II
La réunion des collèges électoraux, en effet, avait été fixée au 11 septembre, et le mouvement des esprits ne promettait rien de bon. Une vacance ayant eu lieu dans la Sarthe, Benjamin Constant avait été élu; ce fut bien mieux, ou plutôt bien pis, si l'on regarde aux conséquences, quand vint l'élection du nouveau cinquième. L'extrême droite ayant fait alliance avec l'extrême gauche, sur cinquantequatre élections, celle-ci en obtint trente-cinq, celle-là quatre, et le ministère seulement quinze. Grégoire fut élu par une majorité de trente-huit voix dont l'extrême droite lui fit cadeau.
Presque au même moment, on connut à Paris les résolutions arrêtées à Francfort et le terrible protocole qui soumettait, dans toute l'Allemagne, au contrôle de la Diète, les constitutions des Étals, le régime des universités, celui de la presse, celui des associations, en armant ce corps du droit d'intervention et en créant dans son sein un tribunal d'inquisition politique.
On apprit enfin que ce n'était pas là tout ; que le congrès s'était ajourné au mois de novembre et devait se réunir à Vienne. On répétait de bouche en bouche, on répétait dans tous les partis, soit à bonne soit à mauvaise intention, que des explica-
lions seraient demandées au gouvernement français sur la marche qu'il se proposait de suivre; les uns tremblaient de tous leurs membres; l'espérance éclatait dans les yeux des autres.
Le ministère, c'est-à-dire le roi, M. Decazes et le parti doctrinaire, — car les ministres autres que M. Decazes et M. de Serre, excellents chacun pour son compte, ne comptaient guère en politique, — le ministère, dis-je, ainsi défini, se trouvait donc placé dans la fâcheuse alternative ou de tenir la gageure contre l'influence des ambassadeurs, l'attitude menaçante de leurs cours, les invectives de la haute société, les alarmes de la bourgeoisie honnête et timide, ou de modifier profondément sa ligne de conduite en sacrifiant plus ou moins la loi des élections.
Frappé lui-même, et comment ne l'être pas? de l'ascendant croissant du parti révolutionnaire dans les élections, des idées révolutionnaires dans la gauche ministérielle, le ministère pensa, tout bien considéré, que la partie n'était plus tenable ; qu'il fallait faire au feu sa part et réformer une loi qui mettait périodiquement tout en péril. Quand je dis le ministère, j'entends par là M. Decazes, M. de Serre et M. Portai; les trois autres ministres,
M. Dessolle, M. Louis et le maréchal Saint-Cyr, trouvaient le changement plus périlleux que le statu quo; mais leur résistance, si je ne me trompe, pouvait être surmontée; il ne fallait pour cela qu'une chose : d'accord sur le mal, il fallait se ■ mettre d'accord sur le remède; d'accord sur le but, il fallait l'être sur le moyen.
Là fut la pierre d'achoppement. Le parti doctrinaire lui-même, ce parti si peu nombreux, et dont la force principale était dans l'union de ses membres, se coupa en deux; d'un côté M. Royer-Collard, M. Camille Jordan, M. Beugnot, M. de Barante; de l'autre M. de Serre, M. Guizot, et moi; M. Decazes et le roi inclinant en notre sens.
Il y avait un point néanmoins sur lequel l'expérience nous avait tous éclairés : plus d'élections par département; plus de scrutin de liste; à cet égard, nulle difficulté; mais, d'un commun aveu, le remède, réduit à cela, n'était pas suffisant, et, pour faire passer une mesure aussi restreinte, il était fort douteux qu'on pût trouver dans la partie modérée du côté droit le nombre de voix qu'on perdrait du côté gauche.
M. Royer-Gollard et son petit groupe trouvaient ce complément au remède dans la réduction du
nombre des électeurs; c'est-à-dire dans le retranchement, sur chaque liste, d'un nombre déterminé de moins imposés.
M. de Serre et moi, trouvant au contraire, le nombre des électeurs déjà trop restreint, nous proposions de le maintenir intégralement, en attribuant aux plus imposés deux voix au lieu d'une, conformément au principe admis dans la société commerciale, où le nombre de voix attribué à chaque actionnaire augmente avec le nombre des actions.
Dans notre système, l'élection aurait été répartie par arrondissement, et tout contribuable payant 300 francs de contributions aurait eu vOix dans le collège ainsi formé. Puis ensuite, les contribuables payant 600 francs de contributions auraient formé un collège de département.
Le premier de ces deux systèmes était sincère presque jusqu'à la naïveté ; c'était un pur expédient; en coupant la queue de chaque liste, il tranchait le nœud gordien sans essayer de le dénouer; l'ex-' clusion des moins imposés, sans autre motif que le danger de leur influence, avait quelque chose d'arbitraire et de brutal; mais, si l'idée d'opérer le retranchement en imposant aux électeurs, en gé-
néral, la condition d'un certain nombre d'années de domicile, et aux électeurs patentés, celle d'un certain nombre d'années d'exercice dans leur profession, idée parfaitement morale et sensée, s'était alors présentée à l'esprit, ce système, à coup sûr, aurait mérité la préférence.
Il existait, en théorie, contre le nôtre, de très graves objections ; en pratique, comme on le verra, il n'a pas mal réussi ; mais ce qui effrayait principalement les esprits timides était précisément ce qui nous le rendait cher.
On ne pouvait guère augmenter le nombre des collèges électoraux, sans augmenter proportionnellement le nombre des députés. C'était toucher à la Charte, revenir au demi-coup d'État du ministère Talleyrand-Fouché, sacrifié par l'ordonnance du 5 septembre; or, du moment où l'on portait la main à l'arche sainte, pourquoi ne pas aller jusqu'au bout? pourquoi ne pas recueillir, plein et entier, le bénéfice de l'entreprise?
Tous les hommes éclairés s'accordaient à reconnaître que le nombre des députés était trop restreint; tous reconnaissaient que la condition de quarante ans était excessive; l'expérience prouvait de plus en plus que le renouvellement par cin-
SOUVENERS. 71
quième, en mettant chaque année la Chambre en coupe réglée, y mettait, par contre-coup, le ministère quel qu'il fût; les feuilles tombent en octobre disait plaisamment M. Guvier et les portefeuilles iombent en novembre. Notre plan n'allait à rien moins qu'à combiner le double vote des plus imposés, l'accroissement du nombre des députés, la réduction de l'âge à trente ans, et le renouvellement intégral. Ce n'était plus un expédient en quelque sorte honteux de lui-même : c'était l'inauguration du système parlementaire pris par ses grands côtés. La grandeur du but et la libéralité du fond couvraient largement, selon nous, ce que le vote pouvait avoir, à juste titre, d'impopulaire. C'était un coup d'État légal, et un coup de force libéral.
L'ensemble du Corps législatif, c'est-à-dire le roi et les deux Chambres devait, comme en Angleterre, prendre le nom de Parlement.
On trouvera dans mes papiers l'original du plan que j'avais conçu et soumis à M. de Serre; il diffère, sous plus d'un rapport, si j'ai bonne mémoire, du plan définitivement adopté, et publié par M. Guizot dans le second volume de ses Mémoires; on y trouvera l'exposé des motifs, tel que je l'avais préparé pour M. de Serre, et diverses notes
72 SOrVENIRS.
1res étendues sur les principales questions engagées dans ce projet.
Nos divisions intestines ne pouvaient rester secrètes. Le public en fut promptement informé. Al'instant, les trois ministres qui persistaient à soutenir la loi des élections devinrent les héros du parti libéral. Les trois autres et le parti doctrinaire tout entier ne furent plus que des apostats, des renégats, des intrigants de bas étage achetés à beaux deniers comptants.
J'étais le premier dénoncé; j'étais en quelque sorte le bouc émissaire. Sorti récemment des rangs du parti libéral, où les autres n'avaient jamais figuré, je n'étais pas seulement un déserteur avec armes et bagages, j'étais un traître qui livrait ses compagnons d'armes. C'étaient là les moindres gracieusetés dont m'affublaient chaque jour les journaux du parti.
Je n'en prenais pas grand souci, trop peu même peut-être; car j'aggravais, de gaieté de cœur, ma position sous d'autres rapports.
J'ai parlé de la commission chargée de travailler à la réforme du jury. J'en étais l'un des membres les plus actifs, et j'y faisais scandale.
Deux questions, en effet, préoccupaient, avant
tout la commission et le public : la formation des listes et la détermination du nombre de voix nécessaire en cas de condamnation.
Quant au premier point, on paraissait s'arrêter à cette idée simple de dresser dans chaque département une liste '^énérale sur laquelle seraient inscrits, par ordre alphabétique, tous les citoyens aptes à devenir jurés; de fixer, par la loi, les conditions d'aptitude; et de tirer au sort, pour chaque session d'assises, une liste partielle sur laquelle, dans chaque affaire, le ministère public et l'accusé seraient admis à exercer leurs récusations.
Je combattais ce système.
Je soutenais avec la vivacité que je portais alors dans toutes les discussions, que, en matière criminelle, on ne pouvait se fixer entièrement aux conditions d'aptitude; qu'autre chose était de concourir avec quatre ou cinq cents électeurs au choix d'un député; autre de prononcer, avec onze autres jurés, sur la fortune, l'honneur, la vie d'un de ses semblables ; que la liste partielle devait être extraite de la liste générale, et que le choix devait être déféré au préfet, comme il l'est, en Angleterre, au shériff, sauf à réserver à l'accusé, dans certains cas déterminés, dans les affaires politiques, en particulier.
le droit de récuser la liste, in globo, et d'en appeler au sort.
Mon système, disais-je, avait cet avantage qu'il garantissait à la justice, dans les cas ordinaires, une liste digne de confiance, et dans les cas épineux (politiques ou autres) une liste excellente, le préfet ne pouvant prévenir la récusation in globo, qu'en redoublant de discernement et d'impartialité.
Je tiens encore que mon système était bon, bien qu'il n'ait pas prévalu; mais on conçoit aisément que ni le système ni son auteur n'étaient populaires.
Quant à la seconde question, la commission tout entière était d'avis d'abolir le régime introduit par notre code d'instruction criminelle. On sait que, aux termes de ce code, la majorité simple, en matière de condamnation, ne paraissant pas suffisante, la cour était appelée à intervenir et à voter avec le jury. C'était dès lors, en tout, 17 voix (12 jurés, 5 juges) dont la majorité, ainsi renforcée, était réputée suffisante; ergo, c'était une minorité de deux juges, qui, s'ajoutant à une majorité insuffisante de sept jurés, opérerait cette merveille.
€ On ne peut voir là, disait M. Royer-Collard, que Vœuvre d'un législateur en délire ; par respect, il faut détourner les yeux. »
Rien de plus vrai, sans doute. Mais que proposait-on d'y substituer? La condamnation à huit voix, au moins, contre quatre; partant l'acquittement à sept contre cinq; la minorité prévalant contre la majorité et faisant pencher la balance en laveur de l'acquittement.
Je combattais ce système. Je soutenais qu'il ne pouvait manquer de produire ce qu'il avait produit en 4791, et en l'an y : l'impunité habituelle.
Je soutenais qu'il fallait opter entre deux systèmes : l'un plus rigoureux en apparence qu'en réalité, celui où l'on se borne à compter les voix, le système de la majorité simple; l'autre plus juste et plus pratique en réalité qu'en apparence, celui où l'on pèse les voix plus qu'on ne les compte, le système de l'unanimité, nécessaire pour absoudre comme pour condamner.
Telle est, en effet, la disposition naturelle des jurés à l'indulgence, telle est, pour eux, la difficulté d'en triompher, telle est leur répugnance à prendre la responsabilité d'un arrêt sérieux, qu'en s'en tenant pour la condamnation à la majorité simple, on est à peu près certain d'une impunité fréquente. Aller plus loin, 'c'était selon moi vouloir l'impunité habituelle. Quant à moi, je pensais, avec
tous les jurisconsultes de l'Angleterre, que le principe de l'unanimité était de l'essence môme du jury; que, dans les cas ordinaires, c'était le seul procédé qui fit justice des précautions personnelles, des fantaisies d'esprit, des arguties de logique; le seul qui, dans les cas douteux ou délicats, garantît au sein du jury une discussion libre, large et sérieuse; le seul qui fit dépendre la décision de Vénergie des convictions réelles plutôt que du nombre des demi-convictions; le seul qui, rendant tous les jurés solidaires de la décision, dompte les faiblesses, met à nu les réticences, prévient les désaveux, les protestations individuelles, et maintient aux yeux du public la dignité et l'autorité de la justice.
A ceux qui prétendaient que l'unanimité du jury n'était qu'une fiction, je répondais par l'exemple immémorial de l'Angleterre et des États-Unis.
A cette objection banale que, pour réduire les jurés anglais à l'unanimité, on les prenait par famine, je répondais que c'était un vieux conte comme la vente des femmes au marché ou le maintien du combat judiciaire; que le juge qui présidait les assises avait pouvoir, et en usait au besoin, de satisfaire aux demandes du jury, quand
la discussion se prolongeait au delà de quelques heures, ce qui était rare. A ceux enfin qui reproduisaient l'éternelle objection de la différence entre le caractère français et le caractère anglais, je répondais par l'exemple de la France elle-même.
Le croirait-on en effet? que, dans une commission de vingt-cinq membres, dont plus de moitié étaient magistrats et en exercice, je fusse le seul qui se souvînt aue, durant douze ans (de l'an v à 1808), le principe de l'unanimité du jury avait été appliqué sans difficulté et sans réclamation dans toute la France, sous cette unique condition, qu'au cas où les jurés ne parvinssent pas à se mettre d'accord dans les vingt-quatre heures, l'affaire serait ren-voyée à la session suivante : cas d'exception qui ne s'était jamais présenté plus de quarante fois par an sur plusieurs miUions d'affaires, et ne se serait pas présenté du tout, si le délai eût été un peu plus long. Sur dix-huit cents arrêts rendus en quatre ans par le seul tribunal criminel de la Seine, le cas d'exception ne s'était présenté que vingt et une fois.
Quand je citais ces faits, on tombait des nues; quand j'apportais en preuve l'excellent écrit publié sur ce sujet par M. Gadart, conseiller à la cour de
cassation, il fallait bien en convenir; mais je n'en restais pas moins pour les jurisconsultes un rêveur, et pour le public libéral un criminaliste endurci, qui craignait bien plus l'acquittement des coupables que la condamnation des innocents.
C'eût été bien pis si le temps et le cours des événements m'avaient permis de produire, en entier, mon plan de réforme tel que je l'ai indiqué plus haut, et où j'allais jusqu'à demander :
1° Que la cour d'assises fut réduite au seul juge chargé de la présider et de diriger les débats ;
2oQue ce juge, laissant de côté l'instruction, ne prît connaissance de chaque affaire qu'aux débats;
3° Que l'interrogatoire de l'accusé fût réduit aux questions indispensables: à la constatation de l'identité;
-4° Que les plaidoiries sur les faits fussent transportées de la clôture à Vouverture des débats, de telle sorte que le ministère public ayant exposé les faits tels qu'il les comprend et indiqué les témoins à l'appui, produisît sur-le-champ ses témoins, les interrogeât lui-même, et les livrât l'un après l'autre au contre-interrogatoire du défenseur, et que, cette première phase du débat étant terminée, le défenseur fût admis à en faire
autant, ni l'un ni l'autre n'ayant la parole, après l'audition des témoins, si ce n'est sur le point de droit ;
5° Que l'interrogatoire des témoins ne portât que sur les faits de la cause, laissant de côté tout ce qui ne s'y rapporte pas directement, et, en particulier, la vie antérieure des accusés;
6° Que les témoignages par simples ouï-dire fussent sévèrement exclus ;
7° Qu'après la clôture des débats, le juge, resté jusque-là silencieux, impassible, n'intervenant que pour le maintien de l'ordre, eût seul la parole; qu'il résumât les témoignages à charge et à décharge, en pesant le pour et le contre, et en donnant sur chacun d'eux son avis au jury, en l'éclairant sur ses devoirs et sur le sens légal des dispositions invoquées de part et d'autre.
Quand j'expliquais ce système aux membres les plus éclairés de la commission, en les prenant à part ; quand je leur disais que les choses se passaient ainsi en Angleterre et aux États-Unis ; que rien n'était plus aisé que d'introduire en France ce régime, qui paraissait si contraire à nos habitudes judiciaires; quand j'affirmais qu'il en résulterait dans la procédure criminelle un degré de célérité,
de clarté, d'impartialité, d'autorité dont ils ne se faisaient aucune idée, ils ra'écoulaient sans trop me croire.
j Je résolus, avant d'aller plus loin, d'en avoir le cœur net.
Je demandai à M. de Serre de désigner pour président aux assises les plus prochaines, M. Girod (de l'Ain), mon complice, ainsi qu'on l'a vu, dans le plan de réforme en question. Je demandai à M. Girod de l'Ain d'user de son pouvoir discrétionnaire, pour réaliser, dansla mesure du possible, le plan concerté entre nous. Il s'en acquitta, on ne peut mieux, et l'essai réussit au delà de toute espérance. Les affaires marchaient avec une rapidité sans exemple; l'interrogatoire des témoins, réduit aux faits essentiels, et aux questions pertinentes, éclairait le jury, au point qu'il prenait à peine le temps de délibérer. Le rôle impartial et silencieux du président, ses ménagements envers l'accusé, auquel il n'adressait que des questions de forme, qu'il ne mettait point à la torture en le poussant à se contredire, en lui tendant des pièges, en le rudoyant, donnaient au résumé une sorte de toute-puissance sur le jury; c'était le résumé qui faisait l'arrêt.
En contemplant ce spectacle, avec un amourpropre d'auteur, si j'ose ainsi parler, je me rappelais, bon gré mal gré, que quelques mois auparavant, j'avais conduit à cette même cour d'assises, le vieux lord Ellenborough, le chief justice du banc du roij archi-tory assurément, à peu près le plus illibéral de tous les Anglais, et qu'il n'était pas resté dix minutes à l'audience, prenant son chapeau avec colère, et me disant à demi-voix : For shame!
Il aurait été satisfait de l'audience présidée par M. Girod (de l'Ain) ; elle avait pris un caractère humain, sensé, sérieux; elle avait dépouillé ce caractère d'imbroglio, et cet appareil de mélodrame qui dénature et défigure, en France, l'adminislra- Jion de la justice criminelle. Mais, en même temps, je ne tardai pas à m'apercevoir que le mélodrame était fort cher au public; que les avocats regrettaient infiniment leurs beaux mouvements d'éloquence; et les magistrats le plaisir de mettre les accusés à la question, à coup de langue, faute de mieux.
L*essai n'eut pas de suite.
Ma proposition n'en eut pas non plus ; j'en fus détourné par d'autres soins, sinon pJus grands, du moins plus pressants.
A mesure que mûrissait, en effet, le projet de réformer la loi des élections, la dissidence se prolonçait de plus en plus entre les ministres ; une 2rise approchait, et, par contre-coup, la séparation se prononçait également de plus en plus, entre le parti libéral et le parti doctrinaire; elle éclata tout à fait par le procès intenté à la Société de la liberté de la presse, société dont je dois dire ici quelques mots.
J'en avais été l'un des fondateurs; elle s'était formée, en 1818, des débris d'une autre société mort-née, en 1817, dont l'inventeur était Manuel, et dans laquelle, tout plein alors d'une ardeur de novice, je m'étais engagé très étourdiment. Cette première s.ociété avait pour but de recueillir des souscriptions au profit des écrivains condamnés pour cause politique. Rien n'était plus irrespectueux pour la justice, et, au fond, plus illégal. Je ne tardai pas à le reconnaître.
Manuel, le doli fabricator, s'était porté fort pour M. Laffîtte, qui devait être le caissier des souscriptions; il avait rédigé le programme; nous l'avions fait circuler; mais, M. Laffitte ayant désavoué Manuel, nous en fûmes pour notre courte honte; nous retirâmes le programme et la société mourut sans
avoir vécu ; c'est encore un coup de ses débris, que nous formâmes une société nouvelle dont le but était légal; nous entendions discuter entre nous les conditions d'une bonne législation sur la presse. Cette fois encore, néanmoins, il y avait bien quelque chose à dire. Au nombre de plus de vingt, n'étant point munis d'une autorisation en forme, on pouvait, à la rigueur nous chercher noise; mais l'usage de tolérer plus ou moins de semblables réunions, qui se tenaient tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, s'étant introduit depuis quelque temps, le ministère Richelieu ferma les yeux, et, plus tard, le ministère Dessolle, auquel nous donnions un bon coup de main, dans la grande discussion sur la presse, nous protégea ouvertement.
Tout alla bien tant que le ministère Dessolle luiraême alla bien; mais, dès qu'il se divisa, la société en fit autant; nous y étions en minorité, mes amis et moi, le cas n'était pas rare pour des doctrinaires; nous cessâmes de la fréquenter; d'autres prirent nos places; notre opinion sur la réforme électorale y fut attaquée avec la dernière vivacité ; attaqués furent du même coup M. Decazes et M. de Serre, lesquels, trouvant qu'ils avaient sur les bras assez d'embarras inévitables sans en conserver de gra-
tuits, firent signifier à la société de cesser ses réunions sous peine d'être poursuivie juridiquement.
Là-dessus, grand fracas, grande rumeur, serment de résister jusqu'au martyre, tout le cortège des démonstrations obligées en pareille occurrence. Je fus sommé de vive voix de m'expliquer, d'avoir à répondre sur la conduite à tenir. Je répondis très simplement qu'il ne pouvait y avoir deux avis; que la société n'étant point en droit lér?! d'exister, dès que la tolérance dont elle avait été l'objet lui était retirée, il ne lui restait plus qu'à se soumettre, sauf à réclamer par les voies légales contre le maintien de l'article 291 du code pénal.
Je fus sommé de faire imprimer ma réponse; je le fis en quelques lignes, et j'attendis sans sourciller la bordée d'injures et de récriminations que tous les journaux libéraux épuisèrent à l'envi sur moi.
En toute autre circonstance, je ne m'en serais guère préoccupé ; mais, dans celle où nous étions placés, ce surcroît de déchaînement rendait ma position personnelle plus critique et la conduite que j'avais à tenir plus difficile. Le ministère entrait en dissolution; M. Dessolle, M. Louis, le maréchal Saint-Cyrse retiraient décidément * force
était de les remplacer; force était de constituer un nouveau ministère dont la réforme électorale (je me sers de ce mot pour abréger) fût le mot d'ordre et la raison d'être. Des ouvertures furent adressées à plusieurs personnages, ou, pour parler plus modestement puisque j'en étais, à plusieurs personnes, entre autres à M. Royer-Collard, à M. Mollien et à moi-même. J'ai assez connu M. Royer-Collard pour affirmer que, dans aucun cas, sous aucun régime, il n'aurait accepté le ministère. Ses grandes qualités et ses petits défauts lui rendaient, presque au même degré, la responsabilité insupportable; mais il avait, cette fois, une excellente raison pour refuser. S'il était d'avis de modifier la loi des élections, il était décidément contraire au plan proposé par M. de Serre et M. Decazes. J'étais exactement dans la position inverse. J'étais l'un des auteurs de ce plan. Refuser de concourir à le faire prévaloir et à payer de ma personne, c'était m'exposer à des reproches fondés et donner à penser que j'étais un esprit timide et téméraire tout ensemble ; mais, d'un autre côté, entrer au ministère presque au lendemain du jour où j'avais quitté les rangs du parti libéral, y entrer pour tendre la main au côté droit, pour servir une cause que l'opinion pu-
blique, celle même des hommes honnêtes et éclairés, comme les ministres sortants, qualifiaient de contre-révolutionnaire, c'était justifier en apparence les accusations de trahison, de corruption, de vénalité qui fondaient sur moi de toutes parts. Je les aurais peut-être mis sous mes pieds, si j'avtis eu plus de confiance dans mon talent de parob, alors à son début et qui n'a jamais été de premier ordre ; mais je me voyais, en perspective, le bouc émissaire du ministère où j'allais entrer; en butte avant tout autre à la tempête, selon la tactique des partis, qui saisissent merveilleusement le côté faible de leurs adversaires; hors d'état d'y faire tête et entraînant misérablement dans la déroute mes collègues, mes ^mis et le grand projet au succès duquel je me serais sacrifié.
Je ne dis rien de ma santé, alors gravement compromise et qui ne me permettait guère de faire campagne à la tribune. Je ne dis rien de mon amour-propre; je n'en ai jamais eu beaucoup, mais j'en avais alors quelque peu. Je ne dis rien surtout d'un autre sujet d'inquiétude bien plus grave, et qu'il m'était interdit d'exprimer. J'en savais assez et j'y voyais assez clair pour ne pas méconnaître la voie dans laquelle l'opposition libé-'
raie, et à sa tête M.d'Argenson et M. de la Fayette, allaient s'engager. Je prévoyais ce que nous avons vu depuis, les insurrections militaires ou autres, les complots soi-disant républicains, les machinations avec des prétendants tels que le prince d'Orange ou le prince Eugène, les conspirations de toute nature, bonapartistes ou révolutionnaires. J'avais assisté en 1817 et 1818, à des dîners hebdomadaires, où, vers le dessert, entre la poire et le fromage, on parlait et même assez haut, à cœur ouvert. C'était un des motifs qui m'avaient fait quitter le parti. Si j'entrais au ministère, que ferais-je, supposé que l'un de ces projets fût, à ma connaissance, mis ou remis sur le tapis; je dis remis, car il y en avait déjà un, tout au moins, qui m'avait été confié après un mauvais succès ; trahirais-je le gouvernement dont je ferais partie? Ferais-je arrêter mon parent le plus proche et mes amis les plus chers?
Ma perplexité était extrême.
Après avoir beaucoup hésité, je m'arrêtai à un parti que je crus et que je crois encore honnête et sensé.
J'adressai à M. de Serre une grande lettre dont je regrette de n'avoir pas gardé copie; je lui exj30-
sais, dans cette lettre, les raisons qui me déterminaient à penser, tout intérêt personnel à part, que ma présence dans le ministère lui serait plus périlleuse qu'utile, plus nuisible que favorable au succès du plan que nous avions préparé ensemble. Je le priais de placer cette lettre sous les yeux du roi et des ministres encore en exercice; et je terminais en lui disant que, si ces raisons ne leur paraissaient pas suffisantes, je ne leur refuserais pas mon concours.
J'attendis avec une grande angoisse l'effet de ma lettre. Je fus plus heureux que je n'espérais. M. Decazes m'envoya le lendemain, dans la journée, un billet à lui adressé par le roi, et qu'il m'autorisa à conserver.
Le voici :
« Je vous renvoie, mon cher comte, la lettre du duc de B'", que j'ai lue avec une satisfaction peu commune. Je ne puis être de son avis sur le troisième point; on ne peut se montrer plus homme d'État qu'il ne le fait dans cet écrit, et certes c'est de tous les talents le plus essentiel à un ministre. Mais les autres motifs qu'il donne de son refus sont tellement péremploires, que je suis bien mal-
gré moi contraint d'y céder pour le moment. Unechose me console, c'est la pensée que, dès celte session, le vol qu'il prendra dans le salon de la rue de Vaugirard, le mettra au-dessus de ces mêmes motifs, et, malgré mes soixante-sept ans, j'espère vivre assez pour employer au service de l'Etat des talents que lui-même ne se contestera plus. A ce soir, mon cher comte ; j'attends avec impatience mais sans inquiétude le résultat de la conférence qui a lieu dans ce moment.
t Ce jeudi.
Le résultat ne se fit pas attendre. Le 19 novembre, M. Pasquier remplaça aux affaires étrangères le général Dessolle ; le général Latour-Maubourg remplaça M. le maréchal Saint-Cyr à la guerre, et M. Roy, M. Louis aux finances ; M. Decazes devint président du conseil.
La session s'ouvrit le 25. Le discours du trône annonça en termes formels le projet de loi destiné à réformer, du même coup, la Charte et la loi des élections. Le 6 décembre, Grégoire fut exclu delà Chambre des députés, après une discussion de la dernière violence; nous avions fait, mon beau-frère
et moi, de vains efforts pour le déterminer à donner sa démission.
Je terminerai cette esquisse bien rapide, quoique bien longue, d'une année bien féconde en événements pour le pays et pour moi-même par quelque chose de moins aride que cette esquisse. Ce sont des extraits du journal que ma femme écrivait chaque soir, à cette époque ; rien ne peut donner une idée plus exacte de l'état de la société, et du mouvement des esprits. .
c 19 septembre.
ï Je m'attendais, après avoir vu les élections dans les papiers, à trouver tout le monde agité... surtout quand je me rappelais que, l'année dernière, l'élection de M. de la Fayette avait ébranlé toute la France et presque l'Europe. Eh bien, tout est calme et presque endormi... Le roi a mieux pris son parti de l'élection de Grégoire que de celle de M. de la Fayette...
On est tellement habitué à l'agitation, qu'on ne la sent presque plus.
Ces gens qui n'ont rien dit sous Bonaparte, qui ont à peine élevé la voix en 1815, se déchaînent
aujourd'hui contre un pouvoir sans force. Ils ne veulent renoncer ni au mérite du courage, nia la sécurité de la poltronnerie, ils ressemblent à cet homme qui se vantait d'avoir coupé le bras à un géant qui déjà n'avait plus de tête...
Benjamin Constant promène dans Paris un certain. Goget, journaliste de la Sarthe, qui le traite sans façon. Ce Goget disait devant lui à M. Decazes : « Si j'avais été éligible, je me serais fait élire à la place de M. Constant. »
« 25 septembre.
f M. Ramond, qui est venu me voir ce matin, se lamentait sur la dissolution du pays. « La nation se plaint, disait-il, des Chambres et du ministère; tout cela, c'est elle-même; c'est une laide qui se plaint de son miroir. >
« 30 septembre.
» Madame de Sainte-Aulaire me disait ce matin que M. Decazes était fort triste, triste surtout du silence de ses amis... Quand on se rappelle son immense popularité de l'année dernière; ces
mêmes journaux qui s'attachaient à lui comme à leur sauveur, la Bourse qui dégringolait de peur de sa chute, on ne peut se défendre de réfléchir sur la rapidité de ce changement, sur le peu de délicatesse de tous ceux qui l'accablent aujourd'hui pour les mêmes fautes qu'ils connaissaient si bien lorsqu'ils étaient presque à ses pieds.
Ce qui manque, en France, ce n'est pas la moralité, c'est la vie, la sève intérieure. On croirait quelquefois que toute la nation est comme ces maisons de préfecture dans les petites villes, où il n'existe que la façade. S'il n'y avait plus personne pour regarder les Français, ils n'existeraient plus, tant ils ne vivent que pour les autres.
Le congrès de Carlsbad vient d'établir une censure générale de la presse en Allemagne. On est effrayé de cette mesure ici, car on sait que tous les regards de l'Europe se tournent vers nous et contre nous. »
c 1" octobre.
» M. de Montlosier, qui revient d'Allemagne, raconte que tous ces étudiants des universités sont des jeunes gens réguliers, austères, ne jouant pas,
ne jurant pas, ne se battant plus, poussant la rudesse pour eux-mêmes jusqu'au point de ne pas porter de chemise, comme un usage trop efféminé. C'est une chose très extraordinaire que cette nation enthousiaste sans être passionnée, d'autant plus extravagante qu'elle n'est jamais dérangée dans ses chimères par aucun emportement sur les choses réelles, calculant ses rêveries comme on calcule ses affaires, et raisonnant, de sang-froid, l'absurdité.
11 est venu déjeuner avec nous un certain M. Hervey, libéral subalterne... Je remarquais ce goût pour l'arbitraire qui les suit dans toutes leurs plaintes contre le gouvernement. Il criait contre les missionnaires disant :
— Enfin on ne les aurait pas soufferts, même sous l'ancien régime.
— C'est bien pour cela, lui répondis-je, qu'il faut les souffrir à présent... Ils s'irritent de ce que le roi ne donne pas des places de cour aux hommes de la Révolution...
— Ils me tourmentent, disait l'autre jour Benjamin Constant, pour savoir si le roi est sincère; que diable cela vous fait-il? Le roi est-il votre maîtresse? Un de ces jours, ils se tueront comme Wer-
ther, parce qu'ils doutent de sa sincérité et de sa tendresse.
Victor est fort content de la séance d'hier, dans la commission du jury. Il a gagné qu'on retrancherait l'interrogatoire des accusés ; il espère que la loi sera bonne. » .
« f octobre.
» M. Guizot m'a dit qu'il était fort inquiet des affaires européennes; que les souverains s'étaient exprimés très mal sur la France, surtout l'empereur Alexandre. Toute cette manœuvre de la censure générale est dirigée comme une batterie contre nous. »
t 2 octobre.
t L'inquiétude sur les aflaires de l'Europe est très vive. Ce tribunal d'inquisition établi à Mayence semble dirigé contre la France. Cependant les souverains ont évité d'en prononcer le nom. Ce qu'on craint ici, c'est qu'ils ne fassent quelque proposition au roi d'accéder à cette alliance et de changer son ministère. L'empereur Alexandre a dit : « Il faut tirer un cordon autour de la France,
et élever des barrières entre elle et l'Europe ; c'est un pays qui a la peste. » Sa conduite est pitoyable; tous ses bons sentiments n*ont été que des fantaisies.
C'est une mode que la déconsidération du ministère.
La déraison au dedans et la crainte au dehors rendent la position très critique. La France n'est pas en étal de soutenir une guerre.
Grégoire nous a envoyé sa justification qui ne justifie rien; mais Auguste lui a répondu en l'engageant à donner sa démission par des motifs d'intérêt public.
La marotte de nos libéraux, c'est l'économie; il ne voient dans la liberté qu'une soupe économique.
M. Decazes est fort triste. Madame a baptisé hier son enfant tout en grognant.
M. Decazes n'a d'opinion ni pour ni contre la liberté; son goût serait plutôt pour un pouvoir arbitraire dont il userait avec douceur et raison; mais, en même temps, il a un admirable talent pour l'action, et, quoique le ministère soit plus libéra/ que lui, c'est pourtant toujours lui qui mène, et, quand il est question d'agir, même dans un sens
Opposé au sien, c'est encore lui qui agit, parce qu'il est le seul qui ait de l'action.
M. de Serre a beaucoup de fermeté; il ne plie pas, mais il n'a pas l'esprit d'entreprise; il reste à sa place comme un rocher, mais, comme un rocher, il n'avance pas.
J'ai eu à dîner M. de Serre, avec deux ou trois jurisconsultes anglais. Il est rude et timide, à la fois, dans ses manières, et a beaucoup plus l'air d'un Anglais que d'un Français. J'eus beaucoup de peine à faire aller la conversation entre lui et M. Ward (lord Dudley), quoique M. Ward ne demandât pas mieux.
M. de Serre est grand; au premier abord a physionomie n'est point agréable; il a quelque chose de timide dans les yeux, qui contraste avec l'expression très prononcée de ses autres traits; mais, quand on le voit de plus près, on découvre une expression sincère et sensible dans ses yeux. Il est d'une admirable simplicité, il a de la rudesse dans les manières mais point d'arrogance... « Le peu que j'ai vu de madame de Staël, m'a-t-il dit, m'a plu infiniment; elle a été très bonne pour moi, et m'a invité à venir chez elle ; mais j'ai pensé que je rne perdrais dans la foule, ou que, si elle me re-
marquait, je ne pourrais prendre sur moi de rien dire. »
Il m'a parlé du livre de ma mère. Il était d'accord avec elle sur une infinité de points, entre autres, sur la nécessité d'un élément aristocratique :
— C'est un point, disait-il, sur lequel je diffère de la doctrine.
— Mais, lui répondis-je, on ne peut pas créer l'aristocratie.
— Sans doute, mais il faut soigner ce qui en reste. Je n'ai presque rien lu, a-t-il ajouté, et je n'ai plus le temps de lire à présent, mais je profite des lectures des autres, et de celles de votre mari surtout. »
« 6 octobre.
» M. Villemain a été mercredi soir le plus drôle du monde. 11 a dans l'esprit du rapport avec Benjamin Constant; il lui est impossible de rien dire sérieusement deux minutes de suite, et il a, dans le corps, un dépenaillage inconcevable, comme si ses membres ne tenaient pas non plus bien sérieusement ensemble, et, qu'à la première mésintelli-