‹ Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de Broglie (volume 4)Chapitre 8 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

serait certain. Je préfère cependant beaucoup qu'on n'en vienne pas là. »

26. « Le Moniteur àe ce mal in vous dira où nous en sommes. Jamais l'idée de coup d'État n'avaitY paru plus éloignée. Qu'allons-nous faire ? Je ne puis le dire; demain, j'aurai vu quelques personnes. En ce moment, je ne puis que sortir pour aller courir. Nous voilà donc en pleine révolution. Arrivez, il ne faut pas se séparer maintenant. »

27. « Tout est encore ici fort tranquille. La police a essayé de faire hier quelques soulèvements artificiels; elle en a été pour ses peines ; tout le monde regardait faire et haussait les épaules. Nous attendons les pairs et les députés absents, pour délibérer et prendre parti. >

28. « Tout est ici dans une grande agitation, mais il n'y a nul danger pour qui ne le va point chercher. Jusqu'à présent, on n'a tiré que des coups de fusil en l'air. »

29. « Je vous envoie G... pour vous guider. Vous ne pouvez venir qu'à pied à cause des barricades. Les deux journées que nous venons de passer ont été belles et glorieuses. Je n'ai couru aucun danger, mais les difficultés qui se présentent pour sortir d3 la situation sont immenses; désarmer le

peuple maintenant, et lui faire supporter Charles X, est une entreprise peut-être au-dessus de celle que le peuple a surmontée. »

Ici finit ma correspondance par l'arrivée de ma famille à Paris; ces courts extraits n'ont d'autre avantage que de placer l'esprit en présence et pour ainsi dire sous le feu même des impressions de chaque moment. Je vais maintenant reprendre serlalim le cours des événements, en n'insistant que sur ce que j'ai vu ou fait de ma personne.

Le résultat des élections était accablant. Sur quatre cent vingt-huit députés, l'opposition en comptait deux cent soixante-dix, le gouvernement cent quarante-cinq, majorité cent ving-cinq, observant toutefois que chaque parti revendiquait et tenait pour siennes les treize voix de l'amen- 4ement Lorgeril.

\Dès le 4 juillet, les ministres avaient tenu conseil sur le parti qui leur restait à prendre : offre de démission pro forma, refus pro forma également. Le lendemain, première délibération sur ley coup d'Etat, mais uniquement entre les ministres ; résistance de M. Guernon de Ranville, hésitation de M. de Peyronnel. Le 7 juillet, décision prise-en\ présence du roi et du dauphin, travail prépara-

toire partagé entre M. Chantelauze et M. Peyronnet. Le 9, entrée de l'armée française dans l'enceinte même d'Alger.

A cette nouvelle, le moment paraissant venu de caver au pire, je rassemblai chez moi tous ceux de mes amis politiques qui se trouvaient à demeure ou de passage à Paris ; pairs, députés élus déjà ou sur le point de l'être, hommes de lettres, hommes du monde, avocats, journalistes; nous étions entre quarante et cinquante. Il fut admis, d'un commun accord, qu'au coup d'Etat qui nous menaçait la première réponse devait être un appel énergique au refus de l'impôt, un appel par toutes les voies ouvertes à la publicité. C'était tenir ferme sur la défensive, défier le gouvernement de nous poursuivre en justice, et donner à l'indignation publique le temps d'éclater.

Mais, s'il suivait sa pointe, que faire ?

Ce qu'avait fait Hampden en 1040.

Et si l'indignation publique en venait à l'appel aux armes, que faire?

Ce qu'avait fait Hampden l'année d'après.

Nous n'en étions pas encore là. A chaque jour son œuvre et sa peine, à nouveaux faits, nouveaux conseils.

Le gouvernemenl, en attendant, jouait serré. La session devant s'ouvrir le 1" août, il faisait étalage des préparatifs que cette solennité rendait nécessaires. Les journaux ne tarissaient pas sur les projets de loi déjà libellés, sur les réformes faites ou à faire; les lettres closes étaient expédiées; j'avais la mienne, et, celle-là, je suis bien fâché de ne l'avoir pas conservée; plusieurs, même, n'ont reçu les leurs qu'au lendemain de la catastrophe. Point d'appareil militaire; point deV mouvement de troupes dans Paris ni aux environs; le ministre de la guerre en titre d'office, M. de Bourmont, triomphait en Algérie, faisant rendre gorge et vider les lieux au dernier des Barberousse; son aller ego intérimaire, M. de Champagny, ne sachant rien de rien, tout favori qu'il était du Dauphin, se délassait en villégiature aux environs de la capitale. Le duc de Raguse, l'un des quatre majors généraux de la garde, et précisément celui qui se trouvait de quartier, s'escrimait avec Arago, à l'Académie des sciences, ignorant qu'on lui réservait in petto le mmandement de la garnison en résidence dans le département de la Seine, au cas où le coup d'État aboutirait à un coup de main. Tout était tranquille au dehors et à

la surface, les conciliabules allant leur train à petit bruit, et ainsi cheminâmes-nous jusqu'au 25 juillet, c'est-à-dire jusqu'à la veille du jour qui ne devait pas avoir de lendemain pour la monarchie restaurée.

M. de Vaulabelle a rendu compte de ce 25 juillet avec une fidélité si dramatique, que je ne résiste point à lui emprunter ce récit in extenso. '\<i Le château de Saint-Gloud, résidence de Charles X, recevait, chaque dimanche, un certain nombre de visiteurs attirés par le désir de se montrer au roi et de' faire leur cour. L'affluence, ce jour-là, ne se trouvait pas plus considérable que d e coutume. Au nombre des personnages politiques qu'y avait amenés l'habitude des devoirs contractés envers le prince autant que le sentiment de vague inquiétude qui, depuis un mois, tenait le public politique et le monde officiel en si grande alarme, était un homme dont le rôle avait été in- V fluent dans les premiers événements de la Restau- ^ration:le baron de VitroUes. L'avant-veille, dans une longue audience où il remerciait le roi de lettres patentes spéciales relatant les services particuliers qui justifiaient sa récente promotion à la pairie, M. de VilroUes avait trouvé Charles X corn-

plètement fermé sur les moyens dont il entendait! faire usage pour surmonter les difficultés de la situation... il voulut, à diverses reprises, amener l'entretien sur la nature et le mérite des mesures réclamées par la circonstance, en développant luimême un plan de résistance appuyé sur l'organisation des forces royalistes de l'Est et du Midi ; mais, chaque fois, Charles X détournait la conversation plus qu'il n'avait coutume de le faire ou demeurait silencieux. C'était sous l'impression des doutes et de l'inquiétude qu'il avait emportés de celte entrevue que M. de Vitrolles arrivait à Saint- Cloud. Il trouva dans le cabinet du roi servant de salle de conseil, M. de Polignac et tous ses collègues et dix ou douze autres personnes. La physionomie des ministres et celle du roi lui-même, qui ne tarda pas à paraître pour se rendre à la messe, laissaient apercevoir une certaine préoccupation. Charles X ne s'arrêta que quelques instants ; midi sonnait ; il se dirigea vers la chapelle, suivi de MM. de Polignac et de Montbel ; la plupart des ministres demeurèrent dans la salle du I conseil; M. de Vitrolles y resta comme eux, et aborda successivement MM. de Chanlelauze, Capelle et Guernon-Ranville, mais en se bornant avec

les deux premiers à quelques phrases vagues sur la gravité des circonstances, l'habileté et les précautions que demandait le remède qu'on y voudrait apporter; il fut plus explicite avec le ministre de l'instruction publique.

^» — Je ne vous demande pas votre secret, lui ditil, mais je dois vous avertir que c'est le sort de la monarchie qui se trouve en jeu. Peut-être vous trompez-vous sur la différence des temps. Telle mesure qui vous était facile au commencement du ministère, même il y a six mois, ne serait plus possible dans l'état d'effervescence où se trouve aujourd'hui l'opinion, et aurait inévitablement les plus funestes, les plus incalculables résultats.

» Six mois auparavant M. de Vitrolles avait développé à M. de Montbel tout un ensemble de mesures poHtiques destinées, disait-il, à arrêter la royauté sur la pente révolutionnaire où elle se trouvait entraînée. Dominé par la pensée de cette différence des temps qu'il venait d'invoquer contre les projets dont il redoutait la tentative dans la situation actuelle des esprits, et voulant prévenir M. de Montbel contre ses appréciations précédentes, du moins dans ce qu'elles avaient de trop absolu, de trop hasardé, il se rendit dans la galerie. »

» De larges travées mettaient cette galerie en communication avec la chapelle et la tribune du roi. Cent cinquante à deux cents personnes, groupées en face de ces ouvertures, avec l'intention apparente d'y entendre la messe, se tenaient debout, causant à voix presque haute, et s'occupant de tout autre chose, hormis de l'office qui venait de finir, quand M. de Vitrolles arriva et joignit M. de Monlbel. Tous les deux se dirigèrent vers la salle du conseil, en précédant le roi, que retardaient dans sa marche les témoignages et les paroles de bienveillance qu'il adressait aux différentes personnes rangées sur son passage.

» — Je n'ai pas l'intention de pénétrer les secrets du conseil, disait M. de Vitrolles au ministre des finances, mais je dois vous prévenir contre les illusions qui environnent toujours les hommes revêtus d'un grand pouvoir. La situation n'est plus aujourd'hui telle que nous pouvions la voir, il y a quelques mois. L'opinion est avertie; un acte de vigueur même légal trouverait la résistance préparée. Non seulement vos adversaires se sont comptés et organisés, mais vos amis n'ont plus la même confiance dans votre force et dans votre habileté; vous pouvez risquer de vous trouver sans appui.

» M. de Monlbel écoutait et ne répondait que peu de mots vagues et sans signification précise. Son interlocuteur et lui arrivèrent bientôt dans le grand cabinet. Apercevant alors de M. de Peyronnet, M. de Vitrolles quitte M. de Montbel, aborde l'ancien collègue de M. de Villèle, et lui montrant la table où les ministres allaient prendre place : "^^ » — Vous allez décider là, tout à l'heure, le sort de la monarchie, lui dit-il; on m'a plus d'une fois appelé au conseil privé du roi sans que je l'aie demandé ; aujourd'hui, je le demanderai.

» — Mais vous savez mieux que personne que les discussions du conseil privé n'ont jamais servi à rien, lui répondit M. de Peyronnet.

» En ce moment, le roi rentrait; tous les assistants se rangèrent immédiatement en demi-cercle selon l'usage, et, comme il avait coutume de le faire, Charles X, en passant devant chacun d'eux, leur adressa quelques paroles. Sa figure était plus sérieuse qu'auparavant, son visage plus coloré, sa i phrase plus courte; au bout de dix minutes, toutes \ les personnes étrangères se retirèrent, et le roi demeura seul avec ses ministres, i

» Au nombre des personnages politiques qui venaient de quitter le cabinet royal était le marquis

SOUVENIRS. m

de Sémonville, grand référendaire de la Chambre des pairs; caractère souple, délié, que tous les pouvoirs depuis 1789 avaient eu pour courtisan, et qui, échappé à tous les naufrages, avait eu l'art de trouver dans chaque tempête un moyen d'augmenter sa fortune. La veille au soir, il était venu visiter M. de Vitrolles, espérant obtenir de lui quelque confidence sur les projets des ministres. Ce dernier ne pouvait rien lui apprendre; l'un et l'autre se livrèrent à toutes les suppositions que pouvaient leur inspirer moins leurs espérances que leurs appréhensions secrètes, et, combinant les faits, calculant les probabilités, ils se séparèrent après avoir décidé que les ministres resteraient dans la charte; que les Chambres se réuniraient le 3 août; que la lutte s'engagerait devant elles; que le ministère y pourrait bien succomber, mais que, d^ns tous les cas, l'opposition, composée comme elle l'était, en immense majorité, d'hommes attachés à la monarchie, ne pousserait jamais la résistance jusqu'au refus de l'impôt, cette dernière raison des assemblées populaires.

» — Eh bien, nous nous trompions singulièrement hier, dit M. de Vitrolles au grand référendaire, en sortant du cabinet du roi.

tes SOUVENIRS.

» — Comment cela ? dit M. de Sémonville, je n'en crois rien.

» — Comment? mais à la préoccupation qui est sur toutes ces figures, à l'embarras des ministres à causer entre eux, à leur embarras plus grand de parler avec les autres, ne voyez-vous pas qu'ils vont avoir là de bien sérieuses délibérations auxquelles malheureusement je ne me fie point.

» — Mais ils ont, en effet, une délibération bien sérieuse à prendre, c'est le discours de la couronne; croyez-vous donc que ce soit une chose facile à faire, qu'un pareil discours, dans les circonstances ou nous sommes ?

» — Ils vont faire bien autre chose! »

» — Ce discours sera bien difficile, répétait M. de Sémonville, dont le renom de pénétration, de sagacité et de finesse était proverbial dans le monde officiel de cette époque.

» Le préfet de police, M. Mangin, se trouvait également au nombre des fonctionnaires venus à Saint- Cloud. Quelques-uns des minisires auxquels M. de VitroUes venait de parler de l'état de fermentation des esprits, et de la résistance que rencontrerait toute mesure de rigueur même légale, firent appeler ce magistrat, et, sans l'instruire des résolutions

qu'ils allaient prendre, lui demandèrent s'il était vrai que l'opinion publique présentât une agitation alarmante. M. Mangin déclara que, quoi qu'on lit,. . Paris ne bougerait pas et qu'il en répondait sur sa' tête. »

» Le conseil s'ouvrit immédiatement. Les différentes ordonnances arrêtées dans les réunions précédentes furent lues de nouveau, dans leur texte, en présence du roi, ainsi que le rapport destiné à les justifier. M. de Polignac renouvela les assurances déjà données sur les dispositions prises pour assurer l'exécution des actes soumis à l'approbation du conseil ; il était en mesure, disait-il, de comprimer, sur-le-champ, toute tentative de résistance. Le roi recueillit ensuite les avis. Les ministres, successivement interrogés dans l'ordre d'importance de leurs départements, approuvèrent également la rédaction définitive de ces actes, sans qu'un seul fît la moindre observation. Le roi s'était) interrompu à différentes reprises, dans cette formalité, pour assurer que les résolutions dont il demandait la sanction n'excédaient pas les limites posées par la Charte à son pouvoir, et qu'il avait la ferme volonté de rentrer dans la lettre du pacte constitutionnel dès que l'effervescence des esprits

270 SOOVENIRS.

serait calmée. Quand Charles X eut pris toutes les voix, il s'apprêta à signer; mais, au moment d'apA poser son nom au bas des papiers étendus devant lui, le vieux roi s'arrêta, appuya son front sur ses deux mains, et demeura pendant quelques intants absorbé dans une sorte de méditation. Puis, relevant avec lenteur sa tête blanche et reprenant la plume, il dit :

> — Plus j'y réfléchis, plus je suis convaincu\ qu'il est impossible de faire autrement. »

» Et il signa. Chaque ministre signa après le roi, et

^chacun d'eux, en posant la plume, seleva, se tourna

vers le monarque, et s'inclina profondément devant

lui. Ce muet et absolu dévouement à ses volontés

parut émouvoir assez vivement Charles X. »

» — Messieurs, dit-il à ses conseillers, lorsque le sacrifice fut consommé, voilà de graves mesures ; vous pouvez compter sur moi comme je compte sur vous ; c'est désormais entre nous à la vie et à la mort. )

D Une ordonnance spéciale mettait le maréchal duc de Raguse en activité de fonctions comme gouverneur delà première division militaire, dont il portait déjà le titre, a dit M. de Polignac. Charles X, connaissant le prix que le maréchal attachait à

cette marque de confiance, se réserva, avec sa bienveillance ordinaire, de le lui annoncer luimême. »

» A peu de moments de là, lorsque les ministres quittaient Saint-Gloud pour revenir à Paris, le duc d'Orléans sortait de Neuilly pour se rendre au château de Saint-Leu, à un dîner que lui offrait le duc de Bourbon. Les personnes invitées étaient assez nombreuses, et l'on remarquait, parmi elles, l'ambassadeur d'Angleterre sir Charles Stuart, le comte de Loewenhielm ministre de Suède, l'ambassadeur de Sardaigne, plusieurs membres du corps diplomatique et M. de Vitrolles. On se pro- 'mena dans les jardins avant de dîner. Le duc d'Orléans, accourant auprès de M. de Vitrolles, lui prit le bras et l'interrogea sur les faits qu'il pouvait connaître.

» — Vous avez été à Saint-Cloud ce matin? lui demanda-t-il avec une sorte d'anxiété, qu'y avezvous vu? Que pensez-vous?

» M. de Vitrolles dépeignit au prince l'aspect du cabinet du roi, et ne lui cacha pas ses craintes sur une détermination qui pourrait amener quelque grave changement.

» — Mais que voudraient-ils faire ? ils ne sauraient

se passer des Chambres, ni sortir de la Charte, répondit le duc avec une certaine émotion. »

» Puis insistant sur les détails que lui avait donnés son interlocuteur, il renouvelait ses questions et multipliait ses conjectures. Après le dîner, il y eut spectacle ; on joua deux pièces, l'une sérieuse, l'autre comique; les acteurs étaient des personnes delà société, et parmi celles-ci, le comte Loewenhielm, "^et une Anglaise, Sophie Dawes, déjà marquée du sceau de la plus déplorable célébrité. Entre les deux pièces, le duc d'Orléans revint auprès de M. de Vitrolles, recommençant ses demandes et répétant, sans cesse:

» — Mais que peuvent-ils vouloir? que prétendent ils faire?... Ah! mon Dieu, que nous réservent-ils?

» Pendant qu'à cette heure avancée de la soirée, le dernier des Condé, inoffensif vieillard, réservé à une fin tragique, et ayant sa cause dans les événements qui se préparaient, s'abandonnait insoucieusement à la gaieté provoquée par de joyeuses scènes ; * tandis que, d'un autre côté, le prince son hôte, à qui ces événements allaient donner une couronne, inquiet de l'avenir, dominait avec peine son agita- | tion et son trouble, à Paris, le ministre de la justice, M. de Chanlelauze, faisait appeler à son hôtel

M. Sauvo, rédacteur en chef du Moniteur, lui remettait les ordonnances signées dans la journée et lui enjoignait de les publier le lendemain.

» M. Sauvo parcourut ces pièces; il ne put retenir un mouvement de vive émotion. »

» — Eh bien? lui demanda M. de Monlbel qui était présent.

» — Dieu sauve le roi et la France ! répondit M. Sauvo.

» — Nous l'espérons bien, répliquèrent ensemble les deux ministres.

» — Messieurs, leur dit M. Sauvo, en se disposant à sortir, j'ai cinquante-sept ans, j'ai vu toutes les journées de la Révolution, et je me retire avec une profonde terreur. »

Ce tableau est achevé, rien n'y manque; ni l'ensemble, ni les détails, ni l'exactitude, ni le trait; j'en affirme hardiment la parfaite vérité. Pour reconnaître la fidélité d'un portrait, il n'est pas indispensable d'en avoir vu, de ses propres yeux, l'original.

Après le 25, le 26.

Après le 26, le reste.

Je ne sais quel philosophe a dit, je ne sais où, que l'événement le plus attendu prenait au déni. 18

pourvu l'esprit le plus attentif. Ce fut le cas, celte fois, du moins, quant à moi. J'étais aux aguets, comme on l'a vu, sans préjugés, sans illusions; je tenais mes gens pour capables de tout, par outrecuidance, par étourderie, par servilité, par laisser aller, selon le caractère de chacun ; mais j'espérais toujours un peu, qu'au dernier moment le cœur leur ferait défaut; aussi lorsque, le 26 à midi, M. Villemain entra dans mon cabinet, tout bouillant d'indignation, il me trouva livré à mes préoccupalions ordinaires, nescio quid mjeditans nugarum., lotus in mis; \e Moniteur était sur mon bureau; je ne l'avais pas décacheté.

— Eh bien, me dit-il, vous avez vu les crimes de ce malin?

J'ouvris le ilfowt/ewr; j'y lus les crimes, et mon premier soin fut d'écrire aux députés nouvellement élus dans l'Eure, de venir à Paris sur-le-champ et de se tenir prêts à tout événement.

Je sortis avec M. "Villemain; puis, chacun de notre côté, nous courûmes à pas pressés chez nos meilleurs amis pour essayer de nous réunir et de nous recorder; mais il arriva tout naturellement que, chacun 9'eux en faisant autant, personne ne rencontra personne durant la première moitié de

la matinée; ce ne fut qu'à la tombée de la nuit que j'appris successivement ce qui s'était passé depuis Tapparition du Moniteur.

Je ne reproduirai point ici ce qu'on peut lire dans tous les récits publiés alors et ctepuis. On sait que le premier acte de résistance appris naissance dans les ateliers de la presse, et force était bien; la première ordonnance, la première en ordre comme en importance, était un arrêt de mort pour tous les journaux, et cet arrêt leur avait été signilié dès l'aube du jour par une circulaire du préfet de police; ne pas protester, c'était abdiquer; de là, la réunion presque immédiate des principaux organes de la publicité quotidienne dans les bureaux du National^ le plus hardi de tous, et le mieux placé pour répondre à tout venant : de là l'énergique protestation rédigée par M. Thiers, et signée de quarante-sept noms presque tous devenus oélèbres : de là la consultation arrêtée dans le cabinet de M. Dupin, avocat en titre du Comtitutionnely entre les membres les plus accrédités du ' barreau de Paris, consultation qui n'aboutit néan- , moins qu'à déclarer l'illégalité des ordonnances, ' sans rien engager sur la conduite à tenir, mais qui ne tarda pas à porte.- ses fruits; de là^ en effet, et

ce fut le premier coup de tocsin, cette double décision rendue presque simultanément par le tribunal civil en référé et par le tribunal de commerce enjoignant aux imprimeurs du Courrier français et du Journal du Commerce de passer outre à l'impression de ces deux feuilles, nonobstant toute inhibition administrative.

Mais que faisaient, en même temps, les députés présents à Paris ?

Ce que nous faisions nous-mêmes : ils se cherchaient l'un l'autre, dans cette immense cité. Une première rencontre avait eu lieu, celle-là tout à fait fortuite, chez M. Casimir Perier; ils n'étaient que sept; on n'y put rien arrêter, sinon d'en provoquer une seconde, laquelle eut lieu vers huit heures du soir chez M. de Laborde. Renvoi au lendemain chez M. Perier, les présents n'étant pas treize.

Que faisait le roi?

Il chassait; parti de Saint-Cloud à sept heures du matin, il n'y rentrait qu'à onze heures du soir.

M. de Polignac?

Ministre de la guerre par intérim, il passait une adjudication.

Le duc de Raguse?

Il attendait sa lettre de service, et les ordres du roi, qui s'alla coucher sans les lui donner.

Cependant, si Paris était tranquille, ce n'était qu'en apparence. Le Moniteur étant affiché, des groupes se formaient au Palais Royal et dans les rues adjacentes pour le lire et le commenter; quelques orateurs en plein vent montaient sur des chaises pour en donner lecture à haute voix. Vers la fin de la matinée les groupes allèrent grossissant d'heure en heure et les propos devinrent injurieux et menaçants. Les ouvriers, à la fin de leur Journée, et sortant de leurs ateliers, s'attroupaient au lieu de se disperser, et les maîtres, sans doute, y étaient pour quelque chose. Voici, du moins, un fait qui n'est peut-être que trop à ma connaissance.

Mon premier soin avait été de courir au Luxembourg et de tâcher de m'entendre avec les gros bonnets de notre Chambre. Je n'y trouvai personne; Sémonville était sorti; notre chancelier d'alors, M. Pastoret, qui, je crois n'y demeurait pas encore, n'était point venu; après avoir frappé inutilement à plusieurs portes, avant de repasser la rivière, j'entrai au bureau du Globe, dont le petit salon servait de cénacle aux rédacteurs de ce journal et de la Revue française où je faisais nombre.

JT8 SODVENIKS.

Il ne s'y trouvait que les employés de service, et l'un de mes amis, M. Renouard, aujourd'hui conseiller à la Cour de cassation; il était entré, comme moi, en simple curieux qui court aux nouvelles; au bout de quelques minutes, nous vîmes accourir tout effaré l'imprimeur du Globe^ il nous raconta, moitié content, moitié fâché, qu'il avait grand'peine à contenir ses ouvriers, que tous à peu près criaient à tue-tête et trépignaient de descendre dans la rue.

— Eh bien, lui dîmes-nous, d'un commun accord, que ne les laissez-vous faire? Nous ne sommes pas chargés de prêter main-forte à l'oppression, et de faire la police contre nous-mêmes.

— Qu'à cela ne tienne, reprit-il.

Et il sortit en courant. Avions-nous tort ou raison?

Je ne me rappelle guère où ni comment j'ai passé les dernières heures de cette première journée (lundi 26). Ce qui reste dans mon souvenir, c'est que, informé par M. de Rémusat de la réunion improvisée le matin dans les bureaux à\xNational, et de la protestation qu'il avait signée en qualité de rédacteur du Glohe^ protestation qui devait être publiée le lendemain, je ne pus me défendre d'une inquiétude qu'il ne partageait pas.

— Dans Fa crise où nous sommes, lui dis-je.

le ministère n'a plus rien à ménager; il est très possible que, pour mieux supprimer l'écrit, il commence par supprimer les écrivains; croyez-moi, le plus sage est de ne pas rentrer chez vous ce soir; venez chez moi, demain nous verrons ; je lui fis préparer, au second étage et sur le derrière, une chambre de refuge; nous ne rentrâmes que tard, et il y passa la nuit.

Bien lui en prit ou peu s'en faut.

Le lendemain 27, en effet, la protestation parut ; elle parut, non point dans tous les journaux; les feuilles royalistes, bien et dûment munies d'une autorisation en bonne forme, se contentèrent d'entonner un cantique à la gloire du coup d'Etat; le Journal des Débats et le Constitutionnel, soit incertitude ou timidité, mirent, pour le moment, bas les armes, sur le conseil de leur conseil, M. Dupin, ce dit-on ; mais les journaux d'opposition mirent, au contraire, flamberge au vent ; la protestation en têle, ils furent distribués par milliers dans la capitale, et envoyés par ballots dans les départements. Sur-le-champ, M. Billot, procureur royal, dressa quarante-sept mandats d'arrêt dont le cours des événements interrompit seul l'exécution, et notre préfet de police, maître Mangin, déjà célèbre à

plus d'un titre, digne, cette fois, de le devenir à l'égal de Jocrisse qui fermait la [ orte cochère pour empêcher le serin de s'envoler, maître Mangin se mit en quatre pour saisir, après coup, la protestation et les feuilles protestantes. Les commissaires endimanchés de leurs écharpes blanches, mais sachant, du reste, qu'ils trouveraient partout visage de bois, ne se mirent en campagne qu'en requérant, dans chaque quartier les serruriers, les forgerons, les ferrailleurs pour leur prêter main-forte dans l'invasion des ateliers, des presses, des armoires et des tiroirs. Or qui fut penaud? Ce furent lesdits commissaires trouvant, en pleine rue, à !a porte de chaque journal, les rédacteurs en bataille, pro aris et focis, attendant l'ennemi de pied ferme, sans autre arme en main que le code pénal ; dénonçant à grands cris, comme un vol avec effraction, l'attentat qui se préparait; lisant à haute voix, en appuyant sur chaque syllabe, les articles du Code qui punissent ce crime des travaux forcés, le tout aux applaudissements de la foule qui se pressait autour d'eux et les couvrait de sa protection.

L'effet fut magique.

Les auxiliaires prirent peur, puis reculèrent, puis se sauvèrent, ou désertèrent avec leurs outils.

aux grands éclats de rire de celle même multitude, et la déroute fut telle, que l'autorité, pour être obéie, en fut réduite à envoyer chercher dans les prisons les ouvriers ad hoc, ceux dont le métier est de river les fers des galériens et de leur mettre les menottes. Rien ne pouvait être plus à propos et plus symbolique.

Ce n'était, d'ailleurs, qu'un épisode, ou, si l'on veut, que l'un des épisodes du mouvement général. Dès l'aube du jour, tout était sur pied ; toute la population ouvrière de Paris courait les rues, arpentait les places publiques, les carrefours, les boulevards, s'égayait dans les cabarets ; toute la jeunesse des écoles s'y mêlait et s'y échauffait ; peu à peu, dans la bourgeoisie, dans les classes supérieures, les curieux suivaient de l'œil ce va-et-vient avec un certain mélange de satisfaction et d'inquiétude. Bientôt l'encombrement devint tel au Palais-Royal, qu'on jugea nécessaire de le faire évacuer, et d'en fermer les portes; mais, en refoulant ainsi la foule du dedans sur celle du dehors, le tumulte devint inévitable, et, bon gré mal gré, les conflits se multiplièrent. Pour maintenir tant soit peu d'ordre dans celte mêlée, la pauvre police n'eut guère à sa disposition jusqu'à la fin de la matinée que quelques

poignées de gendarmes qui recevaient, tout compte fait, plus de coups qu'ils n'en donnaient. Le duc de Raguse, enfin parti de Saint-Cloud, n'était arrivé qu'à midi pour établir son quartier général au Carrousel, et ce ne fut que vers quatre heures qu'il eut sous la main quelques troupes assez mal pourvues de munitions de guerre, et plus mal de munitions de bouche.

Rienjiisqtic-là n'annonçait, dans cette multitude, des dispositions agressives; point d'armes; point de cri de guerre autre que « Vive la Charte ! » point de direction principale; si bien que, vers deux heures, les jeunes gens qui marchaient en tête du rassemblement le plus voisin des beaux quartiers, et lui servaient, en quelque sorte, de chefs de file, ayant appris qu'une réunion de députés se tenait chez M.Casimir Perier, rue Neuve-de-Luxembourg, s'y présentèrent pour prendre langue et offrir leurs bons offices.

Cette réunion, c'était la même qui s'était ajournée la veille au soir chez M. de Laborde, et revenait à son premier gîte. Elle comptait, à ce moment, une trentaine de membres, et, .comme elle n'avait aucun caractère officiel, comme elle était volontaire et purement civique, 'en faisais parlio

SOUVENIRS. î^3

sur l'expresse invitation de ceux de mes amis qui s'y trouvaient en qualité de députés.

Mais que faire? Quel parti prendre? Dans l'état des choses et des esprits, quel plan de conduite pouvait se tracer une minorité si minime?

Là-dessus, autant d'avis que de têtes.

Les uns étaient pour attendre encore et patienter, chaque jour, chaque heure amenant aux députés de nouvelles recrues. D'autres proposaient une adresse au roi; d'autres une protestation armée de la menace du refus d'impôt.

En attendant, et tandis que chacun défendait son thème, les événements allaient leur train; d'autres réunions se formaient; l'une, entre autres, tenait séance permanente au National, et nous envoya pour fraterniser MM. Boulay (de la Meurthe) et Mérilhou ; l'atlroupement formé à la porte insistait pour entrer et menaçai, de la forcer. Bref, il arriva ce qui devait arriver; le poste à pied et à cheval qui gardait, à dix pas de là, le ministère des affaires étrangères, reçu l'ordre de dissiper l'émeute et s'en acquitta bel et bien ; le tapage de la rue, le galop des chevaux, les cris des fuyards rendant la délibération intenable, il fallut trancher le nœud gordien; on se décida pour

la protestation; MM. Dupin, Guizot, Villemain, furent chargés, chacun pour son compte, d'en préparer le projet, et l'on s'ajourna, pour le lendemain, chez M. Audry de Puyraveau (Maison de Roulage, rue du Faubourg-Poissonnière n° 40).

Le choix n'était pas heureux; c'était prendre pour porte-drapeau un nom bien révolutionnaire; un personnage dont le langage et les habitudes étaient bien violents et bien vulgaires; c'était prendre pour quartier général le centre même de toute agitation populaire, en cas de troubles sérieux et persistants.

M. Bérard a rendu compte de cette réunion sur un ton de matamore et dans un langage très injurieux pour plusieurs des personnes qui s'y trouvaient présentes, notamment pour M. Casimir Perier ; je n'ai pas souvenance d'avoir rien entendu qui ressemble à ce qu'il raconte.

Rentré chez moi, je pensai qu'il était bon do faire un nouvel effort pour m'entendre avec ceux de mes collègues qu'un bon hasard me ferait rencontrer. Je me dirigeai de nouveau vers le Luxembourg, et j'y parvins sans difficulté; tout était calme encore sur la rivé gauche de la Seine , je n'y trouvai âme qui vive, mais j'appris, par des gens

de service, autant qu'il m'en souvient, que M. de Sémonville et M. d'Argout étaient partis pour Saint- Cloud, dans le dessein, sinon dans l'espérance d'obtenir le retrait des oi'donnances de la veille, cela, dis-je, ou quelque chose d'approchant.

Revenant sur le quai, vers la fin de la matinée, j'entendis, pour la première fois, mais de très loin, à la hauteur du boulevard, quelques coups de fusil. Après avoir dîné seul et très à la hâte, je ressortis pour me rapprocher du théâtre des événements ; je rencontrai, sur le pont de la Concorde, M. de Vence, officier général, mais sans emploi à Paris, sans uniforme, et cheminant comme moi, en amateur. La fusillade se faisant entendre de plus en plus distinctement, je lui demandai si ce n'était pas, à son avis comme au mien, des coups tirés au hasard, ou des décharges à poudre : « — Non! me répondit-il, ce sont des troupes de ligne qui tirent pour tout de bon ; c'est un feu de deux rangs ! » Ce mot technique m'est resté dans la mémoire.

Il était de six à sept heures du soir quand le duc de Raguse entreprit, avec le peu de troupes dont il disposait, de déblayer le pourtour du Louvre, et d'éparpiller les agglomérations entassées entre le Palais-Royal et le boulevard; ce ne fut pas sans

résistance, sans grêle de coups de pierres, sans charges à pied ei à cheval, voire même sans commencement de barricades. J'essayai de pénétrer, par divers bouts successivement, dans les rues adjacentes, mais avec précaution, en évitant de grossir le nombre des curieux etd' attraper quelque horion.

N'y réussissant guère, je m'ingéniai pour apprendre, au moins, ce qui se passait ailleurs, et plus haut, — plus haut, c'est-à-dire à Saint-Cloud. Je me dirigeai vers la petite maison de M. Pasquier, qui savait, en général, tout ce qui se peut savoir. En arrivant ainsi rue d'Anjou, et ce n'était pas beaucoup s'éloigner, je trouvai le maître de céans dans sor cabinet, entouré d'une demi-douzaine de pairs, plus ses amis que les miens, tous très effrayés et non sans raison, et faisant des efforts surhumains mais inutiles pour déterminer l'abbé de Montesquiou à se rendre auprès du roi et à tâcher de le fléchir au nom de son plus pressant intérêt. Cette tentative finit, si j'ai bonne mémoire, lorsqu'on apprit la démarche tentée par MM. de Sémonville etd'Argout, dont on n'apprit, d'ailleurs, aucune autre nouvelle. Je ne sais qui vint annoncer que le ministère allait mettre Paris en état de

siège, ce qui était vrai, mais ne l'étail qu'à demi; la résolution en avait été prise dans la soirée, mais, le duc de Raguse ayant annoncé que tout était rentré dans l'ordre, on avait remis au lendemain l'expédition de l'ordonnance à Saint-Cloud.

Je rentrai chez moi vers minuit sans rencontrer ni troupe ni attroupemonl.

La nuit fut paisible dans nos quartiers, paisible même aux Champs-Elysées e dtis le faubourg Saint-Honoré ; car, en allant vers les dix heures, chez M. Guizot, qui demeurait rue de la Ville-l'Évêque, je ne remarquai aucun symptôme d'agitation*. Je trouvai M. Guizot dans son cabinet, occupé à mettre au net le projet de protestation dont il avait été chargé la veille; à côté, dans le salon, se trouvaient plusieurs de nos amis, entre autres M. de Rémusat et M. Cousin disputant assez vivement;

1. On trouve dans les 3Iémoires de M. de Chateaubriand, t. IX, p. 222 le paragraphe suivant.

« Une réunion du parti monarchique composée de pairs et de députés avait eu lieu chez M. Guizot. Le duc de Broglie s'y trouvait; MM. Thiers et Mignet et M Carrel, quoique ayant d'autres idées, s'y rendirent. Ce fut là que le parti de l'usurpation prononça le nom du duc d'Orléans pour la première fois. »

L'auteur de cette assertion a été mal informé; la réunion fut fortuite; MM. Thiers et Mignet ne s'y trouvèrent pas. Il n'y fut question de M. le duc d'Orléans ni directement ni mdirectement.

nous vîmes entrer au bout d'un quart d'heure, un rédacteur du National qui depuis s'est fait un nom, M. Carrel, homme d'esprit et de cœur, mais dont la conduite en 1823 pouvait être diversement appréciée : — « Tout est fini pour cette fois, nous dit-il tristement; le gouvernement est maître du errain; mais, patience, il n'est pas au bout ! » Nous continuâmes à raisonner pendant quelque temps sur les chances du présent et de l'avenir, quand tout à coup les gens de la maison entrèrent en criant qu'on voyait flotter au loin le drapeau tricolore; nous nous précipitâmes dans la rue, où l'on commençait à entendre beaucoup de bruit, de cris et de tumulte, et çà et là quelques coups de fusil. En débouchant de la place de la Villel'Évêque sur l'extrémité du boulevard, nous aperçûmes dans l'angle, qui faisait face à l'église de la Madeleine, une escouade d'hommes en blouse, armés de fusils, qui firent mine de nous coucher en joue, puis, voyant que nous étions sans armes, nous firent en riant signe de passer; à dix pas de là, nous vîmes une douzaine de gamins qui escaladaient lestement le clocher, un drapeau en main, et, presque au même instant, nous entendîmes le tocsin sonner à grand carillon, d'abord à l'hôtel

de ville puis à la cathédrale ; le drapeau tricolore flottait déjà sur ces deux édifices.

Qu'était-il donc arrivé ?

Rien que de fort simple.

Le duc de Raguse ne disposait, en tout, que de trois ou quatre mille hommes, empruntés à des corps différents; il attendait des renforts qui n'arrivèrent qu'après coup. Après avoir un peu déblayé le terrain, la nuit paraissant paisible, il en avait profité pour concentrer son petit monde, rallier ses détachements, rappeler à lui les postes trop éloignés ou trop dispersés pour qu'ils pussent donner ou recevoir un appui mutuel. C'était l'a b c de son métier. L'hôtel de ville étant situé à l'extrémité de son champ d'opérations, il n'y avait laissé qu'un corps de garde de seize hommes, qu'il se proposait de faire soutenir de bonne heure ; toutefois, le préfet, M. de Chabrol, étant inquiet de sa position, avait été, dès sept heures du matin, en prévenir le ministre de l'intérieur, M. de Peyronnet, qui, partant pour Saint-Cloud,le rassura tant bien que mal. Il advint de là que, à cette heure, toute la population se répandant dans les rues, et toute la force armée se trouvant reployée sur le quartier général, les attroupements purent se former sans

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