RÉVOLUTION DE JUILLET
Notre existence politique, entrant désormais dans une phase nouvelle, j'y vais suivre, pas à pas, selon ses fortunes diverses, la destinée de notre cause et de notre pays; j'exposerai exactement, je l'espère, et sincèrement, j'en suis sûr, la très petite part que j'ai prise aux événements de 1830; j'expliquerai plus en détail, celle que j'ai prise un peu plus tard, à la direction des affaires.
Enlro le 1" janvier et le 2 mars, jour de la réu-
nion des Chambres, rien n'est venu interrompre les progrès constants de l'opposition sur toutes les faces de la France, ni troubler la tranquillité réelle )u affectée du roi, retranché derrière son ministère. Il se faisait fort d'attendre l'orage, voire même de le défier, étalant, avec quelque liberté vis-à-vis du gouvernement anglais, les préparatifs de cette expédition d'Alger, qui devait, selon lui, en le couvrant de gloire, affermir à jamais son trône et mettre sa prérogative hors de page. Certains bruits d'ébranlement dans le cabinet circulaient sans autre fondement que le désir de ceux qui les inventaient ou les propageaient, et ne correspondaient à rien de réel, si ce n'est peut-être à quelque rivalité de préséance entre M. de Polignac et M. de la Bourdonnaie; Vun, disait-on, ne voulait point d'égal et Vautre point de maître, rivahté toutefois plus apparente que sérieuse ; car, si j'ai été bien informé, celui-ci, plus clairvoyant que celui-là, se sentant glisser sur la pente et pressentant ce que lui imposerait de témérité son rôle habituel de démagogue royaliste, ne cherchait guère qu'une porte de sortie décente qui mît sa vanité à couvert : Il y allait de la tête, dit-il après l'événement, fai voulu tenir les cartes; il les laissa, sans
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regret que je croie, à son prétendu rival ; M. de Montbel, qui le remplaça, en se montrant plus modeste, se montra plus résolu.
Ce petit accroc ne changea rien, d'ailleurs, à rien. La session s'ouvrit au jour fixé. Le discours du roi fut doublement belliqueux : en menaçant le dey d'Alger, il bravait le cabinet de Saint-James; en tendant la main à son peuple, il lui jetait le gant.
Personne ne s'y méprit ni ne fît semblant de s'y méprendre, pas même la Chambre des pairs, toute garnie qu'elle eût été récemment de partisans de M. de Villèle. Elle intima, dans son adresse, respectueusement sans doute, mais nettement, à qui de droit, qu'elle tenait les prérogatives de la couronne pour solidaires des libertés du peuple. « Placées sous votre sauvegarde, disait-elle au roi, ces libertés sont les liens qui attachent les Français à votre trône et à votre dynastie et les leur rendent nécessaires. »
Personne, ni dans la Chambre ni dans le cabinet,
ne prit la parole pour relever l'insinuation, et
M. de Chateaubriand ne se fit pas faute de l'expli-
' quer en mettant bel et bien les points sur les i.
"~^ A peine arrivé à Paris, force lui avait été de
mettre bas toute réserve et de s'exécuter, c'est-à-
dire de donner sa démission d'ambassadeur, et, cela fait, il n'était pas homme à s'en tenir là; Toccasion de se mettre en scène était trop belle pour qu'il la laissât échapper. Il se plaignit amèrement de tous et d'un chacun : les uns l'avaient traité d'apostat, les autres de renégat, par ordre, ajoutait-il, ou par permission. Quel était au juste le sens de ces phrases? qui étaient les uns? qui les autres? c'est ce dont nous ne prîmes pas grand souci, trouvant fort bon qu'il profitât de la circonstance pour dire au roi son fait; et le roi, de son côté, faisant contre fortune bon cœur, prit l'adresse en bonne part.
L'état de la Chambre des députés ne lui permettait pas, d'ailleurs, de se montrer difficile. Dès le premier jour, elle y allait bon jeu bon argent; sur les cinq candidats à la présidence, trois appartenaient au centre gauche et deux à cette minorité minime qu'on appelait la défection; le reste du bureau fut à l'avenant, deux de la gauche et trois du centre gauche.
Le roi, bon gré mal gré, nomma pour président M. Royer-Collard ; on eut quelque peine à faire entendre raison au président d'âge, M. Labbey de Pompières, qui tenait à se signaler en quittant le
fauteuil par quelque esclandre et à faire feu avant l'ordre.
\ La commission de l'adresse fut choisie sous la même impulsion. Quatre de la gauche, cinq du centre gauche. Le mot d'ordre fut le refus de concours : unanimité sur ce point.
J'en fus informé l'un des premiers
La commission ayant été nommée le 10 mars, je me trouvais le 14 au soir chez le roi, aux Tuileries. Il s'y tenait une de ces grandes réunions qui, portaient alors, en langue de cour, le nom d'appartement; c'était comme qui dirait l'un de ces jeux d'enfants où Madame demande toute sa toilette; y était invité de droit ou d'usage quiconque occupait quelque part un poste quelconque. Je n'ai jamais été convié, sous la Restauration, qu'à ce genre de réunion. La commission de l'adresse s'y trouvait comme moi, et peut-être qu'm petto elle en était l'objet principal. Le roi, so!t qu'il sût déjà, soit qu'il présumât simplement de quoi il retournait là, faisait force gracieusetés, vaille que vaille. Etienne, nommé rapporteur à l'unanimité dès la veille, après avoir eu sa bonne part de ces avances, se pencha vers moi, en mettant le doigt sur sa bouche, et me répéta à voix basse, mais mot pour
mot, le paragraphe fatidique déjà arrêlé et couché par écrit :
« L'intervention du pays dans la délibération des intérêts publics est consacrée par la Charte. La Charte fait du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement avec les vœux de votre peuple la condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques. Notre dévouement nous condamne à vous dire que ce concours n'existe pas. »
C'était en ces termes que l'adresse de la Chambre des députés répondait au discours du trône. Au défi, le cartel, c'était rendre coup pour coup. A ce langage où la fierté le disputait au respect et l'audace à la mesure, il était aisé de voir d'où partait le trait. Personne, dans la commission, et moins que personne son rapporteur, ancien censeur impérial, n'était en état ni en position de parler à la royauté de si haut sans l'abaisser ni l'offenser. Il y fallait le patriote de 1789, le royaliste de 1792, le réactionnaire, l'homme aux cloches de l'an V, le confident de la légitimité en exil, le plébéien de ISl^, répondant: Noble vous-même! k l'offre d'un titre de noblesse, et' bientôt le grognard de 1830, suivant, à regret, le char du vainqueur, comme
l'esclave antique, non pour lui rappeler, cette fois, qu'il était homme, mais pour lui rappeler qu'il était roi, et lui criant : Sursum! pour peu qu'il fit mine de courber la tête devant l'émeute.
M. Royer-Collard, en sa qualité de président de la Chambre, siégeait dans la commission de l'adresse, et, là où il siégeait, s'il ne présidait pas, il régentait, et, là où il imposait son avis, il le frappait à son coin.
Je serrai la main à Etienne en le quittant, sans mot dire, et, la soirée finie, je rentrai chez moi, content au fond de l'âme, mais, au fond de l'âme, plus pensif et plus perplexe que je n'en convenais avec moi-même.
L'adresse fut lue le 15 et discutée le 16 en séance secrète, ce qui veut dire que le public fut exclu des tribunes; mais tous les députés étant à leurs bancs, au nombre de plus de quatre cents, et la foule, une foule immense, assiégeant toutes les avenues, tous les vestibules du palais Bourbon, on était informé, de moment en moment, des moindres incidents de chaque séance.
Le président ayant donné lecture de l'adresse, en faisant ressortir, d'un ton où l'auteur perçait quelque peu, le paragraphe décisif, après deux ou
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trois discours qui ne furent guère qu'un échange de banalités, le nouveau minisire de l'intérieur prit la parole, aborda résolument la question, et, tirant à bout portant sur la prétention qu'aurait une Chambre des députés de faire et de défaire les ministères par acte de bon plaisir, il la qualifia sans plus de ménagements que l'adresse elle-même n'en gardait.
— Une seule Chambre, dit-il, absorberait les deux autres pouvoirs législatifs ; elle s'emparerait de la puissance executive, de l'initiative des lois, de l'armée... C'est le sentiment profond de cette vérité qui faisait dire, avec tant de raison, à celui de nos collègues que vos récents suffrages ont signalé à la nomination du roi : c Le jour où le gouvernement^ n'existera que par la majorité delà Chambre; le jour où il sera établi en fait que la Chambre peut repousser les ministres du roi et lui en imposer d'autres qui seront ses propres ministres et non ceux du roi, ce jour-là, c'en est fait non seulement de la Charte, mais de cette royauté indépendante qui a protégé nos pèves, et de laquelle la France a reçu tout ce qu'elle a jamais eu de liberté et de bonheur. »
3e n'assistais pas à la séance, aucun étranger n*y
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était admis. Je ne puis dire précisément s'il passa quelques nuages sur l'auguste front du patriarciie de la doctrine à cette citation exhumée de ses juvenilia parlementaires; je m'imagine qu'il fit bonne contenance. Il y devait être aguerri; ce n'était pas la première rencontre où son dogmatisme d'hier se trouvait bec à bec avec son dogmatisme d'aujourd'hui; mais, tel qu'il était, ce dut être pour lui un vrai calice d'amertume de se voir défendre par Benjamin Constant, qui s'en passa le malin plaisir.
Dans ce premier choc, l'agressive fut au ministère.
Après le ministre de l'intérieur vint celui de l'instruction publique, M. Guernon de Ranville, que personne n'avait jamais entendu parler, dont personne n'avait jamais entendu parler. Il se prit corps à corps avec Benjamin Constant, attaqua l'adresse à fond et non sans vigueur, en protestant contre toute arrière-pensée de coup d'État avec une vivacité qui tenait de l'enthousiasme : il était sincère à cette époque; l'événement, quel qu'il ait été, permet de lui rendre cette justice.
Les répliques, de notre part, furent ternes. L'impatience universelle souffrit à peine qu'on
écoutât un autre nouveau venu en politique, mais bientôt passé maître, M. de Ghantelauze, lequel, moins timoré ou plus prévoyant, invoquait de prime abord un 5 Septembre monarchique. « Aux voix! aux voix! criait-on de tous les bancs, aux voix ! la clôture de la discussion générale ! » Elle fut fermée, et malheur aux discours écrits, il fallut les remettre en poche.
Le lendemain fut le grand jour.
On franchit au pas de course les neuf premiers paragraphes de l'adresse, non sans offrir néanmoins à M. de Polignac une ou deux occasions de faire ses prouves d'éloquence d'une façon tout à fait réjouissante.
Arrivé au dixième, un membre du centre droit, homme grave, honnête et sensé, proposa de substituer à ce paragraphe (celui du refus de concours) la rédaction suivante :
« Cependant notre honneur, notre conscience et la fidélité que nous avons jurée et que nous garderons toujours nous oblige à faire connaître à Votre Majesté qu'au milieu des sentiments unanimes de respect et d'affection dont votre peuple vous entoure, de vives inquiétudes se sont manifestées à la suite des changements survenus depuis la dernière session. C'est
à la haute sagesse de Votre Majesté qu'il appartient de les apprécier et d'y appliquer le remède qu'elle croira convenable. Les prérogatives de la couronne placent dans ses augustes mains lesmoyens d'assurer cette harmonie constitutionnelle aussi nécessaire à la force du trône qu'au bonheur de la France, s
Cet amendement passait pour avoir été concerté avec M. Courvoisier, ministre de la justice, lequel, homme du centre gauche, n'était, disait-il, entré dans le cabinet Polignac que pour travailler à le dissoudre, et à prévenir un conflit entre la couronne et le pays.
Ce qui est certain, c'est qu'il avait pris soin d'être indisposé le jour de la discussion, et qu'on le remarqua d'autant plus que, doué de quelque faconde, on le tenait pour l'orateur de celte réunion de médiocrités inconnues ou peu s'en fallait.
Cet amendement devint le terrain du débat.
M. Guizot, qui venait d'atteindre l'âge fixé par la Charte à la majorité politique, et débutait à cette tribune qu'il a depuis si glorieu; emenl occupée, attaqua vigoureusement la rédaction nouvelle; M. Berryer, dont on peut dire même chose, lit même chose mais en sens inverse ; il attaqua l'amendement comme identique au paragraphe et portant,
sauf les ménagements de langage, une égale atteinte à la prérogative royale. M. Berryer fut plus applaudi par les siens que M. Guizot; à la droite, la partie était mieux liée et les claqueurs plus bruyants. L'amendement fut à peine défendu et n'obtint pas même les honneurs du scrutin.
On sait le reste.
L'adresse tout entière fut adoptée le 16 mars à six heures et demie du soir par une majorité de quarante voix — 221 contre 181, — et présentée au roi le 18 à midi, dans la salle du trône, avec la cérémonie d'usage.
Quelques-uns des membres désignés par la voie du sort ne crurent pas devoir accepter cette mission; mais plusieurs de leurs collègues se joignirent à cette députa tion, qui parut ainsi plus nombreuse que de coutume.
Au miheu de l'embarras singulier et de la conti'ainte visible qui se manifestaient sur la figure des ministres, des courtisans et des députés, acteurs ou témoins de cette cérémonie, M. Royer-Collard, qui présentaitradresse,commeprésidenlde la Chambre, la lut d'une voix grave, mais altérée, surtout aux derniers paragraphes, et le roi, qui l'avait entendue avec calme, lui fit d'un ton où la plus vive émotion V
perçait sous raffectation de la dignité royale, cette réponse délibérée d'avance en conseil des ministres :
« Monsieur, j'ai entendu l'adresse que vous me présentez au nom de la Chambre 'es députés.
» J'avais droit de compter sur le concours des deux Chambres pour accomplir tout le bien que je méditais; mon cœur s'afflige de voir les députés des départements me déclarer, de leur part, que ce concours n'existe pas.
X » Messieurs, j'ai annoncé mes résolutions dans mon discours d'ouverture de la session; ces résolutions sont immuables; l'intérêt de mon peuple me défend de m'en écarter.
N » Mes ministres vous feront connaître mes intentions. »
Cette scène me fut racontée à l'entrée des Tuileries, au sortir même de l'audience, par M. Gauthier de Bordeaux, l'un des membres de la commission, et l'une de nos conquêtes sur le côté droit. Après avoir été longtemps l'ami intime de M. de Peyronnet son compatriote, M. Gauthier avait quitté le drapeau de la droite pour prendre le nôtre, sans intérêt personnel, sans autre motif qu'une conviction honnête et sincère; en me faisant ce récit avec ni. 16
un certain degré de vivacité méridionale, il était ému sans être ébranlé.
Le lendemain, au milieu d'une affluence extraordinaire, le ministre de l'intérieur remit au président de la Chambre des députés une ordonnance royale qui prorogeait la session au 1*' septembre.
Cette prorogation prononcée dans le silence et le calme imposant d'une impression profonde, le président déclara la séance levée. Des cris de Vive le roi! éclatèrent du côté droit ; quelques cris de Vive la Charte! d\i côté gauche. Un cri de Vive la con^ stitution! partit en même temps d'une tribune publique. Des membres de la droite y répondant par d'autres cris : A bas les factieux! invoquaient l'autorité du président pour faire évacuer les tribunes; mais il leur fit observer que son autorité venait de finir avec la séance, et tout le monde se sépara dans le désordre de la plus vive agitation.
Arrêtons-nous ici pour quelques instants.
L'amendement de M. de Lorgeril étant pour ainsi dire tombé des nues durant le cours de la discussion, et n'ayant été soutenu que par un seul député, peu connu et sans autorité dans la Chambre (M. Paul de Beaulieu), on ne saurait, en bonne justice, nodputer son peu de succès aux passions de
ces 221, qui demeurent, à juste titre, responsables de tout ce qui s'en est suivi. Même chose, à pareille condition, serait arrivée à toute proposition quelconque sur un sujet quelconque. Mais, si cet amendement avait été annoncé en temps utile, s'il avait été préparé par les efforts personnels de tous ceux qui le préféraient au fond de l'âme, expliqué bien et dûment dans des entretiens préliminaires; s'il avait été, par exemple, présenté en nom collectif par le ministère Martignac, et défendu par M. de Martignac lui-même avec celte adresse merveilleuse et cette éloquence persuasive qui jamais ne lui faisait défaut, que lui serait-il arrivé? Et s'il avait été adopté à mon grand regret, j'en conviens, s'il avait pris dans l'adresse la place du paragraphe Royer-Gollard, que serait-il arrivé ? L'amendementne différait, au vrai, du paragraphe que par le choix des termes et le de^ré d'insistance dans le fond même des idées; c'était un refus de confiance substitué au refus de concours ; dès lors, et par cela seul, le roi ne se trouvant pas au pied du mur, n'étant pas réduit à choisir immédiatement entre son ministère et la Chambre, la discussion pouvait s'ouvrir; il se pouvait que le ministère s'efforçât de gagner plus ou moins la
confiance de la Chambre, il se pouvait que le tiers parti, auteur de l'amendement, s'y prêtât plus ou moins, et, s'il en était résulté, ce qui n'avait rien non plus d'impossible, des rapprochements, des transactions, des compromis, si le tiers parti avait fini par reprendre pied dans le ministère, sous la raison Martignac ou toute autre, — bref, slTélat de choses antérieur à la crise que nous traversions s'était rétabli en nousoffrant ainsi qu'au roi l'occauon de revenir sur nos sottises réciproques, — nul doute que cela n'eût mieux valu qu'une révolution même légitime, même glorieuse. Je ne dis pas qu'animés comme nous l'étions, nous en eussions été bien aises; je viens de faire à cet égard mon humble mea culpa, mais je reconnais que nous aurions eu raison de l'être et tort de ne l'être pas. La réwluûone&lYultima ratio des peuples comme la guerre est Vultima ratio des rois : même en ayant bonne cause et bonne chance, on n'y doit recourir qu'à la dernière extrémité.
Vains regrets louLefois, si regrets ilya; car, encore un coup, à qui la faute, si nous avons encouru cette extrémité? à qui la faute, si l'amendement Lorgeril a passé presque incognito, sinon à ses patrons, qui l'ont lancé dans la mêlée en enfant perdu et pour
l'acquit de leur conscience, sans en prévenir ni le soutenir?
Je reviens.
En ajournant la session au 1" septembre, l'intention du roi était manifeste; il entendait châtier l'insolence de la Chambre des députés en la congédiant, intimider le corps électoral et lui imposer désormais des choix à souhait. Il s'en était expliqué en plein conseille 17, c'est-à-dire le lendemain de l'adresse et la veille de l'audience où lecture lui en avait été donnée. Trois de ses ministres, MM. Courvoisier, Chabrol et Guernon de Ranville, ayant risqué contre ce beau plan de timides objections, il avait écarté ces objections haut la main.
Du reste, grand fracas de menaces dans les journaux royalistes, poursuites à cou;^s redoublés contre les auteurs, destitutions à bras raccourci, chants de victoire anticipés sur Alger, revues sur revues du Dauphin à Toulon, départ de M. de Bourmont pour un autre Marengo, à son retour un autre 18 Brumaire. En attendant, ses soldats chantaient, à pleine voix, dans leurs chambrées :
^Alge est loin de Waterloo; On ne déserte pas sur l'eau;
2i6 SOUVENIRS.
Ne craignons pas de trahison De notre général Bourmont.
Plus de sept cents électeurs parisiens se réunissaient dans la grande salle des Vendanges de Bourgogne, sous l'invocation des 22i , à la voix d'Odilon Barrot, qui les sommait de leur parole et leur promettait assistance au nom du peuple français ; et la très petite faction : A ide-toi le ciel (aidera^ ameutée en 1827 pour Textermination du ministère Villèle, ouvrait ses rangs, en 1830, pour l'extermination du ministère Polignac, aux chefs de l'opposition modérée, plaçant à sa tête ni plus ni moins que M. Guizot.
Ce fut sur ces entrefaites, ou, si l'on veut, à travers cette mêlée que le roi et la reine de Naples, traversant la France pour regagner leurs États, arrivèrent à Paris et s*y arrêtèrent pendant quelques jours. Ils venaient d'Espagne, après avoir installé sur le trône fraîchement restauré de ce royaume et confié à la Barbe bleue qui s'y prélassait leur fille, la princesse Christine, en qualité de quatrième ou cinquième femme, je ne sais plus lequel. Leur séjour devint le signal d'une succession de fêtes qui contrastaient singulièrement avec l'agitation les esprits et le tohu-bohu des affaires. Rien n'y
fut négligé pour les bien divertir. La plus remarquée de ces fêtes, ce fut celle que leur offrirent au Palais-Royal le duc et la duchesse d'Orléans; tout y était napolitain, si bien qu'au bouquet du feu d'artifice, Salvandy, s'approchant à pas de loup d\i maître du logis, put lui dire tout bas : "N — Monseigneur, la contre-épreuve est parfaite, et chacun y met du sien; nous sommes au pied du Vésuve, et nous dansons aux approches de l'éruption.
Elle ne se fit pas attendre.
Le 16 mai, au retour du Dauphin, le jour même où l'expédition appareillait à Toulon, la Chambre des députés fut dissoute.
Les collèges d'arrondissement étaient convoqués pour le 3 juillet;
Les collèges de département pour le 20;
La session au 1'' août.
Trois jours après ce coup de parti, M. Courvoisier ministre de la justice et M. de Chabrol ministre des finances donnèrent leur démission.
Alea jacta erat.
n fallut, dès lors, armer en guerre à l'intérieur en même temps qu'à l'extérieur, livrer assaut au
corps électoral en même temps qu'à la Casauba, serrer les rangs au dedans comme au dehors, y combler les vides et faire des recrues. Au lieu et place de M. Courvoisier, on appela M. de Chanlelauze, premier président de la cour de Grenoble, homme de bien, bon magistrat, grand ami du Dauphin, mais réactionnaire à outrance, le même, nous l'avons vu, qui, dans la discussion de l'adresse, décorait du nom de 5 Septembre monarchique le coup d'Étal qui se préparait. Notre calendrier politique n'a point admis cet euphémisme.
M. de Montbel, peu connu jusque-là, sinon comme l'ami et le défenseur ardent de M. de Villèle, préposé d'abord, faute de mieux, à l'instruction publique, puis transféré, faute de mieux encore, à l'intérieur, quand fit faux bond M. de la Bourdonnaie, reçut enfin, et cette fois pour tout de bon, les finances des mains de M. de Chabrol. Ce n'est pas qu'il y fût plus expert qu'en toute autre chose, mais on n'avait guère de choix, et c'était d'ailleurs un homme de cœur; jamais, dans saV mauvaise fortune, Charles X n'a mis la main sur un serviteur plus décidé, plus intrépide et plus fidèle. "S Comment, pourquoi, par quel secret motif M. de Peyronnet s'est, en définitive, trouvé, dans ce
coup de feu, le ministre de l'inlérieur, c'est-à-dire l'homme principal, plutôt que M. de Villèle, si ce fut au défaut de ce vieux routier et pour éviter ses sages conseils, ou pour ménager la vanité de M. de Polignac en lui épargnant un mentor, ou enfin tout simplement pour nous faire peur et en qualité de croque-mitaine, je n'en sais rien, mais, en tout cas, nous n'en étions plus à tenir grand compte des noms malencontreux et de gens à pis faire.
Voici ce que je trouve dans une lett: e de moi en date du 20 mai :
« Je suis hors d'état de vous donner aucune nouvelle delà révolution ministérielle qui vient de s'opérer; c'est un second 8 Août ajouté au premier; il a surpris tout le monde, bien que tout le monde en parlât depuis longtemps. Que produirat-il? Je l'ignore; mais je ne crois pas qu'il ait une grande influence sur les élections ; c'est la victoire de M. de Polignac sur M. de Villèle, voilà tout, pour le moment. M. de Peyronnet arrive bien tard pour influer sur la formation des listes électorales; il n'a réellement que cinq jours pour y susciter des fraudes, et c'est un temps bien court pour que cela produise un grand résultat. »
Afin de lui venir en aide, néanmoins, on ima-
i50 SOUVENIRS.
gina un dernier moyen; ce fut d'adjoindre à ce séide au premier chef un séide au petit pied. On détacha du ministère de l'intérieur la division des travaux publics ; on en fit un département minis-
4ériel que l'on confia à M. Capelle.
KM. Capelle était réputé dans la clique du château l'homme aux expédients ; ancien préfet sous l'Empire, et préfet des plus zélés, successeur de M. de Barante à Genève, et chargé spécialement d'exercer sur le châfeau de Coppet une surveillance inexorable — l'ayant rendu non seulement inhospitalier mais inhabitable, au point de réduire madame de Staël à s'en évader comme d'une geôle — naturellement il était devenu légitimiste passionné sous la Restauration, et bientôt l'âme damnée de cette camarilla d'intrigants qui disposaient du comte d'Artois sous le règne de Louis XVIII et demeurèrent le conseil secret de Charles X durant les premières années de son règne. Du moment où, grâce aux circonstances, cette camarilla en était venue à ses fins et se trouvait en position de jouer la monarchie à pair ou non sur une élection générale, il était simple qu'elle employât son homme de confiance et l'en crût sur parole quand il se donnait pour expert à manipuler la machine électorale.
On vit bientôt ce à quoi aboutit son savoir-faire. La lettre dont je viens d'extraire un fragment était adressée à Coppet. Nous comptions y passer l'intérim que nous laissait d'abord espérer le simple ajournement de la session, et je me disposais à y rejoindre ma famille; mais c'était compter sans les événements. Aussi écrivais-je dès 17 mai :
« Voici la dissolution ; elle est au Moniteur ce matin; les collèges sont convoqués pour le 13 juillet, et j'aurai juste trois semaines à passer à Coppet... Il paraît que les bruits d'ajournement étaient faux. Le Dauphin a paru plutôt content de son voyage. On dit que M. de Polignac aurait demandé une refonte du ministère, dans l'inquiétude que M. de Villèle ne l'emporte auprès du roi, et qu'à la première difficulté, il ne soit renvoyé. Cela est-il vrai? Je n'en sais rien; toujours est-il que voilà la partie engagée ; il faut la gagner. »
Je partis, en effet, le 22 mai pour Coppet, et j'en revins le 20 juin. Durant ce court intervalle, l'expédition d'Alger, comme chacun sait, réussit au delà de toute espérance.
Voici ce que je trouve dans une lettre de moi datée du jour même de mon arrivée :
« Après dîner, j'ai fait une visite à madame Gui-
zot, que j'ai trouvée tout en larmes, parce que le gouvernement proroge jusqu'au 12 juillet les élections de plusieurs départements, ainsi que vous le verrez par les journaux...
» J'ai du reste, recueilli fort peu de nouvelles. Il paraît que le succès de l'expédition d'Alger a déconcerté les politiques qui s'étaient déjà arrangés sur le retour de la flotte à Toulon. On ne croit pas que cela ait une grande influence sur les élections, qui seront bonnes, même, dit-on, de l'aveu du ministère. Que fera-t-il? Personne n'en sait rien, ni lui-même non plus. Le roi, dit-on, tient tour à tour des langages différents selon les personnes auxquefles il parle; tantôt il est fier et matamore; tantôt il paraît abatlu. Au moment où je termine cette lettre, on m'apporte le Moniteur. L'Eure est au nombre des départements dont l'élection est retardée jusqu'au mois prochain... On crie beaucoup contre cette mesure. Nul doute qu'elle n'ait été prise à mauvaise intention; mais je ne crois pas que le résultat en soit altéré. On s'attend à gagner trente ou quarante voix. »
En suivant ainsi presque jour à jour la crise où nous étions engagés, je. continuerai à extraire de ma correspondance tout ce qui peut éclairer sur
l'état des esprits et les incidents du moment.
22 juin. « M. Berlin de Vaux ne voit pas en beau la situation des choses; il croit que rien ne décidera la cour à céder et qu'il en faudra venir aux grandes extrémités; mais il a, dans ces grandes extrémités, une confiance que je voudrais avoii aussi grande. Il dit que c'est aussi l'avis de M. de Chateaubriand. »
24. « J*ai dîné hier chez M. Pasquier avec beaucoup de monde, et de cette espèce de monde qui attend le résultat des élections moitié avec espoir, moitié avec effroi. Il paraît au reste que nous ne débutons pas le mieux du monde ; car on disait là que le bureau provisoire du collège de Strasbourg, celui où M. B. Constant est candidat, avait été confirmé à une grande majorité... Sémonville m'a assuré que dans aucun cas on ne pourrait nous faire concourir avec une autre Chambre illégalement élue; il m'a assuré qu'à cet égard il ne fallait conserver aucun doute, que ses calculs étaient justes, et que soixante pairs de plus ne suffiraient pas pour changer, sur ce point, la majorité. Dieu le veuille. »
26. « Les élections vont beaucoup mieux encore qu'il n'était permis de l'espérer; tout le monde compte que, sur cette première fournée, nous au-
rons une trentaine de voix de profit, et douze à quinze sur l'autre, ce qui fera cinquante voix, au moins, de majorité. Ce que nous en ferons ensuite, c'est ce qu'il faudra voir : à chaque jour sa peine. >
27. « Nos succès d'élection vont toujours croissant. Dieu sait ce que cela pourra amener à la fin, et, si le gouvernement ne se décidera pas à frapper son coup d'État avant la convocation de la portion ajournée, plutôt que d'attendre que sa défaite soit complète. On ne parle cependant encore de rien. >
28. « Il paraît admis d'un commun accord qu'on commencera la session, s'il y a lieu, sans remettre encore une fois le marché à la main au roi. Plus la Chambre sera forte en libéraux, plus il sera facile de se conduire ainsi; car alors personne ne soupçonnera la majorité dô faiblesse. »
29. « J'ai vu ce matin le duc d'Orléans... Il ne croit pas que le gouvernement soit inquiet du dénouement de l'affaire d'Alger... Quant aux desseins de la cour sur nos affaires intérieures, tout ce qu'il peut dire, c'est que le roi lui a protesté à plusieurs) reprises et avec une grande solennité qu'il ne sortirait jamais de la Charte. Du reste, il ne sait absolument rien des projets ministériels, ni même de l'effet que les élections font au château. >
SOUVENIRS. 2l«
1" juillet. « J'ai été au mercredi de M. Pasquier. Le gouvernement est assez inquiet, assez abattu, chacun y tire visiblement de son côté; M. de Peyronnet voudrait se faire une existence indépendante (le M. de Polignac; Taspect des choses est infiniment moins menaçant qu'il y a deux mois. »
6. « Nos élections des grands collèges ne vont point mal... Si les choses continuent ainsi nous en gagnerons une douzaine; ce qui, ajouté aux trente que nous avons gagné dans les petits collèges, nous fera une avance de quarante voix par-dessus les deux cent vingt et une, et sans compter ce que nous doivent rapporter les élections ajournées. Du reste, on ne dit rien encore de ce qui se passe ou se médite aux Tuileries ; il paraît que la consternation y est réelle, mais n'a encore porté aucun fruit. »
8. «: Nos élections vont de mieux en mieux. Il paraît clair que nous gagnerons quinze ou vingt voix dans les grands collèges. Quel est l'effet de tout cela à la cour, il est difficile de le dire ; le roi paraît fort soucieux, mais personne n'ose parler devant lui de changement. Les journaux du parti sont fort timides. »
9. « Les élections vont leur train, mais il ne paraît pas que rien bouge encore aux Tuileries. On
dit le roi plus décidé que jamais. On dit même qu'il a fort rudoyé M. de Peyronnet pour quelque timide insinuation de changement; l'opinion des habiles est que le roi, après avoir joué et perdu la carte des élections, jouera maintenant celle des coups d'État. Il en est même qui s'en réjouissent; M. de Chateaubriand est de ce nombre ; quant à moi, j'en ai toujours grand'peur, et je suis d'avis de faire tout ce que l'honneur et le bon sens permettent pour l'éviter, »
€ Broglie, 10 juillet.
» L'élection d'arrondissement ira sur roulettes; quant à celle de département, voici l'état des choses :
» Nombre d'électeurs 417
» A nous 217
» Au gouvernement 190
» Douteux 20
» Bernay 13 juillet. Votants 305
» A nous 221
» Au gouvernement 82 »
« Evreux, 21 juillet.
Noire accouchement est glorieux, mais il est
pénible. Hier, nous avons nommé Villemain et M. Gattier. Notre dernier concurrent était M. Thomas, député de Marseille, l'un des deux cent vingt et un non réélus dans cette ville ; un pauvre électeur, au lieu de Thomas, a écrit Nicolas; sans cela, il passait. Il passa le lendemain. 9
t Paris, 23 juillet.
» Le vent semble toujours au coup d'État, mais ajourné après la réunion des Chambres et les sottises qu'on espère de la Chambre des députés; c'est beaucoup, car enfin il est permis d'espérer qu'elle ne fera pas de sottises; en tout cas, je crois que la plus grande serait le coup d'État lui-même. Je ne saurais vous dire à quel point j'ai été satisfait de l'esprit général dans le département de l'Eure, de ce mélange de bon sens et de résolution que j'ai trouvé partout; les élections ont été conduites avec une admirable intelligence et une grande fermeté, et pas une arrière-pensée. Je suis fermement convaincu que, en cas de coup d'Élat, le refus d'impôt s'établirait promplement et universellement, sans aucun désordre, et que le succès