trésor, comme l'exigeait impérieusement notre comptabilité d'alors, il avait entendu en faire son profit, ministériellement s'entend, et prélever sur ce reliquat de quoi se construire une salle à manger nouvelle, et remeubler son appartement d'apparat; les dépenses étaient faites, mais non encore soldées, lorsque force lui avait été de déménager. Son successeur, trouvant, d'une part, la carte à payer, et de l'autre, pour y faire face, des économies dont il ne se reconnaissait pas le droit de disposer, fut obligé de porter la question devant la Ciiambre des députés, en demandant un supplément de crédit ad hoc. Dieu sait, dès lors, quel haro ce fut sur M. de Peyronnet; de toutes parts on tomba d'accord que le procédé médité par lui, et consommé, en tant que cela avait dépendu de lui, était irrégulier, et qu'il devait, en payant le tout, payer pour tous. La commission du budget conclut en ce sens, et la Chambre, sur la proposition de M. Du-

pin, décida que le recouvrement delà somme dépensée induement,c'est-à-dire sans crédit préalable, serait poursuivi par le ministre des finances actuel, contre l'ancien garde des sceaux, par devant les tribunaux, comme s'il s'agissait d'une dette ordinaire.

Ce fut en cet état que la question nous advint, pêle-mêle avec toutes les autres questions de finance. Nous associer à cette disposition ainsi prise ab irato, cela n'était guère possible; approuver l'irrégularité, ou, du moins, la tolérer, c'était de mauvais exemple, outre que c'était entrer en lutte avec l'autre Chambre. Substituer à son procédé tant soit peu brutal, quelque chose de meilleur aloi, à la bonne heure; mais quoi ? Là était la difficulté.

M. de Peyronnet avait, sans droit, sans nécessité, sans motif ni prétexte suffisant enrichi Thôtel de la chancellerie d'une construction nouvelle et d'un ameublement nouveau. En laissant l'un et l'autre à son compte, l'État avait-il droit de se les adjuger ou la possibilité de les lui rendre?

Les maçons, les peintres, les tapissiers employés à ce bel ouvrage, y avaient donné leur temps, leurs peines, leurs avances, comptant travailler pour

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