II
gence, ils fussent prêts à s'en aller, chacun de son côté... »
« 9 octobre
i M. Guizotm'adit que M. Decazes était incapable de trahir les gens avec lesquels il marchait ; qu'il n'aimait pas les opinions des doctrinaires, mais qu'il aimait leurs personnes. C'est une créature très originale ; il est entièrement dévoué au roi, et le suivrait jusqu'au Kamschatka; il n'a point de goût pour la liberté.
Le soir, Benjamin Constant est venu me voir avec M. de la Fayette. La conversation s'est engagée sur Grégoire, On a parlé du projet de l'exclure de la Chambre. Benjamin Constant et M. de la Fayette se sont récriés; ils ont dit que cela le ferait réélire dans vingt départements.
M. de Barante est venu me voir; il a été très aimable; il m'a parlé de l'ennui général, du dégoût de sa position.
— Ce pays-ci, m'a-t-il dit, est un pays où tout s'épuise, parce que tout se dit. Si l'on apprenait la fin du monde, on en parlerait tant, et on ferait tant de phrases là-dessus, que l'effet serait épuisé au bout de la semaine.
SOUVENIRS. m
Il m'a parlé de l'idée qu'avait M. Royer-C*>llard de proposer à la Chambre rexclusion de Grégoire comme régicide. Je lui ai parlé des inconvénients.
— Sans doute, m'a-t-il dit, mais cela pourrait être bon comme commencement de conduite, si le ministère était décidé à suivre un plan énergique, à proposer le doublement de la Chambre, et le changement de l'âge ; ce coup doublement frappé aurait de l'avantage.
Victor n'est point de cet avis; il croit que le précédent serait très dangereux, et qu'on aurait le tort le plus grave de mettre les principes du côté d'une cause qui n'a maintenant rien pour la défendre.
Les familles des condamnés de Grenoble ont demandé au conseil d'État l'autorisation de poursuivre le général Donnadieu... Ce qu'il y a de plaisant, c'est que les sept veuves qui demandent justice de la mort de leurs maris sont toutes les sept remariées.
— Le tort de M. Decazes, dit M. Guizot, c'est de vouloir toujours de petits remèdes aux grands maux ; il croit que tout peut se guérir avec de la tisane. »
1 18 octobre.
> Le successeur de M. de Rivière est nommé. Mais le général Dessolle n'a jamais eu le courage de le lui annoncer et l'a laissé repartir pour Constantinople.
— Il n'y a point d'hommes, dit M. Guizot; j'ouvre tous les matins VAlmanach royali^our y chercher des ministres... C'est une chose inconcevable que cette pénurie d'hommes, que ce souffle de mort qui a passé sur le pays. Les ultras ont raison quand ils disent que tout tend à la mort, mais ils sont morts aussi; ils ressemblent à ce fou, qui disait de ses confrères : « Ils sont tous fous, mais moi qui suis » le Père éternel, je les juge bien. » C'est la vanité qui a coupé toutes les racines vivantes de ce pays-ci. »
J'ai demandé à M. de Barante si M. Royer-Gollard n'entrerait pas dans le ministère :
— Il faut, m'a-t-il répondu, quelqu'un qui ait de l'autorité dans la Chambre, et il n'y a que lui.
— Mais où sont les difficultés?
— Elles viennent de M. Royer-Collard lui-même. Le Journal des Débats annonce que les royalistes
feront du scandale pour empêcher que Grégoire ne prête serment.
M. Comte, que nous avons vu il y a deux jours, nous a dit que les bras lui étaient tombés en lisant tout ce que Grégoire avait écrit. Conçoit-on qu'on ait porté un homme avec cet acharnement sans s'être donné la peine de rechercher sa vie passée? Tous ces honnêtes patriotes sont comme les ministres vis-à-vis du roi; ils disent :
— S' nous nous dépopularisons, nous perdons tout crédit et ne pourrons plus faire aucun bien.
Les doctrinaires et leur journal le Courrier sont bien détestés. M. Laffitte a dit à Auguste :
— Si j'avais eu envie de quitter le côté gauche, le Courrier m'en aurait détourné. »
« 22 octobre.
» M. Constant est venu hier au soir ; il a commencé à se désoler sur Grégoire, mourant de peur de tout ce qui pourrait résulter. 11 m'a dit une chose qui me désole, c'est que Grégoire était au fond très ébranlé et très incertain, désirant qu'on lui persuadât de donner sa démission, mais qu'il avait reçu une lettre de M. d'Argenson pour le supplier de n'en rien faire. « A voir, dit-il, la désolation de ce misérable Grégoire, on dirait qu'il avait oublié comme les autres ses propres paroles. >
« 23 octobre.
» Auguste a été lui-même hier chez Grégoire. Il a lu de ses propres yeux la lettre de M. d'Argenson ; elle est signée de lui seul, mais, dans un postscriptum, il ajoute : « MM. Demarçay et Fradet se joignent à moi dans tout ce que je vous écris. » Les phrases suivantes sont textuellement dans la lettre :
« Très cher et très honorable collègue, on nous a dit que quelques personnes vous suppliaient de donner votre démission; mais, en agissant ainsi, vous pourriez décourager les autres départements de s'élever à la hauteur de patriotisme à laquelle s'est élevé l'Isère. Ce n*est pas dans un moment où le congrès de Carlsbad menace tous les patriotes, qu'ils peuvent se passer d'un guide tel que vous. »
Ce malheureux Grégoire a reçu Auguste, les larmes aux yeux, l'a remercié de sa lettre et l'a supplié de lui communiquer tous les renseignements qui lui parviendraient.
Victor s'est décidé à y aller et a fait prier Benjamin Constant de venir déjeuner avec lui.
Benjamin est arrivé trop tard, blême et agité parce qu'il ne savait trop comment se dédire de ses discours de la veille. Il a balbutié quelques mots,
et il a fini par dire : « Si vingt personnes du côté gauche vont chez Grégoire, j'irai ; mais sans cela, je n'irai pas. > Il ajoutait que, s'il demandait la démission de Grégoire, il ne serait pas élu l'année prochaine. J'ai essayé de l'attendrir en lui parlant de la misérable situation où on mettait ce pauvre homme. « Ah! quanta cela, m'a-t-il dit, rien ne m'est plus égal. Si j'étais son ami, àla bonneheure; mais, quand il en devrait mourir de chagrin, peu m'importe. » A dîner, nous avons eu Lanjuinais, et c'est une autre comédie. C'est un homme courageux comme un lion, ferme comme un roc, mais la tête la plus confuse qui fut jamais. De façon que ce sont des déclamations sur les jésuites et sur les missionnaires; des anciens discours prononcés par lui kit Convention ; des citations de l'Evangile, une incohéo rence d'idées inconcevable ; un sautillement continuel. Il commence une attaque contre l'Imprimerie impériale, puis il s'embarque dans une Bible polyglotte, dans le sanscrit, dans l'Orient, etc. Nous l'avons pris à part pour lui parler de Grégoire ; mais alors il a déclamé contre les perfidies de Pitt et de Cobourg, contre les émigrés, mêlant tout cela d'humilité chrétienne, disant que Grégoire a eu tort, mais que donner sa démission serait
une lâcheté, sautillant d'un bout de la chambre à l'autre, parlant tout bas, et puis tout haut, nous embrassant à bras le corps. Enfin, après l'avoir laissé parler pendant deux heures, citer du latin à faux, etc., Auguste est parvenu à le tenter par l'idée que Grégoire pouvait faire une belle lettre en donnant sa démission. »
« Dimanche matin.
» Le gouvernement vient de dissoudre la Société de la presse, qui était tombée entre des mains tout à fait canailles. Lundi matin, j'ai vu Benjamin- Constant, qui m'a dit qu'il en était charmé. Aujourd'hui, il imprime une protestation dans la Renommée... 11 tâche de mettreVictor dans l'embarras, en disant qu'il ne s'est jamais retiré de cette société; bien sûr qu'au moment où cette société est dissoute, il n'ira pas la désavouer. Les articles de Benjamin Constant ont été tellement directs, il a tellement interpellé Victor, que Victor s'est cru obligé de répondre. Il l'a fait, dans une lettre très courte, mais qui tranche la question. Les libéraux sont furieux.
M. de Saint-Albin est venu hier le voir, et lui dire qu'on était bien surpris qu'il demandât la
démission de Grégoire. Il a répondu ; « J'ai accepté le nom de jacobiii, tant qu'il ne s'appliquait qu'à M. de la Fayette et à M. d'Argenson ; mais, si Grégoire en est, je n'en veux plus. J'irai lui demander sa démission et je désire qu'on le sache.
Grégoire a déclaré formellement qu'il ne donnerait pas sa démission.
Victor a dîné mardi avec M. Decazes chez M. Guizot; il l'a trouvé tout à fait décidé à suivre une marche nette et ferme, comprenant la position avec justesse, et voulant y remédier avec énergie. Leur intention positive est de proposer une loi sur les élections qui donne aux deux Chambres le nom de Parlement; fixe le retour des élections à sept ans; double le nombre des députés; mette l'âge à trente ans, et modifie le mode d'élire en divisant les élections, en partie par arrondissement et en partie par déparlement. >
c 3 novembre.
» J'ai été hier voir Talma jouer Auguste dans Cinna ; c'est vraiment une chose admirable. C'est une simplicité parfaite. Il parle à Cinna, comme nous parlerions à un ingrat, dans notre chambre,
sur notre chaise. Je n'avais pas compris jusqu'ici tout ce qu'il y a de beau dans ce rôle d'Auguste. Talma le joue en vieux homme, bon par fatigue du mal, craignant d'être isolé, et pardonnant bien moins par grandeur d'âme que par la peur de se voir délaissé, et par le besoin de ne plus entendre de trop justes reproches; ayant des remords, mais des remords compatibles avec l'absolu pouvoir, avec une situation où les moindres actions sont réputées sublimes; c'est un spectacle hautement philosophique, et que Talma a conçu dans toute sa vérité. >
c 10 novembre.
» Nous voici dans une position tout aussi agitée que l'année dernière. Le conseil est divisé, trois ministres, M. de Serre, M. Decazes et M. Portai sont pour les grandes mesures, les trois autres contre. GouvionSaint-Cyr dit : « Attendez que mon armée soit composée, et, si les jacobins remuent, je les jetterai par les fenêtres. » M. Louis a peur de se brouiller avec la gauche, et M. Dessole a peur de tout... M. de Serre est venu trouver Victor, et lui a demandé d'entrer dans le ministère. Victor
lui a expliqué les inconvénients que cela aurait pour lui; qu'on attribuerait toute sa dernière conduite à l'ambition; la peur qu'il ferait au centre; sa jeunesse, son peu de titres, son peu de crédit, etc. M. de Serre a senti tout cela, mais il lui a répondu que les temps étaient trop pressants pour que chacun pût suivre la marche ordinaire. Victor lui a dit enfin que, si son entrée au ministère était absolument nécessaire pour décider la balance en faveur de la grande mesure, il y consentirait, mais que rien, excepté l'absolue nécessité, ne pourrait l'y décider.
Paris est fort agité. Le bruit court que M. Decazes traite avec les ultras, et que M. de Serre trahit Louis XVIIL
Nous avons vu M. d'Argenson. Il s'est montré comme toujours parfaitement bon et aimable; il est entré dans la situation de Victor, et, ce qui m'a paru singulier, il a eu l'air de lui conseiller d'être ministre... Au fond, il est dans la joie de son cœur; mais, quand on lui demande où il va, il n'en sait rien. >
« 17 novembre.
D Dimanche M. de Serre est encore venu chez Victor pour lui reparler du ministère. Il lui a dit que leur plan était de choisir des gens honorables dans tous les partis ; que, en conséquence, ils avaient pensé à M. Roy, à Victor et à M. Royer-Collard ; qu'ils avaient même envoyé un courrier à M. de Richelieu. Victor lui a toujours fait la même réponse.
M. Royer-Collard est venu le soir, dans l'inlention, je suppose, de voir Victor, qui était très souffrant et couché. H était très doctoral, comme toujours. Il nous a dit :
— Le ministère a besoin de se radouber, je ne crois pas qu'il résulte de tout cela rien de bon...
— Mais, lui ai-je dit, les choix pourraient être bons.
— Mais les bons, a-t-il repris, pourraient être fort exigeants.
Il a le doute le plus dogmatique et l'incertitude la plus tranchante qu'on puisse voir.
M. Guizot ne sait pas qu'on a écrit à M. de Richelieu, de façon qu'ils s'attrapent mutuellement.
M. Royer-Collard a été chez M. Decazes; il lui a fait des conditions très dures ; il a commencé par lui dire :
— Je n'accepterai pas si vous êtes le maître.
M. Decazes est resté fort pensif; tout cela ne lui plaît guère s.
« 19 novembre.
» M. Royer-Collard est venu chez Victor, et il y a passé une partie de la matinée. 11 fait des conditions très difficiles.
— Je veux, a-t-il dit, que l'étendard de ce ministère soit l'expulsion morale de M. Decazes.
Il ne veut point que M. Decazes reste président du conseil. Il ne veut entendre parler ni de M. Mollien, ni de M. Pasquier, ni de M. Portai.
M. de Serre avait l'air de compter sur la coopération de Victor, et Victor en était fort troublé.
— Je ne peux pas souffrir d'avoir l'air de me cacher, disait-il.
lia été fort longtemps à s'endormir.
Hier matin 18, il est entré chez moi avec une grande lettre, où il exposait tous les motifs qui le portaient à croire qu*il serait nuisible à la cause.
A six heures est arrivé M. de Serre; il avait envoyé la lettre de Victor à M. Decazes, qui l'avait apportée au roi ; il apportait la réponse du roi à M. Decazes. Cette lettre était très gracieuse, très bien écrite et faite pour être montrée. Victor est dans la joie de son cœur. »
« 20 novembre.
ï L'agitation est grande : les agents de change sont déconcertés; l'agitation est grande : les fonds tombent. On est effrayé de la mesure et des noms qui la proposent.
M. Mollien est venu, ce matin, consulter Victor, qui l'a engagé à accepter.
M. de Barante me dit que M. Royer-Gollard a beaucoup d'humeur, et qu'on n'en peut rien tirer. Apres une longue conversation, il a fini par dire à M. de Serre :
— Eh bien^ nous périrons^ c'est aussi une solu' tion.
Jamais le pays n'a été dans une confusion pareille.
La réunion Ternaux est effrayée à présent du nouveau ministère après l'avoir été de toutes choses.
Toutes les paroles de M. de Serre me paraissent
SOUVENIRS. Ul
avoir de la valeur; il me semble qu'elles viennent du cœur, et qu'elles y arrivent. »
< 24 novembre,
» M. d'Argenson a dîné hier avec nous. Victor lui a parlé avec beaucoup de vivacité. Il écoute avec une grande attention, entre dans toutes les idées de celui qui lui parle, et puis cela ne fait pas varier d'une ligne son opinion. Il en revenait toujours à nous dire :
— Le but de tout cela, c'est d'avoir une représentation nationale docile.
Le centre de la Chambre offre de changer la loi des élections, sans toucher à la Charte; il offre également la censure sur les journaux. Ce qui prouve que ce n'est pas l'amour de la liberté qui le retient, mais la peur, sentiment de Protée qui prend toutes les formes. >
« 29 novembre.
» J'ai été à la séance royale. Ces cérémonies donnent toujours de l'émotion. Les pairs sont arrivés avec leur costume. Il n'y a rien de si ridi-
cule que ces vieux costumes tout neufs, ce sont les ruines factices des jardins anglais. Le roi marchait avec beaucoup de peine. L'entrée a été froide et solennelle. Il a commencé son discours d'une voix troublée. Le discours est excellent. La loi y est annoncée d'une façon nette, ferme et loyale. Il a parlé un langage patriotique; il a dit ; « Nos institutions, notre patrie...» Il ne s'était jamais mis si fort en commun avec son peuple. Mais il hésitait, il récitait indignement, il se reprenait dans les moments où il fallait le plus de force; il tremblotait en parlant de son inébranlable fermeté. Il était mal entouré; le garde des sceaux, malade, était absent.
M. Decazes avait l'air fort triste ; Grégoire n'était pas à la séance, on ne l'a point appelé au serment ».
« 1" décembre.
> Je crois que le discours a fait bon effet. >
« 3 décembre.
> Hier, M. de Talleyrand a dîné chez moi. Il est
à présent très bien pour Victor et le recherche beaucoup. Il a une conversation de prince, c'est-àdire une de ces conversations où tout ce qu'on dit compte, quelle qu'en soit la valeur. Je cherchais, pendant tout ce temps, ce que ma mère m'avait dit sur la grâce de M. de Talleyrand, et j'avais peine à placer ce charme et cette gaieté sur ce visage grave et usé.
— Si l'on veut faire passer la loi, disait-il, il faut que le ministère soit décidé à n'accepter aucun amendement ; point de négociations et point d'intrigues. — Il l'a répété plus de vingt fois à chaque personne, ajoutant : — Voilà comment il faut faire ; voilà comme on réussira.
Nous avons ensuite parlé de M. de Serre; il a fait l'éloge de son talent. On a dit que M. de Serre hésitait et cherchait souvent ses mots à la tribune. M. de Talleyrand a dit : « On peut toujours chercher ses paroles, pourvu qu'on les trouve. » Il y a chez lui une sorte de puissance. C'est un vieux débris de l'ancien régime, et le passé, quelque indigne qu'il soit, conserve toujours un certain empire sur les- esprits.
Je suis désolée de n'avoir point assisté à la séance du 6; elle a été très orageuse; Grégoire a été
exclu aux cris de « Vive le roi! » La première partie de la séance ressemblait, dit-on, à la Convention et la seconde à 1815. Les tribunes s'en sont mêlées. Il y a plus d'immoralité dans le parti libéral, et plus de férocité dans l'autre. C'est une chose comique que d'entendre aujourd'hui tous les sophismes du pouvoir dans la bouche des libéraux; ne pas aller trop vite; ne rien changer, etc.
On a nommé, pour la commission de l'adresse M. de Chauvelin, M. Constant, et M. Dupont (de l'Eure). M. Royer-Collard a voté pour M. de Chauvelin. M. de Barante dit qu'il est le pandemonium des arguments.
M. Mole m'a dit un fort joli mot : Vous ferez ww coup d'État, parce que vous êtes plus téméraires que décidés.
Quelle position que la nôtre; placés entre deux écueils; liés avec des gens qui nous trompent peutêtre, ei tremblants de nuire à la liberté, en travaillant à l'ordre. Victor pratique ce qu'il nomme le grand principe en politique : porter secours au plus faible ; c'est la minorité qui invoque la justice.
M. Decazes est malade. M. de Serre ronge son
SOUVENIRS. i:5
frein de ne pas sortir. M. Beugnot n'ose pas quiiler sa chambre.
La commission de l'adresse n'a pu s'accorder; chacun des trois partis a fait la sienne qui a été repoussée par les deux autres.
La liberté, en France, sert de masque à toutes les passions secrètes ; au lieu de porter partout la lumière, elle sert à tout cacher.
Dimanche dernier, j'ai vu le pauvre et admirable Camille Jordan. Il est malade au point de ne pouvoir plus s'asseoir; il souffre d'atroces douleurs et cependant il n'a jamais été plus zélé pour le bien public, plus plein de curiosité et d'ardeur; il a une âme toute jeune et cependant forte de maturité et d'expérience.
On parle maintenant de renvoyer la Chambre tout de suite et d'aller avec les six douzièmes jusqu'au 1" mars. »
« 26 décembre.
» La séance d'hier a été étonnante; le ministère y a eu une majorité immense; on ne sait sur quoi compter avec cette Chambre.
M. de Chateaubriand dit que les royalistes péri- ^
ront par trop de vertus, comme on meurt de gras fondu.
Il paraît clair que la division est au camp des ultras. M, de Montmorency est parmi les modérés et M. de Chateaubriand à la tête des autres. »
Du 6. décembre 1819, jour de l'exclusion de Grégoire au 13 février 1820, jour de l'assassinat de M. le duc de Berry, il s'est écoulé environ cinq semaines. Bien que l'horizon fût chargé de tempêtes, ces cinq semaines se passèrent, sinon paisiblement du moins à petit bruit. Le congrès des puissances allemandes, réuni de nouveau, non plus à Carlsbad mais à Vienne, ne faisait point parler de lui et ne paraissait préoccupé que de ses propres affaires; M. de Serre était assez malade pour qu'on se crût obligé de l'envoyer à Nice; j'étais moi-même condamné au silence et menacé des Eaux-Bonnes ; la grande affaire restait en suspens; c'était d'ailleurs bien des éclopés pour un assaut.
Afin de donner une idée de l'état des esprits, durant cet intervalle de paix apparente, je continuerai à transcrire quelques extraits du journal que j'ai sous les yeux.
« 12 janvier.
> Il ne se passe, en ce moment, rien d'extraornaire. M. de Serre est toujours malade, ce qui arrête tout. M. Decazes est malade aussi ; c'est une véritable épidémie de ministres. On dit que M. Pasquier s'en mêle aussi pour se donner bon air. L'opinion se prononce toujours hautement contre ce ministère; on est agité et ennuyé tout à la fois. Cest un trouble plat. Il y a, chez tout le monde, un besoin de repos qui ne vaut guère mieux que le goût du désordre. C'est une disposition qui porterait à tout laisser faire, plutôt que de remuer pour rien empêcher.
Benjamin Constant a abdiqué sa raison et son esprit en faveur de l'opinion, comme un catholique abdique son intelligence en se soumettant à son confesseur. Dans ce pays-ci, on fait du dogme en tout, excepté en religion. »
SOUVENIIIS. H9
« 15 janvier.
» J'ai été à deux séances de la Chambre des députés, l'une insignifiante, l'autre très vive. M. de Villèle et M. Laine ont parlé.
M. de Villèle est laid; il a le son de voix méridional et très nasillard; il n*a point de grâce dans les gestes, ni rien d'éloquent; mais son esprit est clair, juste et logique, il débarrasse une question de tous ses alentours inutiles, et trouve toujours le meilleur côté d'une mauvaise cause. Il a, d'ailleurs, une apparence de modération qui fait effet. 11 a traité la question très nettement; il est convenu qu'il s'agissait de la loi des élections, et qu*en décidant sur les pétitions, on allait décider la grande question.
M. Laine a, dans la voix, quelque chose qui ressemble à un bel instrument en désaccord. Son accent est plus sonore que juste; il en est de même de son éloquence. Il a cependant de l'empire sur la Chambre, parce qu'il est ému et nerveux; sa laideur est expressive. Il s'est, presque tout le temps, adressé au côté gauche avec beaucoup d'amertume; il a aussi un accent méridional qui
donne du nerf à toutes ses paroles. Sa logique manque de rigueur; en tout, c'est la justesse qui lui manque.
Les orateurs de la gauche ont été faibles. Manuel a battu la campagne pendant deux heures. Sa figure est douce et insignifiante il a l'air plus insinuant que violent.
M. Pasquier parla avec beaucoup de facihté. Il a l'air très dégagé à la tribune.
Benjamin Constant, en lui répondant, se laissa aller à l'un de ces accès de colère que je lui connais, colère où ses propres paroles le montent, où le sentiment est excité par l'expression au lieu d'être trahi par elle; il aurait eu de l'éloquence dans un salon; mais il n'avait point assez de tenue et de dignité. Il faut, dans l'éloquence parlementaire, avoir l'air de dominer ceux qui vous écoutent ; aussi n'a-t-il produit aucun effet.
Le ministère l'a emporté de cinq voix, dont trois ministres; reste deux.
Madame de Balbi, l'ancienne maîtresse du roi, était à côté de moi, et faisait les réflexions les plus comiques. Quand M. Courvoisier est monté à la tribune, elle s'est retournée vers M. de Fezensac, et lui a dit : « Ce monsieur fait l'insolent, je crois. »
Elle avait été très polie pour moi; mais, quand M. d'Argenson est monté à la tribune, elle s'est mise à faire des réflexions qui m'ont impatientée. Elle a dit: « Ah! M. d'Argenson ferait bien mieux de cultiver ses terres. > Alors le sang m'est monté au visage, et je lui ai dit : « Madame, M. d'Argenson remplit ici son devoir, et, d'ailleurs, il fait bien tout ce qu'il fait, »
HCes vieilles femmes de l'ancien régime ont des façons inconcevables. Il n'y a que la perfection du bon goût qui puisse enseigner de si mauvaises manières. Elle ôiait son chapeau, puis son bonnet, puis son châle, disant qu'elle étouffait, qu'il fallait se déshabiller; puis elle faisait demander une prise de tabac à un député de sa connaissance; puis elle perdait son mouchoir, et faisait demander à ses voisins de lui en prêter un. Elle avait, en tout, cette familiarité insolente des grandes dames d'autrefois qui se croyaient tout permis. »
« 20 janvier.
> M. de Serre est beaucoup plus mal. On lui ordonne de partir pour Nice. M. Decazes aussi est fort souffrant; enfin tout va au pire. »
« 22 janvier.
» Camille Jordan a dit à Auguste qu'il fallait absolument que le ministère reculât ; que les plus courtes folies étaient les meilleures; qu'il fallait reprendre les anciens ministres et faire amende honorable. Enfin il est tout â fait entraîné par l'opinion.
J'ai eu une conversation avec M. de Rémusat sur le bonapartisme. Il prétend qu'il y a du fanatisme bonapartiste.
M. Decazes paraît très décidé à suivre l'ultimatum de M. de Serre. Ils se sont accordés sur tout avant le départ de celui-ci. Ils ont changé le plan de la loi des élections, et veulent adopter un plan qui est développé dans une brochure très spirituelle de M. Flaugergues.
M. de Serre m'a écrit la veille de son départ une lettre très aimable pour m'engager à décider Victor à être bien pour M. Decazes. »
« 25 janvier.
> Ils ont imprimé dans la Minerve un article infâme ; c'est un dialogue entre l'ombre de ma
mère et Victor. Je ne puis dire quel degré d'irritation cet article m'a donné. J'ai écrit à M. Constant pour lui dire que c'était indigne à lui de l'avoir laissé imprimer. Il m'a répondu au bout de deux jours la lettre la plus plate et la plus insignifiante. Il me dit que tout le monde, dans ce moment-ci, craint pour sa tête. Tout le monde, au reste, a été indigné de cet article, depuis M. de la Fayette jusqu'à M. de Chateaubriand.
J'ai eu hier Talma à dîner.
C'est une chose curieuse de voir le travail poétique qui se fait dans sa tête, et qui s'exprime toujours par des paroles communes. Il fait néanmoins des raisonnements sur ses rôles, et ses raisonnements sont justes et spirituels. Il nous a dit sur son rôle de Joad : « Savez- vous que c'est un grand coquin que ce Joad. » Il s'est mis ensuite à nous parler de Bonaparte, de sa sœur, de toute sa cour. "^ — Croiriez-vous, nous disait-il, que j'étais entouré de rois, de princes qui me faisaient la cour, parce qu'ils me croyaient du crédit auprès de l'empereur, et des princesses, et des reines ! Je crois rêver quand je pense encore à tout cela.
—Vous trouvez tout ceci bien ennuyeux? lui ai-je dit.
— Ah oui, m'a-t-il répondu avec un profond soupir.
C'est comme un souvenir romanesque, comme le regret de la jeunesse et de l'amour, pour tous ces gens à qui Bonaparte avait ouvert des perspectives si éclatantes et si inattendues.
Depuis quinze jours, le ministère traîne l'affaire de la loi. On l'a fait voir à M. de Richelieu, à M. Laine, à M. Dambray; on l'a discuté avec les royalistes ; en attendant, l'orage va grossissant contre tout ce qui sera proposé. M. Decazes a envoyé chercher Victor, pour lui soumettre un dernier projet que Victor n'a pas trouvé bon. On a retranché l'abaissement de l'âge; on dit que c'est à cause de M. Guizot. »
« 13 février.
^v » J'ai vu, l'autre jour, le cabinet de M. Denon. Il y a des figures de Bonaparte, de toute espèce, jeune, vieux, gras, maigre. Cette figure est quelquefois très belle et très antique. M. Denon me disait d'un» air attendri : L'empereur avait les yeux les plu^ ravissants, les plus séduisants, les plus caressants; il caressait avec ses yeux. C'est encore un homme
qui a perdu toutes ses émotions en perdant son idole, i
Ce fut au sein de ces perplexités, de ces alternatives, de ces préoccupations diverses qu'éclata, sur notre tête, le 13 février.
Je ne raconterai pas l'assassinat du duc de Berry. Ce jour, dimanche gras, je, n'étais pas à l'Opéra où, d'ailleurs, je n'allais guère; par grand hasard, aucun de nous n'assistait, soit au bal donné par le maréchal Suchet, soit au bal costumé de madame de la Briche. Le récit de cette fatale soirée se trouve partout, et partout conforme à la vérité; M. de Vaulabelle ne diffère en rien de M. de Chateaubriand et le journal que j'ai sous les yeux ne contient rien qui ne soit dans l'un et dans l'autre.
Le coup avait été frappé à onze heures du soir; nous n'en fûmes informés que le lendemain à huit heures du matin. Le prince venait d'expirer. Inépuisable sujet de réflexions sans nombre et d'émotions sans mesure ! C'était dans le petit salon qui précédait la loge royale qu'on l'avait transporté, tenant encore en main le poignard qu'il avait lui-même retiré de sa poitrine. C'était au bruit des folles contredanses qui terminent le
Carnaval de Venise, qu'il recevait les premiers secours de l'art, et les derniers secours de la religion. C'était à deux pas de là, étendu sur le lit d'un serviteur à gages, sur le lit même, chose étrange, où il avait pris quelque repos, l'année d'auparavant, en débarquant à Boulogne, qu'il recommandait ses deux filles naturelles à sa femme, dont la robe de dentelles était toute couverte de son sang, et demandait grâce pour son meurtrier; c'était à genoux aux pieds de ce grabat, entouré de sa famille en larmes, que le vieux roi lui fermait les yeux, de sa main flétrie; c'était dans la pièce à côté que M. Decazes, interrogeant le coupable, était interrompu par les explosions de la haine qui s'exhalait contre lui-même; c'était, en même temps, de bal en bal et de mascarade en mascarade, que le flot des gens de cour, des royalistes et de leurs adversaires, se livraient aux divertissements du jour et de l'heure.
On eût dit une grande scène de Shakspeare, et, pour achever la similitude, cette scène sanglante, ce poignant mélange d'horreur et de ridicule, tranchait de haute lutte, une situation devenue intenable pour tout le monde, et qui ne semblait plus comporter pour personne un dénouement régulier.
Le 14-, vers une heure après midi, les deux Chambres étaient réunies, chacune dans la salle de ses séances, pour recevoir la triste communication de l'événement qui jetait, depuis l'aube du jour, la consternation dans tous les cœurs : une sorte de fou, nommé Clauzel de Goussergues, porta le premier coup. Il accusa effrontément M. Decazes de complicité dans le meurtre du duc de Berry, accusation qu'il réduisit le lendemain, sur les instances de son parti, en simple accusation de haute trahison.
Le 15, à cinq heures du soir, le ministère présentait à la Chambre des pairs un projet de loi qui replaçait sous la censure les journaux et les écrits périodiques, et, à la Chambre des députés, un projet de loi qui suspendait la liberté individuelle, plus le fameux projet de loi sur les élections, retravaillé à dire d'experts.
11 va sans dire que je ne fus point consulté sur tout cela; mais, au lieu de m'en féliciter, au lieu de faire la part des circonstances et de la position terrible où M. Decazes se trouvait placé, je fus assez sot pour en prendre de l'humeur, et pour écrire à M. de Serre une lettre violente, en l'invitant à donner sa démission. Je ne l'eus pas pUis tôt
envoyée que je rentrai en moi-même, et ne balançai pas à témoigner pour M. Decazes un très vif et très sincère intérêt.
La lutte entre le roi et la famille royale, durant les cinq ou six jours qui suivirent le 15 février, les efforts du roi pour conserver son ministre favori, ceux du parti royaliste pour le lui arracher, les transports de rage de ce parti, l'attitude menaçante de la cour, la résistance digne et courageuse de M. Decazes sont racontés partout, et partout à peu près exactement, sauf l'anecdote insérée par M. Vaulabelle au quatrième volume de son ouvrage. Jev ' n'ai jamais entendu dire à personne que M. de Vitrolles eut, le lendemain de l'assassinat, forcé la porte de M. le comte d'Artois, pour lui proposer d'épouser la reine d'Étrurie, et d'adopter le fils de cette princesse, au préjudice de la branche d'Orléans; c'est un de ces radotages dont on amuse la crédulité des partis.
Cette agonie politique après l'agonie véritable, ce combat d'influence sur un cadavre, entre la tendresse maladive d'un pauvre roi infirme, et l'ascendant d'un héritier présomptif, tenant en main la chemise sanglante de son fils, ne pouvait durer bien longtemps. Louis XVIII abdiqua, en congé-
diant son enfant chéri, invitus invitum, sans cesser de lui écrire trois billets doux par jour. M. de Richelieu redevint président du conseil, invitus invitum; il s'y laissa hisser par les épaules, sur la foi de promesses que M. le comte d'Artois ne pouvait tenir, supposé qu'il en eût l'intention. Le vieux Siméon, flanqué de M. Mounier comme directeur delà police, et de M. Capelle comme successeur de M. Guizot à la direction des communes, prit, dans la dépouille de M. Decazes, le ministère de l'intérieur. M. Mounier était l'ami de cœur et l'homme de confiance de M. de Richelieu; M. Capelle le valet, l'homme à tout faire de M. le comte d'Artois; M. Pasquier conserva les affaires étrangères, et le reste des ministres, le reste du ministère.
Tout cela ne payait pas autrement de mine ; c'était un ministère plutôt toléré qu'accueilli; l'extrême violence des partis extrêmes lui formait un parti intermédiaire, plus apparent que réel, et dont l'appréhension commune était le lien, chacun, bien entendu, faisant ses réserves et conservant la liberté de son langage.
Je lis dans le journal déjà cité :
« Le cri général est qu'il faut soutenir le ministère de peur des ultras; quant à la liberté, personne lu 9
n'y pense plus. Il ne s'élève plus aucune voix en faveur de la presse. C'est un découragement cruel; beaucoup de crainte et surtout plus d'espérance; la liberté nous effraye au moindre essai. Les Français ont toujours l'air de dire, soyons libre et n'en parlons plus; mais c'est pour en parler, pour lutter, pour combattre qu'on est libres. Ce ministère tout chétif, tout misérable, est assez bien reçu de tous les côtés, un souffle le renverserait, mais chacun relient sa respiration, de peur de faire crouler la dernière planche. Les vainqueurs eux-mêmes tremblent de leur victoire. Chacun sent que la lutte sera terrible, et, par accord tacite, on s'entend pour la retarder. M. de Villèle et M. de Corbière se plaignent tout haut de leur parti; on a peur de tout, même de soi-même... « Si vous saviez, disaient-ils à M. de Caslellane, ce que c'est que de labourer avec ces gens-là, et la peine qu'il faut se donner pour leur faire comprendre quelque chose qui ait le sens commun. ï
Le petit parti doctrinaire, enrôlé, bon gré mal gré, dans le grand parti ministériel, rattaché au ministère par un lien officiel puisque la plupart de ses membres étaient conseillers d'État, se pro posa, pour règle de conduite, de reprendre la
position d'indépendance bienveillante qu'il avait en 1818.
J'ouvris la marche, et je plantai le drapeau, le 26 février, treize jours après l'assassinat du duc de Berry, cinq jours après la formation du second ministère Richelieu. J'attaquai le rétablissement de la censure; mon discours fut trouvé ferme, sensé, modéré, et généralement approuvé, même par le ministère; je défendis nettement la loi de la presse telle qu'elle avait été votée l'année précédente, tout en faisant la part des circonstances; je ne concédai rien à la réaction.
L'exemple fut suivi dans la Chambre des députés, où la loi de censure, adoptée par la Chambre des pairs, le 18 février, avait été portée le i" mars.
Camille Jordan la combattit vivement, et ce fut à cette occasion que M. Royer-Gollard prononça la phrase demeurée fameuse : Les lois d'exception sont des emprunts usuraires.
L'état de ma santé ne me permit pas de prendre part à la discussion sur la liberté individuelle, qui duradixjoursàla Chambre des députés (du 6 au 15 mars) et trois jours à la Chambre des pairs (du 23 au 26 mars).
i32 SOUVENIRS.
M. de Chateaubriand se rangea de notre côté.
Entre la première et la seconde discussion, une scène très vive avait eu lieu dans la Chambre des députés.
M. Clauzel de Coussergues ayant déposé son acte d'accusation contre M. Decazes, il s'agissait de savoir s'il serait admis à le développer. Les amis de M. Decazes, j'entends les amis de sa personne et non de sa fortune, et tout le parti modéré insistaient pour que le calomniateur fut entendu et confondu. La droite et les ministériels purs réclamaient l'ordre du jour. Le roi lui-même, par déférence pour M. de Richelieu, imposait silence à M. de Sainte-Aulaire. Le débat fut violent; l'extrême gauche vota avec l'extrême droite. J'ai regret d'avouer que M. d'Argenson et M. de la Fayette ne résistèrent pas à la tentation. Tout est de bon jeu contre un ministre même tombé, pensait le premier. M. de la Fayette était toujours de la même candeur et de la même douceur. Les événements passaient devant lui, sans exercer sui^ lui la moindre influence ; il voyait toujours faute dans l'émigration, elle remède dans la garde nationale.
< Les ministres ne savaient que faire, dit le jour-
la'
nal que j'ai déjà cité; les uns se levaient pour, les autres, contre. M. Pasquier s'est levé à moitié, puis s'est rassis. Jamais on n'a vu si piteuse contenance. Ils ont enfin perdu la majorité ce jour-là, et l'ont recouvrée le lendemain sur une autre question. » Rien ne peint mieux l'état des esprits et des partis.
Vint enfin la loi des élections.
Celle qu'avait présentée M. Decazes in extremis avait encore figure humaine; on avait conservé l'accroissement du nombre des députés, en retranchant l'abaissement de l'âge ; on avait conservé le renouvellement intégral, en réduisant la durée de la législature de sept ans à cinq ans; on avait conservé les deux collèges en faisant élire le second par le premier. Ainsi faite, la loi déplaisait également aux deux côtés de la Chambre. La commission chargée de l'examiner fut en majorité libérale; elle nomma pour son rapporteur, M. Royer-Collard ; le gouvernement, voyant le tour que prenaient les choses, retira la loi, et en bâcla une autre, de concert avec le côté droit.
On retrancha de la loi Decazes tout ce qui lui restait de la loi de Serre, c'est-à-dire tout ce qu'elle avait encore d'un peu libéral; l'accroissement du nombre, le renouvellement intégral; on conserva
les deux collèges; mais, au lieu de faire élire le second par le premier, on ne réserva à celui-ci que le droit de présenter des candidats au premier; en cet état, elle plut tout à fait au côté droit, et, le vent soufflant en ce sens, elle fut renvoyée à une commission toute ministérielle.
M. Laine en fut rapporteur.
Il était au premier parmi ceux que Camille Jordan appelait assez plaisamment les pénitents politiques, et jamais, à vrai dire, depuis le temps de la primitive église, on ne vit semblable mea culpa, La loi nouvelle était exactement le contrepied de celle qu'il avait proposée lui-même, dont il était le père putatif, bien que, nous autres doctrinaires, nous en fussions les pères véritables.
La discussion s'ouvrit le -15 mai.
M. Royer-Gollard et le général Foy en eurent tout l'honneur. Le discours de M. Royer-Collard fut très beau, et de sa plus grande manière. Quoi de plus admirable que des traits pareils à ceux-ci :
« La différence entre la souveraineté du peuple et la souveraineté constituée des gouvernements libres, c'est que, dans la première, il n'y a que des personnes et des volontés'; dans l'autre, il n'y a que des intérêts et des droits. Les individualités dis-
paraissent; tout s'élève du particulier au général; la société a passé tout entière dans son gouvernement; là, et là seulement, réside la souveraineté, parce que là, et là seulement, les intérêts ont leurs organes, et les droits leur sauvegarde.
» L'inégalité résulte des grandes supériorités de tout genre : la gloire, la naissance qui n'est que la perpétuité de la gloire, la richesse à ce degré où elle est, comme la gloire, une dignité, une force, un empire exercé sur les hommes.
» Qu'est-ce que la Chambre des pairs, si ce n*est l'inégalité reconnue, consolidée, érigée en pouvoir social, et par là rendue inviolable. Artifice admirable par lequel le privilège vaincu a été transféré de la société qu'il opprimait, au sein du gouvernement qu'il affermit. Magnifique prérogative, que l'inégalité n'a pas reçue pour elle-même, ni pour sa seule défense, mais pour la protection de la société tout entière, parce que les supériorités n'ayant rien à souhaiter que de se maintenir, le pouvoir où elles se concentrent devient le principe de la stabihté et le gage de la durée commune? »
Ce discours fit un grand effet, en dépit de ce qu'il avait, comme toujours, d'un peu trop meta-
physique. Je trouve, dans le journal que j'ai sous les yeux la phrase suivante :
« Royer-GoUard a parlé à la Chambre avec beaucoup de force. » M. de Rémusat m'a dit : « C'est le discours le plus fort et le plus hostile contre le gouvernement. » Il est vrai que M. de Rémusat est un peu amoureux de M. Royer-Collard ; il est singulier dans ses goûts; il aime la pédanterie comme d'autres aiment la grâce.
"\,Le général Foy, dont la réputation, toute nouvelle alors, grandissait de jour en jour, était, en quelque sorte, le contraire d'un pédant. Son esprit était prompt, vif, ingénieux; il comprenait à demi mot, apprenait tout en un instant; son caractère était brillant et généreux;; son éloquence, un peu travaillée, était riche de tours et d'images; tout le monde l'aimait et l'honorait; son seul vrai défaut, c'était une ardeur de popularité qui l'entraînait à des écarts, dont il s'arrachait, 'le moment d'après, le peu de cheveux qui lui restait sur la tère.
Il avait pris naturellement la place que j'avais quittée, celle d'intermédiaire entre le parti libéral et le parti doctrinaire, place que je regrettais quelquefois ; car, en m'enfonçanl jusqu'au cou dans
celui-ci, je n'en sentais que mieux les défauts.
Voici, en effet, ce qu'en pensait un bon juge qui ne lui voulait point de mal :
« On n'a pas tort d'appeler les doctrinaires des métaphysiciens révolutionnaires. Ils sont révolutionnaires d'idées morales, nullement d'idées politiques; ils ont trop d'esprit pour vouloir l'inapplicable; mais ce sont des jacobins de méditations qui rejettent les anciennes idées comme les jacobins de 89 rejetaient les titres et les privilèges, et veulent faire maison nette en philosophie, comme les autres voulaient faire en politique. C'est ce qui fait qu'ils sont obscurs. Ils ont un profond dégoût pour toutes les idées convenues. C'est pour cela qu'ils blessent tant ; car on aime bien les idées nouvelles quand elles sont le développement de celles que l'on a déjà. Mais ces idées qui arrivent tambour battant, flamberge au vent, renversant tout ce qui a existé pour en prendre la place, ces idées-là mettent tout le monde en fureur. Le mot de la révolution : Ote-toide là que je nCy mette^ les doctrinaires ne l'appliquent pas aux personnes; mais ils l'appliquent aux principes, ce qui est aussi un élément de discorde. »
Dans la discussion générale, M. de la Fayette
monta trois fois à la tribune. Il avait écrit son discours principal de peur qu'il ne fût trouvé trop violent. L'effet n'en fut que plus mauvais ; il y avait quelque chose de noble et d'imposant dans ses manières, un accent d'ancien régime qui contrastait étrangement avec les idées et les expressions révolutionnaires dont son langage était empreint. Mais ce fut à la discussion des articles que commença le véritable débat.
Camille Jordan mourant s'était traîné à la tribune, et M. de Serre, qui n'était guère en meilleur état, était revenu de Nice à la hâte. C'était, entre ces deux amis, l'un et l'autre un pied dans la tombe, l'un et l'autre éloquents, sincères, libéraux, dévoués à la monarchie, l'un et l'autre exempts de toute arrière-pensée qui dépassât leur parole, que la Chambre avait à se prononcer.
Camille Jordan avait proposé le maintien de la loi du 5 février 1817, en divisant l'élection par arrondissement; toute la gauche et le centre gauche s'étaient rallié à cet amendement.
« Son discours, dit M. de Vaulabelle, empruntait un grand intérêt à la position de l'orateur. Aucun membre de la Chambre n'avait donné aux Bourbons et à la monarchie des gages plus écla-
tants de fidélité. Royaliste comme M. Royer-Collard, son compagnon politique et son ami, persécuté et proscrit comme monarchiste, lorsque plusieurs des ministres actuels et même des membres du côté droit étaient dans les rangs de la Révolution, sa vie n'offrait ni une tache ni une contradiction. Dévoré par la maladie, il penchait vers le tombeau. Voyant dans les nouvelles mesures le début d'une politique réactionnaire fatale à cette royauté à laquelle il avait voué sa vie, et désirant l'arrêter sur cette pente funeste, il réunit ses forces, se rendit péniblement à la Chambre et monta à la tribune ; ses traits pâles et amaigris, son attitude affaissée, sa voix affaiblie et brisée, indices irrécusables d'une fin prochaine, donnaient à ses paroles ce caractère solennel et presque prophétique qui s'attache aux accents des mourants. »
Rien de plus vrai, et son discours fut, en outre, très habile et très éloquent; mais l'historien, s'il eût été digne de son nom, c'est-à-dire de son ministère, aurait dû rendre le même témoignage à M. de Serre, ou plutôt, pour rester fidèle à la vérité, il aurait dû convenir que la réplique de M. de Serre fût autant au-dessus du discours de Camille Jordan, pour la hauteur, l'étendue et la solidité
des vues, pour la vigueur des mouvements oratoires que l'éloquence de l'homme d'Étal est au-dessus de celle du simple orateur.
Ce ne fut là que le commencement de scènes ji'un intérêt plus vif encore et plus digne d'admiration.
L'amendement de Camille Jordan ayant obtenu la priorité à la simple majorité d'une voix et n'ayant été rejeté qu'à la majorité de cinq voix, la Chambre se trouvait exactement coupée en deux parties presque égales, et le sort de chaque vote dépendait de la présence ou de l'absence de celui-ci ou de celui-là; les députés malades se faisaient porter à la tribune et tr'a versaient, pour parvenir à la Chambre dans leurs véhicules, des masses compactes qui couvraient la place de la Concorde, celle du Palais-Bourbon et remontaient assez haut dans les Tuileries, sur les quais et les boulevards. Ils étaient accueillis par des huées ou par des applaudissements selon la nature des groupes qui se rencontraient sur leur passage, groupes où les plus ardents étaient, d'un côté, les jeunes gens des écoles, et de l'autre des gardes du corps et des officiers de la garde royale, habillés en bourgeois. Ces groupes ne tardèrent pas à se porter les uns
contre les autres à des violences, et les députés entrant et sortant en eurent leur bonne part; il fallut que la force armée intervînt; elle fut violente elle-même; comme il arrive toujours, la violence fut aveugle, un pauvre jeune étudiant, tout à fait innoffensif, resta sur le carreau.
Dès lors, le dedans comme le dehors de la Chambre des députés devint une véritable mêlée. Durant les derniers jours du débat, la moitié de chaque séance retentit de cris, de vociférations, de récriminations, de personnalités furieuses. Chaque député portait à la tribune le récit du tumulte de la veille, demandait vengeance des insultes, des mauvais traitements qu'il avait reçus, et prenait à partie, non sans d'excellentes raisons, le ministère tout entier.
M. de Serre, demi-mourant, était seul sur la brèche.
Délaissé par le côté droit qui le détestait comme un transfuge du camp de l'émigration et qui, d'ailleurs, trouvait plus facilement des assommeurs et des bâtons dans la rue que des orateurs et des arguments à la tribune; abandonné par le reste du ministère au sein duquel son retour avait semé la division, et qui se cachait volontiers derrière lui;
attaqué par la gauche avec une violence in,Duïe ; en butte, et légitimement sous plus d'un rapport, à l'indignation de ses meilleurs amis, il fit tête à tout et à tous avec un degré d'intrépidité, de sangfroid, d'énergie, de présence d'esprit, d'à-propos qui n'ont jamais été égalés peut-être et certainement jamais surpassés dans aucune Assemblée délibérante : rendant coup pour coup, raison pour rairaison, sarcasme pour sarcasme, invective pour invective; la lutte élait homérique. Ce fut l'un de ces jours, je ne sais lequel, qu'il répondit aux appels à l'émeute de M. de la Fayette, par cette apostrophe foudroyante : « Quand la guerre civile éclate, le sang est sur la tête de ceux qui l'ont provoquée : le préopinant le sait mieux qu'un autre: il a, plus d'une fois, appris la mort dans l'âme et la rougeur sur le front, que qui soulève des bandes furieuses est obligé de les suivre et presque de les conduire. »
Ce terrible souvenir des suites du 6 octobre, cette image de Louis XVI, traîné de Versailles à l'hôtel de ville, la garde nationale en tête, entouré d'hommes et de femmes en guenilles, portant au bout de leurs piques les tètes des gardes du corps massacrés à l'entrée de la chambre de la
reine, et présentant ces têtes sanglantes à la portière royale, fit frémir toute l'Assemblée. C'était dépasser, sans doute, la mesure et même la stricte justice; mais le sanglier était aux abois, et il faut convenir aussi que le langage qu'il repoussait était étrangement révolutionnaire.
On sait quel fut le dénouement de cette crise.
M. de Serre n'avait accepté la loi du ministère Richelieu, que sous bénéfice d'inventaire, et à titre de pis aller. A la fin de sa réplique à Camille Jordan, il avait, malgré ses collègues, ouvert la porte à une sorte de transaction; il avait indiqué la loi proposée par M. Decazes comme offrant un terrain sur lequel il serait possible de s'entendre. Cette ouverture, dédaignée dans la première ardeur du combat, fut relevée vers la fin, c'est-à-dire au moment où personne ne savait plus ce qui allait arriver. Un amendement proposé par M. Courvoisier, et modifié par M. Boin, substitua la loi Decazes à la loi Richelieu, et cet amendement passa i\ une forte majorité. On admit les deux collèges et l'augmentation du nombre des députés.
Cette loi nouvelle, portée sur-le-champ à la Chambre des pairs, n'y rencontra point de difficulté; je saisis néanmoins cette occasion pour re-
i44 SOUVENIRS.
vendiquer ce qui lui manquait, le renouvellement intégral, l'abaissement de l'âge, la division des petits collèges en circonscriptions fondées sur la communauté des intérêts et des habitudes ; le cens fixe au lieu du régime des plus imposés dans les grands collèges; en un mol, j'exposai la loi dans son entier, telle que je l'avais soumise à M. de Serre, dès le début de la session, et je réclamai ma part de responsabilité dans les transactions qui s'ensuivirent.
Malgré l'état de ma santé et les défenses des médecins, mon discours dura plus de deux heures; il eut un plein succès; en le relisant après quarante ans (je pris soin de le rédiger moi-même après la séance), j'estime qu'il n'en était pas indigne, et qu'il touchait hardiment, sans violence ni témérité, aux parties les plus essentielles du régime représentatif et aux points les plus délicats de la politique du jour.
Je ne pus assister qu'à la première séance du procès de Louvel .
Le reste de la session fut consacré à l'examen des lois de finance. Je n'y pris aucune part, et je terminerai ce qui concerne les six premiers mois de l'année 1820 par quelques extraits du journal
déjà cité qui me paraissent propres à donner une juste idée du mouvement des esprits et de l'état général des idées et des affaires.
1 18 avril.
» M. de Serre ne se soucie pas de revenir. Il faut qu'il donne sa démission; s'il reste après cette loi (la loi Richelieu), il est perdu. Victor lui a écrit ce matin une lettre admirable... Nous hésitions sur la manière la plus sûre de la faire arriver. Il a été décidé que Victor donnerait luimême la lettre à M. de Mézy (le directeur des postes) ; M. de Mézy la lira peut-être, mais il n'osera pas l'intercepter. »
« 19 ayril.
» Victor est fort affligé. II me disait hier : il n'y a plus de place en ce pays-ci pour les hommes honnêtes et éclairés. Le combat est, pour longtemps, entre les mauvaises passions. Des mains pures ne peuvent se mêler à tout ceci. Notre métier est de faire entendre la voix de la justice et de la raison, dans les intervalles. Mais le pouvoir ne peut jamais
nous appartenir... Il est à désirer que le parti nau. 10
tional triomphe ; mais, dans sa victoire, il ne sera ni juste ni sensé. »
< 24 avril.
» Il y a deux haines dans la Chambre, qui ont beaucoup d'influence, celle de M. Royer-Gollard et de M. Laine l'un pour l'autre; elle date de l'ancien ministère; elle est plus violente dans l'un et plus méprisante dans l'autre; mais elle les domine tous les deux, et, par contre-coup, elle influe sur la Chambre. »
« 27 avril.
» J'ai été hier entendre la discussion sur la pétition de M. Madier de Montjau^ L'attente était générale. Nous avons trouvé, dès dix heures du matin, les antichambres pleines, et tout le monde assis sur les bancs dans le vestibule, attendant l'ouverture de la séance...
M. de Sainte Aulaire a parlé à merveille; avec •courage, avec noblesse, avec modération, en homme de bonne compagnie, gentleman like, trouvant les mots avec facilité, comme s'il eût été dans un salon
1. La pétition de M. Madier do Montjau portait sur les massacres dont Nismes avait été le tliéâlre en 1815.
et prononçant des paroles très vives. « On veut, a-t-il dit en parlant des ultras, un autre gouvernement que le gouvernement ; un autre roi que le roi. » Le côté droit n'a pas soufflé; le plus morne silence régnait; les uns lisaient, les autres regardaient en l'air. M. de Villèle surveillait son armée; quand ils voulaient bouger, il leur faisait signe de se taire. Une fois, il s'est levé, et s'est appuyé sur le Lanc comme pour mieux considérer le champ de bataille. Le côté droit marche comme un seul homme. Ils ont au moins le mérite de sacrifier leur amourpropre à leur but.
La question du pouvoir invisible, c'est-à-dire de M. le comte d'Artois, a été traitée, et c'est beaucoup pour les départements. Son nom a presque été prononcé; il l'a même été tout à fait par M. Laine. Gela fait penser au bill d'exclusion en Angleterre.
Benjamin Constant a mieux parlé que les autres. Il a une singulière figure à la tribune, avec ses cheveux blancs qui le font ressembler à un ministre protestant. Il parle avec monotonie et commence sans facilité, remuant toujours son bras droit; et, à mesure qu'il s'anime, le mouvement s'accélère; on dirait qu'il s'excite à sa colère, et, quand il y est
arrivé, il parle avec force; mais il a peu d'autorité sur la Chambre.
Jeudi soir, j'ai été chez Camille Jordan. J'y ai trouvé M. Royer-Gollard ; nous avons entamé la conversation sur la séance de mardi. Camille Jordan regrettait de n'avoir pas parlé. M.Royer-Collard disait qu'ils n'avaient pas dû parler; qu'ils auraient fait la plus haute sottise; il fallait attaquer le pavillon de Marsan, et la question de succession. « Elle viendra peut-être en son temps, disait-il; mais ce n'était pas à nous de l'entamer avant-hier; cela ne pouvait appartenir qu'à la gauche, ou à M. de Sainte- Aulaire, comme beau-père de M. Decazes. Nous aurions passé pour des mauvaises têtes, et voilà tout. »
Ce qui arrête M. Royer-Collard, c'est la crainte de compromettre non sa personne, mais sa dignité. Il s'exposerait plutôt à la mort qu'à une chute, et, comme c'est un homme consciencieux, pour accorder son orgueil et sa conscience, il se fait un devoir du succès; ce n'est pas un succès matériel, grossier auquel il vise, mais c'est toujours un succès. 11 a un esprit plein de finesse et de grâce, ce qui est singulier avec sa pédanterie ; sa grosse figure ne manque pas non plus d'une certaine délicatesse;
il a besoin de noblesse et de bon goût à un point extraordinaire, c'est pourquoi il a la plus grande antipathie pour la gauche avec laquelle il vote maintenant...
Il était ravi du discours de M. de Sainte-Aulaire. « Sainte-Aulaire, disait-il, a parlé avec grâce et avec goût. Si nous étions venus dire les mêmes choses d'une façon dogmatique, la Chambre se serait soulevée. Il a parlé comme dans un salon, et tout a passé : il a été grand comédien. » M. Royer-Gollard prend beaucoup d'empire sur les autres hommes; son caractère est si ferme, malgré ses hésitations, qu'il fait obéir à ses doutes, comme un autre à ses certitudes. »
On parle à présent de quelques explosions aux Tuileries; ce sont des pétards qu'on a mis dans le Carrousel. On croit que ce sont les ultras et qu'on voulait faire faire une fausse couche à la duchesse de Berry ; mais cela n'a aucun sens; tout le monde en hausse les épaules.
Il y a eu un garde de Monsieur assassiné à ma porte. Heureusement il n'a eu que le bras cassé, mais il est tombé en criant : Vive le nn*.' Mademoiselle Randall et Auguste en ont pris soin. Il a dit qu'on lui avait volé son mot d'ordre
et sa dépêche. Cela fait beaucoup de bruit dans Paris. î
« 9 mai.
» Hier, on était en espérance sur la loi; on disait qu'elle ne passerait pas et que le ministère était inquiet. M. le comte d'Artois avait fait demandera M. Ternaux de venir chez lui. Ce bon M. Ternaux, qui ne s'entend pas beaucoup en étiquette, a fait répondre qu'il ne pouvait pas y aller le jour même parce qu'il avait du monde à dîner; mais qu'ilirait le lendemain, puis il a rappelé l'officier et il lui a dit : « Ah ! mon Dieu j'oubliais que demain j'ai la réunion chez moi, mais j'irai bien sûr, s'il m'est possible. »
M. de Bastard a fait hier son rapport sur Louvel. Les ultras sont furieux, parce qu'il prouve que c'est un crime isolé. »
16 mai.
> J'ai été à la Chambre ce matin ; l'agitation est grande dans les esprits. Cela cause de l'attendrissement de voir celte nation qui prend un intérêt si vif à ces grandes discussions. Il est impossible
de croire qu'elles puissent être décidées contre son gré à la majorité de trois ou quatre voix. »
« 19 mal.
» Le réquisitoire de M. Bellard dans l'affaire de Louvel est insensé. On n'a jamais rien vu de pareil en insulte et en arrogance contre un pays. Il dit, par exemple, que la corruption est telle, en France, que le parricide y est un crime journalier.
Les royalistes sont forcés de convenir que M. de Bastard a dit la vérité; mais ils sont enragés contre elle ; ils ont l'audace de la reconnaître, et puis de s'en montrer furieux et de s'irriter de ce qu'on la leur fait connaître. De l'autre côté, il n'y a aucune gravité. Chaque soir, on raconte dans les salons l'interrogaloire de cet homme, et souvent on en fait mille plaisanteries; personne ne sent ce qu'il va faire; personne n'est solennel et grave au moment d'envoyer un homme à son juge éternel. L'autre jour, je disais à madame d'Hénin, qui pourtant a tant de qualités estimables, que Victor ne peut pas savoir s'il condamnera Louvel, avant de l'avoir entendu, et qu'il m'avait dit : Je n'en sais rien. — c Ah 1 mon Dieu, s'est-elle écriée, ne
dites pas cela; ne prononcez pas ces paroles; ne les répétez pas; vous vous feriez un tort affreux. » C'est ainsi que la justice est considérée ; c'est ainsi que la société décide de tout, même du plus intime de la conscience.
M. de Serre est arrivé. Il parlera pour la loi; c'est le plus grand chagrin politique que je puisse avoir; lui que je croyais le compagnon de Victor, que je mettais à côté de lui comme conscience, comme candeur, lui aussi va se perdre ! mais le malheureux croit aussi agir par conscience; il est bien malade et bien changé. Victor l'a vu; il ne justifie pas la loi, mais il dit qu'il faut échapper à l'ancienne; il ne croit qu'au danger du côté gauche. Il est triste; il a dit à M. Guizot : J'en mourrai. Camille Jordan aussi est bien malade; tout nous manque ; tout se prépare pour le triomphe de la médiocrité. »
c 23 mai.
> Victor est renfermé dans sa chambre. Hier encore, il a beaucoup parlé, dans une question de jurisprudence relative aux personnes arrêtées dans le procès de Louvel. Il a été prouve au procès que
les ultras avaient offert et donné de l'argent pour avoir des témoignages contre M. Decazes.
Je viens d'avoir une conversation de deux heures avec M. de Serre, J'ai eu beaucoup d'émotion en le voyant. Il n'a pas trop mauvais visage ; il a cependant des couleurs plus vives qu'il ne devrait avoir, el d'un rose maladif. La discussion sur la loi commença tout de suite devant Victor, qui a dit qu'il croyait qu'en renonçant à la loi nouvelle, on obtiendrait de la Chambre les changements nécessaires à l'ancienne loi. M. de Serre l'a nié, el a dit que la loi nouvelle était susceptible de développement. Après le départ de Victor, il est entré dans la justification de sa conduite, disant qu'il n'était pas possible de faire autre chose que cette loi, dans la situation donnée ; que, si le côté gauche triomphait, on périrait. Il m'a parlé des deux collèges, et, quand je lui ai dit que cela heurterait le pays, il m'a répondu avec assez de dédain : Heurter la vanité; nous nous sommes perdus par nos vanités.— « Est-il vrai, lui ai-je demandé, que vous ayez dit du discours de M. Courvoisier : Cest d\i jacobinismepur! — Oui, m'a-t-il répondu-, à cause de l'égalité absolue ; je crois à l'impossibilité de fonder la liberté sans une aristocratie; cela ne s'est jamais
15i SOUVENIRS.
VU dans le monde. » Je lui ai objecté que l'aristocratie n'existait plus; il m'a répondu : « 11 faut la refaire ; il faut en soigner les germes; c'est la condition du salut. » Quand je lui ai dit que la loi nouvelle n'était pas bonne, même dans ce but : « Cela est vrai, m'a-t-il répondu, mais la mienne a été rejetée. Camille Jordan et Royer-Collard ont agi contre moi.
Il m'a parlé alors, avec beaucoup d'humeur, de Royer-Collard, de sa mobilité, de son orgueil, de toutes ses peurs et de toutes ses certitudes. « Ne m'a-t-il pas dit sur la loi que je proposais tout ce qu'il dit sur la nouvelle ; ne m'a-t-il pas dit : « Vos j idées et celles de M. de Broglie sont inexécutables ; » ce que vous dites n'est pas ; ce que vous voulez » faire est mort avant d'être né. Votre projet a six » pieds de terre sur la tête? »
Il m'a parlé avec beaucoup d'humeur des doctrinaires, en les appelant des ergoteurs. « En voyant leur arrogance, disait-il, je me suis dit que l'humilité n'est pas seulement une vertu chrétienne, mais aussi une vertu politique... Enfin, m'a-t-il dit d'une voix émue, voici ce qui m'est arrivé; j'ai, pendant un instant, cru pouvoir établir la liberté dans ce pays-ci ; mais ce sont les hommes qui m*ont
manqué; je n'ai rencontré personne sur qui j'aie pu m'appuyer, personne qui aimât la liberté pour elle-même, qui sût oublier sa vanité, personne, excepté votre mari; en lui seul j'ai trouvé ce complet désintéressement et cet amour du bien pour le bien; mais pouvions-nous marcher à nous deux? Enfin j'ai tenté. J'ai proposé au roi, et je lui ai fait accepter un développement grand et noble de nos institutions; je ne l'ai pas fait seulement par goût pour la théorie : je l'ai fait en ayant pour appui la nécessité ; il fallait changer la loi des élections; le gouvernement était en disgrâce, j'ai cru qu'on pouvait le sauver par cette voie. Alors tout le monde m'a abandonné; ceux qui auraient dû me-soutenir m'ont accablé; on a crié à la violation delà Charte, tout en sachant bien que je voulais l'agrandir et l'affermir; on a présenté une loi, la commission l'a rejetée; j'avais engagé le roi dans celte voie, il fallait l'en tirer, il fallait faire quelque chose ; la loi actuelle était la seule possible; on ne peut rien faire de bon sans le nombre, sans le renouvellement intégral ; ceci n'est qu'un expédient. »
— Mais, d'abord, lui ai-je dit, en supposant que l'expédient ne fût pas pire que le mal, un homme peut-il jamais, même pour un bon but, mentir à
sa conscience, soutenir ce qu'il sait être mauvais? n'y a-t-il pas des hommes à expédients, et des hommes à principes? On ne peut pas être les deux hommes à la fois. Ce qui fait de vous un homme à part, un homme unique, c'est la réunion de ces deux sentiments, l'amour de la dynastie et l'amour de la liberté. Votre puissance sur les esprits tient à ce que l'on croit que vous ne transigerez jamais sur l'un ni sur l'autre; mais, quand vous aurez sacrifié l'un des deux, vous ne serez plus qu'un homme ordinaire. Vous trouverez vingt hommes du côté droit pour défendre le trône en sacrifiant la liberté, et réciproquement vingt hommes du côté gauche pour défendre la liberté en sacrifiant l'ordre établi. Si vous devenez l'un des premiers, vous ne serez plus rien.
— Il y a des moments, m' a-t-il, où il faut donner la préférence à l'ordre dans l'intérêt même de la liberté. Je ne crois pas au triomphe du côté droit, tout s'y oppose, mais je ne crois pas, non plus, qu'on puisse opprimer et mettre liors de tout emploi, les hommes qui ont été et qui sont encore à la tête du pays, les hommes qui conservent le dépôt de la délicatesse et de l'élégance sociales.
— Vous vous fiez, lui ai-je dit, sur l'opinion gêné-
raie pour les repousser; mais savez- vous si cette opinion n'ira pas plus loin que vous ne voulez? croyez-vous qu'on supporte cette loi?
— Oui, me dit-il, j'ai assez mauvaise opinion du pays pour le croire.
— Ainsi vous spéculez sur les vices de la nation; est-ce là le métier qui vous convient? Pouvez-vous défendre une loi destructive de toute vie, de toute liberté, une loi téméraire et lâche, dans des formes hypocrites et mensongères?
•— Mais c'est que nous sommes obligés de faire une chose hardie avec des poltrons. Le pays n'entend ni ne veut la liberté. Ce qu'il en comprend, c'est son utilité pour défendre quelques intérêts privés, il a pour elle un amour mercenaire, il ne l'aime pas parce qu'elle élève l'âme, mais comme une défense contre ses craintes.
— Ainsi vous voulez faire du despotisme?
— Non; mais je veux retarder la marche et, avant tout, sauver la dynastie. Je n'admets pas la possibilité d'un autre gouvernement. Ma loyauté y est engagée... Au reste, m'a-t-dit,je suis bien malheureux, et souvent, si ce n'eût été pour ma famille, j'aurais voulu que la maladie me tirât de là.
Il souffre aussi de sa position, comme amour-
propre, mais il met une sorte de stoïcisme à braver cette souffrance. C'est un esprit mobile, ses idées varient, et la violence de son caractère vient s'appliquer tour à tour à chacune de ses variations; il vit seul au fond de lui-même, il a de la peine à communiquer avec les autres, et cependant les paroles des autres pénètrent fortement en lui. Il est trop susceptible d'émotions; mais, quand il est ému, ses paroles ont un grand caractère de vérité.
Quand il s'en est allé, il m'a dit :
— Où que vous soyiez, aux Alpes ou aux Pyrénées, de près ou de loin, je conserverai pour vous et pour votre mari un attachement bien tendre.
— Oui, lui ai-je dit, j'espère que vous aurez toujours pour nous de l'affection...
— Et profonde, a-t-il ajouté avec un accent qui m'est allé au fond du cœur.
Plus d'une fois, en lui parlant, j'avais les larmes aux yeux.
— Je vois, me dit-il, que vous vous affligez de ce que je me perds.
— Ce qui m'afflige, pour vous, lui ai-je répondu, ce n'est pas la défaveur de l'opinion ; je la suppor-
terais très bien, si la cause était bonne ; mais vous voir vous perdre pour une telle cause, pour une cause que vous ne pouvez défendre que par des violences et des injures?
— Je vous promets, m'a-t-il dit, que je ne serai ni violent ni injurieux.
Au total, je l'ai trouvé incertain sur la loi, affligé de sa position; mais il m'a dit : « Vous comprene que j'aie plus d'antipathie pour la gauche que pour la droite; il faut compter les antécédents pour quelque chose. » Cependant quand je lui ai raconté toute la férocité du côté droit, toute leur joie à la chute de M. Decazes, toute cette haine du xiir siècle, il en a été frappé, car il est profondément honnête. Il y a un mélange en lui, de vues très étendues et d'idées communes, d'un langage plein de sincérité et d'un langage officiel. C'est un homme qu'on ne prévoit pas et qui ne se prévoit pas lui-même. Son esprit ne démêle pas bien tout ce qui le fait agir. Combien cette parole de l'Évangile : Il est plus facile qu'un câble passe par le trou d'une aiguille, s'applique plus à la puissance qu'à la richesse ! C'est un profond chagrin, pour moij que cette chute de M. de Serre. Je crois à sa bonne foi; mais il y a en lui quelque
chose de violent et de faible qui l'empêche de s'élever au-dessus des autres.
Le discours de Camille Jordan a produit un très grand efFet. Sa maladie, sa bonne foi, son éloquence, tout ébranlait l'Assemblée. Sa voix était brisée par la souffrance, on sentait que chaque mot lui faisait mal. On sentait qu'il donnait de sa vie pour soutenir son opinion. Il a supplié la Chambre de prévenir le divorce entre la nation et la dynastie, dé prévenir le danger d'une réaction, le danger de ce iour redouté mais inévitable...
M. de Serre est monté à la tribune. Il semblait que ce fût la journée des émotions. On en éprouvait une très grande en le voyant, lui malade, répondre à Camille Jordan malade, lutter, tous deux ainsi, avec leurs dernières forces, deux mourants, peut-être, discuter les plus hautes questions avec leur dernier souffle; deux amis, deux hommes qui s'entendaient tout en se combattant, dont le langage était également noble et la foi sincère. M. de Serre a fait le meilleur discours qu'il pût faire dans la situation; rien ne ressemblait moins au langage du ministère actuel ; rien n'était plus fait pour déplaire au côté droit ; il n'a fait que défendre son ancienne loi ; sa voix baissait quelque-
SOUVENIRS. 46f
fois ; elle lui manquait à tel point qu'elle échappait à l'Assemblée. On l'écoutait avec bienveillance et respect ; on lui criait : « Reposez-vous ! » Une fois, il a été obligé de s'asseoir et de se couvrir le visage avec ses deux mains. Sa femme était derrière moi ; elle était bien troublée, et m'a fait grand'pitié, et nous nous sommes serré la main pendant tout le temps. Ce qui était touchant aussi, c'est que tout son discours était adressé à M. Royer-CoUard. Il y avait une amertume d'amitié que la Chambre ne comprenait pas, mais qui était entendue par ceux qui le connaissaient et, pendant ce temps, M. Royer- Collard l'écoutait, le suivait, avec sollicitude et bienveillance. Telle est la force des esprits élevés et des caractères sincères qu'il semblait que toute la question fut entre ces trois hommes ; tout le reste de la Chambre était effacé ; les violences de la gauche, celles de la droite, tout était oublié; ces trois hommes seuls débattaient, entre eux, les plus hautes questions : l'aristocratie et l'égalité ; l'empire des souvenirs et celui des institutions nouvelles ; on oubliait tout, en présence de cette lutte à laquelle la maladie des adversaires donnait un caractère touchant. Camille a dit à M. de Serre : Je
fleure sur vous. — Et moi sur vous, a-t-il répondu. II. u
Quel spectacle présentait alors Paris !
A la Chambre des pairs, un procès criminel ; un homme, espèce de prodige de crime et de fatalité, condamné ce jour même, et qui devait être exécuté le lendemain.
Une malheureuse victime frappée par la garde royale.
Toute la classe bourgeoise révoltée, criant au meurtre, et craignant pour ses enfants.
Toute la jeunesse en révolte.
Une Chambre furieuse ; un ministère asservi et hypocrite.
Dans l'intérieur des Tuileries, cette malheureuse duchesse de Berry, la tête perdue, poursuivie de ridée que la dernière volonté de son mari ne sera pas exécutée; Madame entendant les cris populaires, qui ont fait périr sa famille ; ce même peuple massacré par les soldats de cette famille ; l'indignation et la pitié, errant d'un parti à l'autre, des vainqueurs aux vaincus, sans pouvoir se reposer nulle part.
c 18 juin.
> Le calme paraît rétabli, les émeutes ont cessé;
mais une profonde exaspération subsiste dans l'àme du peuple ; il a été traité avec trop de mépris pour l'oublier. Les officiers de la garde s'imaginent avoir gagné la bataille de Marengo. Le roi a remercié I ses gardes de leur belle conduite ; il n'a pas le même scrupule que son frère à verser le sang de ses sujets.
Hier, au moment où je m'y attendais le moins, on m'a annoncé M. de Serre. Gela m'a fort troublée. Nous avons causé quelque temps officiellement de sa santé. Il m'a dit se trouver mieux , et que les fatigues de la Chambre ne lui avaient point fait de mal.
— Je l'espère, ai -je répondu, ou ^du moins je le désire.
— Je le crois encore; vous ne m'avez pas assez en horreur pour me souhaiter du mal.
— Gela n'est pas probable; il n'est point dans mon caractère de haïr, et ce n'est pas par vous que je commencerai.
Alors il a commencé à me parler avec beaucoup d'émotion et de difficulté ; il trouvait les paroles avec tant de peine, que cela m'embarrassait pour lui.
— Je voudrais savoir, m'a-t-il dit, si j'ai cru à
tort qu'il existait entre madame de Broglie et moi une véritable amitié. Après avoir eu des préventions contre votre mari et même contre vous, j'en suis revenu et tout à fait, et, comme il arrive souvent, peut-être ai-Je été trop loin dans l'autre sens. Je me suis figuré que vous aviez tous les deux un véritable attachement pour moi. Me suis-je trompé?
— Non, lui ai-je répondu.
— Mais alors, continua-t-il, comment peut-on supposer quelque chose d'indigne, comment peuton admettre des rapports injurieux à l'égard d'un ami. L'amitié est un sentiment si religieux, qu'il traverse tous les obstacles et renverse toutes les barrières.
Je lui expliquai alors comment je n'avais entendu nullement révoquer en doute la pureté de ses motifs, mais comment une affection, fondée princilement sur l'entliousiasme pour les vertus publiques, pouvait changer avec la conduite de celui qui en était l'objet.
— J'ai la conscience, m'a-t-ildit, de n'avoir jamais mieux mérité votre estime; car jamais je n'ai mieux rempli mon devoir.
Puis il s'est justitié, tantôt en entrant dans les détails, tantôt en jouant le mystérieux. Il n'était
pas seul; il y avait des malheurs inévitablement... Vous parlez des jugements, des jurés, des condamnations. Pour condamner, il n'y a que l'embarras du choix. Ses expressions ont toutes un sceau d'originalité. Il m'a dit, en parlant de son affection pour Victor et pour moi :
— Je veux savoir s'il y faut renoncer; je sais qu'il faut se résigner à tout, qu'il faut savoir se marcher sur le cœur; mais je ne croyais pas avoir ce sacrifice à faire.
Il a une singulière confiance dans la puissance de sa parole.
— J'ai écrasé, m'a-t-il dit, le côté gauche. L'ardeur du but ne lui permet pas de rien voir
autour de lui.
Par moments il me faisait peur.
— Vous êtes dur, lui ai-je dit.
— Bien loin de là; je suis sévère, mais mon âme est tendre.
Toute sa personne était ébranlée.
Je lui ai parlé de M. de la Fayette.
— Je ne puis vous répondre, m'a-t-il dit, je respecte votre affection pour lui. Je ne puis pas vous en parler.
Cela m'a donné de l'inquiétude, et sentait la
letf SOUVENIRS.
conspiration. J'ai vu M. de la Fayette et l'ai averti qu'il se tînt sur ses gardes.
Les libéraux ont grand'peur. Benjamin Constant est toujours le plus effrayé de tous; il croit au retour de 1815. Il y aura certainement du danger dans l'intervalle des Chambres. J'ai peur moi-même de M. de Serre. Le côté de la rigueur a pris son imagination. Il est rude dans la conversation. Il a des phrases coupées, énergiques, qui arrêtent les réponses. Il a cependant de la tendresse dans le regard. C'est un homme bien bizarre, et que je ne me lasse point d'étudier.
J'ai eu une dernière conversation avec M. de Serre. J'ai été beaucoup plus contente de lui que la première fois. Nous nous sommes expliqués à fond sur la légitimité. Il m'en a parlé avec une profondeur de vérité qui me faisait regretter de ne pas sentir comme lui.
— La loyauté, m'a-t-il dit, n'est pas seulement dans les actions, elle est dans le cœur. De même qu'il n'est pas permis dans le mariage de penser qu'on serait plus heureux avec une autre femme que la sienne; de même que, selon l'Évangile, c'est être déjà adultère au fond de son cœur, celui qui pense qu'il serait plus heureux sous un autre gou-
vernement a déjà commis la trahison dans son cœur.
— En revanche, ai-je répliqué, c'est un devoir de conscience de ne jamais défendre son gouvernement ni par des moyens oppressifs, ni par la force étrangère, ni par rien qui sente l'injustice. Nous avons abordé ensuite la question des conspirations et des peines capitales ; il ne m'a pas paru loin d'admettre que les condamnations à mort en matière politique étaient toujours injustes.
En partant, il nous a dit :
— L'important c'est de durer, peu importe à quel prix; pourvu, ajouta-t-il en me regardant, qu'on n'y mette pas sa conscience. >
La session de 1820 fut close le 22 juillet.
Quelques jours avant la clôture, je vis M. de Serre pour la dernière fois. J'étais à pied, je me dirigeais vers le Luxembourg; il fit arrêter sa voiture; j'y montai, nous échangeâmes quelques paroles tristes et solennelles; il ne me dit pas qu'il venait de signer la destitution de MM. Royer-Gollard, Camille Jordan, de Barante et Guizot. Je répondis à la lettre par laquelle il me l'annonça, par une lettre pleine de regrets, mais par une lettre de rupture.
Depuis ce moment, tout rapport a cessé entre nous.
C'était un homme d'un grand talent, et d'un grand esprit ; c'était une belle âme ; en se trompant, s'il se trompait, il obéissait certainement à sa conscience. J'ai mis quelque prix à réunir ici, tout ce qui pouvait le faire connaître. Nul n'a su, comme moi, ce qu'il était et ce qu'il valait. Dans un pays agité et oublieux comme le nôtre, ce qui ne brille qu'un instant passe vite et n'atteint guère la postérité même la plus prochaine.
Je partis, le 4 juillet, pour les eaux des Pyrénées.
Les médecins m'ordonnaient deux saisons consécutives, l'une à Bonne, l'autre à Cauterels, et véritablement j'en avais grand besoin.
Je voyageais lentement avec ma femme et ma fille aînée; ma seconde fille était restée à Paris, confiée à mademoiselle Randall, qui devait la conduire à Coppet et nous y attendre.
Je ne fis que passer aux Ormes : ma mère était 1 absente; je ne restai que deux jours à Bordeaux. Je n'avais point revu cette ville depuis 1810, , époque de ma mission en Espagne. J'avais alors assisté aux félicitations officielles sur la naissance du roi de Rome; peu s'en fallut que je n'assistasse
aux félicitations officielles sur la naissance du duc de Bordeaux. Au nom près, la ressemblance aurait été grande.
Je visitai de nouveau la ville, son théâtre, ses monuments; je n'y trouvai rien changé, ni embelli; point de rues, de places, de quais que je ne connusse; peu de navires dans le port; le commerce languissait; la Restauration n'avait rien restauré. C'est ce qui me fut tristement confirmé par le chef de la maison Portai, sur laquelle j'avais une lettre de crédit.
Nous employâmes plusieurs jours à gagner Pau. La poste n'allait pas aussi vitp que vont les chemins de fer. A Pau, nous visitâmes le château qui n'était alors qu'une caserne délabrée, et n'en ressemblait que mieux apparemment, au palais du petit roi de Navarre, la perle de la maison de Bourbon, et le grand homme de notre histoire. On y montrait son berceau fabriqué longtemps après sa mort, et la chambre où il étaitné,toutecharbonnée de dessins obscènes et de chansons soldatesques qui ne ressemblaient guère à celles que chantait Jeanne d'Albret en le mettant au monde et qu'on enseignait à madame la duchesse de Berry, à valoir ce que de raison. Le rez-de-chaussée servait de prison. On y
entendait à travers les barreaux des éclats de rire, forcenés et des chœurs chantés en partie sur un tout autre air que Vive Henri IV ou la Belle Gabrielle.
De Pau à Bonne, on suit une charmante vallée. L'établissement lui-même gît au fond d'un entonnoir; pour trouver quelque promenade, on était alors obligé de grimper à perdre haleine; ce qui ne valait rien pour les affections du larynx. Les bains étaient mal tenus; les logements et la nourriture à l'avenant.
Je ne trouvai là de ma connaissance que M. Patin, professeur de liltérature ancienne, aujourd'hui mon confrère à l'Académie, homme très aimable et très instruit, excellent compagnon dans le train de la vie des eaux, toujours en train, toujours prêt à tout, toujours de bon cœur et de bonne humeur.
Nous fîmes amitié avec M. et madame de Montesquiou, proches parents de l'ex-président del'ex- Corps législatif de l'ex-empereur. C'était un ménage très digne d'intérêt. Ils n'avaient point d'enfants, et c'était là leur grand chagrin; depuis, il leur est né un fils, aujourd'hui l'ami intime de l'aîné de mes fils, qui lui-même, à cette époque, n'était pas encore né.
Les Eaux- Bonnes étaient, cette année, très
fréquentées par les Espagnols. Ils y affluaient moins, je crois, par raison de santé, que pour échapper aux désordres de leur pays. Nous étions au plus fort de la révolution de 1820.
Le 5 janvier, Quiroga et Riego, l'un lieutenantcolonel, l'autre chef de bataillon dans l'armée réunie à Cadix et prête à partir pour le Mexique avaient appelé cette armée à la révolte. L'insurrection d'abord concentrée dans l'île de Léon, s'étant propagée en Andalousie, puis plus tard en Galice, puis enfin dans la plus grande partie du royaume, le roi d'Espagne s'était vu forcé de proclamer la constitution de 1812 et de lui prêter serment le 7 mars.
De là des agitations sans fin, des mouvements en sens opposés, le soulèvement del'Aragon, l'établissement en Galice d'une junte apostolique; de là maintes et maintes conspirations contre le nouveau régime à son début. Le roi avait ouvert les Cortès le 9 juillet. Durant le cours de notre station dans les Pyrénées, nous suivîmes, avec un intérêt croissant, toutes les vicissitudes de cette session féconde en entreprises révolutionnaires; suppression du majorât d'abord, puis de la plupart des institutions monarchiques ; — suppression des jésuites d'abord,
puis de la pfupart des institutions religieuses; — confiscation de leurs biens; — décrets anarchiques sur la presse, sur les clubs, etc. ; puis enfin et en revanche, tentatives de réaction; — dissolution de l'armée de Léon; — exil de Riego; — retraite du roi à l'Escurial; — puis le triomphe définitif du parti démocratique, et le retour du roi à Madrid, pieds et poings liés ou à peu près.
C'était notre année 1789.
Après avoir passé trois semaines à Bonne, nous passâmes le mois d'août tout entier et le commencement de septembre à Cauterets. Là, nous vîmes un peu plus de monde. Fortuné de Lascours, l'ami de M. de Tracy, et de tous nos amis, le nôtre déjà, et bientôt destiné à nous tenir déplus près, vint nous y joindre. Nous y trouvâmes madame la duchesse de Montebello, et ses fils, dont l'aîné venait d'entrer à l'École polytechnique ; elle m'avait fait l'honneur de me le présenter elle-même à Paris, et m'en parla souvent, durant notre séjour aux eaux, avec un intérêt touchant et sérieux. C'était une personne d'un caractère élevé, qui portait dignement le deuil de son époux et de l'Empire, sans regrets personnels, sans misérable jalousie. Sa conduite et son attitude étaient la condamna-
lion des bonapartistes ralliés ou conspirateurs.
Nous trouvâmes encore à Gauterets une autre personne tout autrement célèbre sous le régime impérial, madame Gazani, Tune des lectrices de\ l'impératrice Marie-Louise. Je la connaissais un peu. Son mari était receveur général à Évreux ; durant le cours des dernières élections, il m'avait reçu dans sa maison, en insistant pour que j'y restasse. Madame Gazani [était encore, à l'époque dont je parle, d'une beauté admirable, et ce qui vaut mieux, c'était une excellente femme, bonne, simple, charitable, et dont, pour ma part, je n'ai jamais rien su qui justifie les propos tenus sur son compte.
C'est à Gauterets que nous apprîmes la révolution de Naples.
^Le 2 juillet, le lieutenant Morelli, en garnison à Nola, avait soulevé son escadron, et le chef des carbonari de cette petite ville, Minichini, avait appelé son monde aux armes; le lendemains, Goncilii, lieutenant-colonel, s'était emparé d'Avellino; le 7, ce mouvement s'était étendu à la Basilicate et à la terre de Labour ; Naples même était entré en danse, et le bonhomme de roi ayant, sous prétexte de santé, résigné ses pouvoirs à son fils aîné le
duc de Calabre, celui-ci s'était empressé de proclamer la constitution des Cortès; cela fait, on en^ chercha partout un exemplaire, il ne s'en trouva pas dans le royaume.
Vinrent alors les insurrections de Bénévent et de Pontecorvo, deux chétives principautés qui jadis avaient figuré comme bague au doigt dans les dotations de M. de Talleyrand et du général Bernadotte, et qui, cette fois, s'érigèrent fièrement en république, faute de mieux.
Vint enfin l'insurrection de Palerme, non plus seulement contre le roi de Naples, mais contre le royaume de Naples, laquelle fut promptement étouffée dans des flots de sang.
De si beaux exemples ne pouvaient être perdus pour nous. Aussi fut-ce sans la moindre surprise que nous lûmes, un beau matin, dans le journal, la grande nouvelle d'une grande conspiration militaire, laquelle avait failli éclater, le 20 août, au beau milieu de Paris. Le gouvernement, disait-on, l'avait prise en flagrant délit; les ramifications s'étendaient dans plusieurs départements, et remontaient jusqu'à la garde royale. En cas qu'elle eût réussi, nous n'aurions pas été pris sans vert comme on le fut à Naples. Le ministère de la
guerre régénéré aurait trouvé, dans ses cartons, une traduction de la constitution des Gorlès, traduction de ma façon, envoyée en 1810 par le maréchal Bessières, et dont je conserve la copie, ou plutôt le brouillon.
Ce fut avec moins de surprise encore que nous apprîmes, à la fin d'août, la révolution de Portugal.
Le 24, insurrection militaire à Porto ;
Le 15 septembre, junte du gouvernement;
Puis la convocation des Cortès;
Puis leur élection sur le mode espagnol;
Puis sommation adressée au roi, envoi au Brésil p Dur la lui signifier ;
Puis le reste.
Nous quittâmes Gauterets vers le milieu de septembre; en nous dirigeant vers la Suisse, nous traversâmes le midi de la France.
Arrivés à Toulouse, nous y trouvâmes d'anciens amis, M. et madame de Catelan, madame de Gramont leur fille, et les filles de madame de Gramont.
M. de Gatelan, mon collègue à la Ghambre des pairs, ancien président au parlement de Toulouse, ou peut-être ancien avocat général, je ne sais
lequel, me donna quelques renseignements curieux sur le procès de Calas. Il admettait que la procé-y dure avait été odieuse, et le jugement inique, en droit; mais il tenait bon pour la culpabilité de l'accusé. Ses raisons ne me persuadèrent point. Je visitai, avec lui, la place où M. de Villèle avait à peu près laissé égorger le pauvre général Ramel; laissé, ce n'est pas trop dire : M. de Villèle était maire ; il était déjà le chef avoué du parti royaliste; le guet à pens avait été préparé au su et vu de tout le monde; M. de Villèle ne fit rien pour en prévenir l'exécution, et, de sa personne, il ne parut point.
A Nîmes, dont M. de Lascours nous fit les honneurs, après avoir payé un juste tribut d'intérêt et d'admiration aux antiquités dont fourmille, en quelque sorte, cette ville; après avoir vu et revu le petit mais excellent groupe de protestants éclairés qui en sont l'honneur et l'ornement, M. Daunant, M. Lafarelle, M. Girard et plusieurs autres, je me fis conduire sur le lieu même où le général Lagarde avait reçu un coup de pistolet, à bout portant, de la main de Trestaillon.
A Avignon, ce qui reste du palais des Papes, remplacement de la trop fameuse glacière, l'hôtel
OÙ fut massacré le maréchal Brune, voilà ce qu'on montre aux voyageurs. Des ruines, des forfaits; triste encouragement pour un débutant dans la carrière publique !
Nous ne passâmes que deux jours à Lyon, où nous ne connaissions personne. Après avoir traversé la charmante vallée de Grésivaudan, le vrai paradis de la France, nous fûmes reçus à Grenoble par des amis poUtiques ; M. Savoie-Rollin et plusieurs membres de la famille Perler, et nous atteignîmes enfin Coppet, où je ramenai et retrouvai mon petit monde en bon état.
Mon beau-frère m'y attendait avec ma seconde fille; nous n'y devions passer que fort peu de temps. J'étais rappelé en France par l'approche des élections. C'était le premier essai de la loi nouveWe ; il n'était permis à personne d'en prendre à son aise, et à moi moins qu'à personne.
Durant les quelques semaines qui suivirent notre retour, point d'événement ; et pourtant ces quelques semaines font époque dans ma vie.
Nous étions en plein réveil.
C'est le nom qu'on donne, dans le langage de la théologie protestante, à ces temps de faveur extraordinaire, à ces recrudescences de zèle reli-
gieux, où la grâce divine, par d'abondantes effusions, réchauffe les âmes engourdies, ranime les croyances et multiplie les conversions.
L'Église helvétique et notamment celle de Genève en avaient bon besoin. Pendant tout le cours du dernier siècle et les débuts du nôtre, elle avait été arienne, pour ne rien dire de plus. D'Alembert l'en avait félicitée dans un article fameux de VEn~ cyclopédie, et les protestations qu'il avait reçues n'étaient point de nature à l'obliger de se rétracter.
La réaction datait déjà de plusieurs années. Madame de Staël l'avait vu naître en 1816, et son latitudinarisme piétiste s'y prétait peu volontiers. J*avais assisté, dès lors, à des discussions, sur ce sujet, entre elle et sa fille. Celle-ci, très fervente, et très sérieusement orthodoxe, n'avait fait depuis que s'engager, de plus en plus, dans cette voie. La société de Genève et celle de Lausanne étaient partagées ; nos meilleurs amis s'attaquaient réciproquement avec une vivacité croissante; il en était de même des pasteurs les plus accrédités. Mon beau-frère hésitait encore. Il n'y allait de rien moins, en effet, que du fond du protestantisme, voire même du christianisme; il s'agissait de savoir
si le protestantisme resterait un oreiller de paresse pour les âmes tièdes, et de rêverie pour les âmes tendres, un rationalisme honteux de lui-même, une sorte de compromis, par je ne sais quel respect humain à double face, entre la sincérité des vrais philosophes, et celle des vrais chrétiens.
C'était là surtout ce qui me frappait ; je n'étais pas protestant ; je n'étais pas même chrétien dans le sens rigoureux du mot.
^Comme la plupart des hommes de mon temps, je veux dire de ceux dont les sentiments étaient honnètesetlaconduite régulière, quin'étaient libertins, ni selon le xvii* ni selon le xviii" siècle, j'en étais resté depuis ma première communion à la Professions de foi du Vicaire savoyard. Je n'avais jamais douté des grandes vérités de la théologie naturelle exposées magnifiquement dans la première partie de cet écrit. J'admirais, comme le bon vicaire (bon tout au plus, pourtant!), la vie et le caractère de Jésus-Christ, je trouvais comme lui l'Évangile humainement inexplicable; mais je trouvais, à mon grand regret, sans réponse, ses objections contre les miracles et les mystères; c'est-à-dire contre la révélation proprement dite; et, cela étant, je ne me faisais aucune illusion. Je concevais parfaitement
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que, dans un tel état d'âme, si je n'étais pas irréligieux, je n'étais pourtant d'aucune religion. Point de religion sans pratique; point de pratique qui ne soit ou la commémoration d'un miracle, ou le symbole d'un mystère. La religion naturelle, sans religion surnaturelle, n'est à tout prendre qu'un système de philosophie, meilleur et plus sensé que son contraire.
Je trouvais, dès lors, très inconséquent et quelque peu puéril le protestantisme qui consistait à tenir l'Évangile pour vrai, en s'arrêtant au côté moral et sentimental et à détourner les yeux de tout le reste, sans en rien admettre et sans en rien rejeter; il n'y avait à cela, selon moi, ni virilité, ni dignité, ni sécurité solide et sérieuse. Je le disais à mon beaufrère lorsqu'il me consultait dans ses perplexités. « Point de milieu, lui disais-je, il faut être, comme moi, philosophe chrétien, et triste d'en rester là; ou il faut être comme votre sœur, chrétien pour tout de bon. L'état d'âme que vous tenez de votre mère, qui la tenait elle-même de son père, était une simple protestation contre l'incrédulité de leur temps, et un premier pas vers la foi; mais un premier pas n'a de valeur que par le second ; ou l'Évangile est divin ou il ne l'est pas ; s'il l'est, tout y est vrai et rien n'y
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est vrai s'il ne l'est pas. Jésus-Christ n*aété qu'un sage comme Socrate ou Gonfucius, quoique très supérieur à l'un et à l'autre.
Nous discutions alors à perte de vue, nous reprenions les objections une à une, et, ce qui résulta pour lui comme pour moi de ces conversations multipliées, ce fut la conviction que ces objections étaient moins concluantes en réalité qu'en apparence.
Je ne crois pas me tromper en faisant dater de là la conversion de mon beau-frère, conversion qui fut prompte, fervente et durable; je suis certain de ne pas me tromper en faisant dater de là, non ma propre conversion qui fut lente, laborieuse et progressive, mais le commencement de ces études opiniâtres que j'ai poursuivies à travers les distractions de la vie publique, et dont j'ai réuni les fruits dans un grand ouvrage auquel je n'ai mis la dernière main qu'en 1852.
Je reviendrai sur tout ceci en temps et lieu
Nous retournâmes à Paris vers le milieu d'octobre. Nous y trouvâmes les affaires en très mauvais état. Je laisserai parler sur ce sujet autant qu'il me sera possible le Journal que j'ai déjà tant cité; il mérite plus de confiance que ma propre mémoire.
« 18 octobre.
> Il n'y a presque personne à Paris. Je n'ai vu que fort peu de monde. La politique est triste et stagnante. Le ministère est tout à fait livré au côté droit. La nomination des présidents de collèges électoraux en a été le symptôme le plus décisif. M. de Serre est le plus violent. Depuis la destitution de tous nos amis, nous avons rompu toute relation avec lui.
» On travaille à discipliner la gauche sous MM. Royer-Collard et Camille Jordan; mais on s'inquiète des élections.
» La naissance du duc de Bordeaux a donné aux Bourbons un instant de popularité; le peuple a vraiment été dans la joie. On ne sait s'ils sont aimés ou haïs, tant l'opinion est mobile et insaisissable.
» Le livre de M. Guizot est très populaire. Il y a bien quelques concessions au côté gauche, c'est à présent le penchant des doctrinaires.
» On parle du retour de M. Decazes.
» On parle de la conspiration. Victor a vu M. de Sémonville, qui lui a dit en confidence qu'elle est très grave, et qu'il y aura beaucoup de condamna-
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lions inévitables. Le colonel Fabvier est arrêté et au secret. M. de Sémonville avait l'air de le croire fort compromis ; mais il a rassuré Victor sur tout ce qu'il connaît, en lui disant qu'il n'y avait aucun nom honorable, qu'il n'y avait que des sacripants. Cela sera grave pourtant, et nous approchons des voies sanglantes.
» Les fonds montent; les électeurs à trois cents francs nomment des ultras.
D Les ministres ont bien des moyens de force; la magistrature est entre leurs mains, et ils font le plus honteux abus de la justice; le clergé leur donne tout son appui; ils disposent de toutes les places et ne redoutent que le mécontentement de l'armée.
» J'ai vu hier Camille Jordan ; je me retrempe avec lui ; il m'a parlé avec une admirable éloquence ; il m'a rappelé les horreurs de la Révolution, l'apathie de ce peuple, qui, sans être féroce, laissait commettre, sous ses yeux, des atrocités journalières; lui-même n'est point abattu, il veut se concerter avec Victor pour la session ; il pense que la marche doit être plus ferme que jamais.
» — Je ne puis plus grand'chose, me disait-il, pourtant j'irai, j'irai encore quelquefois.
> Les élections de Paris ont tourné en faveur du
côté droit; personne n'y prend part; à peine si l'on s'informe du résultat. Ceux qui votent savent à peine ce qu'ils font. Quand je me rappelle ce qu'étaient les élections de Paris il y a deux ans, il me semble que tout est mort.
» M. de Rignynous a raconté les manœuvres du gouvernement dans les élections. Jamais on n'a demandé avec plus de hardiesse aux hommes de voter contre leur conscience.
» Victor est revenu des élections de l'Eure; elles ont tourné au côté droit ; les libéraux l'ont reçu à merveille; mais il a trouvé partout une grande peur. Il n'est pas découragé; il croit que la conduite doit être très mesurée et très ferme; qu'il faut préserver par la sagesse la dernière liberté qui nous reste, celle de la tribune.
» M. de Rémusat, qui arrive de Lille, dit que, là aussi, le côté droit l'emporte.
» Cambacérès a déployé son bulletin, en disant qu'il venait voter pour la monarchie légitime. Le duc de Rovigo était à Versailles à côté de M. Mole et lui disait :
» — N'est-ce pas honteux d'avoir affaire à toute cette canaille électorale, quand on habile le joalais de ses pères?
5> M. de Baranle, qui revient de son département, y a vu faire, comme partout, des nominations de droite.
» On parle beaucoup du congrès de Troppau. On dit que l'entrée à Naples est décidée, et que l'armée s'appellera l'armée européenne. »
« 24 novembre.
» M. de G... était hier au soir chez moi. C'est le cynisme politique le plus avoué qu'on puisse se figurer. On s'étonne que les Italiens disent tout naïvement qu'ils ont peur ; mais les Français paraissent avoir la même franchise dans l'ordre civil. M. de G... nous a dit tout à coup avec un air de héros de théâtre :
» — Certainement nous avons fait des concessions sur nos opinions; mais, quant à nos intérêts, si l'on croit que nous les oublions, on se trompe; qu'on y touche seulement et l'on verra si nous savons les défendre 1
» Le geste était si beau, que j'ai cru qu'il se trompait de mots, et qu'il voulait dire le contraire.
» M. Guizot est arrivé. J'en ai été enchantée; je l'ai trouvé plein d'âme, d'énergie et de vigueur.
Il dit que le rôle des doctrinaires peut être très beau dans la session prochaine; qu'à eux seuls appartiendra l'expression de la vérité tout entière.
> La disgrâce a ajouté à ce qu'il y a de bon dans son caractère. Sa fierté et sa noblesse ressortent plus que jamais.
» M. Germain est venu ce soir. Il nous a raconté le procès de M.Madier de Monljau.Sa défense a été admirable, et sa cause pleinement gagnée dans l'opinion. Il a plaidé avec noblesse et gravité; sa figure était imposante et son accent sincère ; tout l'auditoire était ému, et M. de Serre, rouge com.me le feu, ne pouvait cacher son trouble. Vingt fois M. Madier s'est adressé à lui, en lui rappelant ses discours, ses rapports, et tout cela sans ironie, sans blâme, sans rapprochement, toute la force était dans les choses, et il a fini par dire :
> — Je remets ma cause entre les mains de M. le garde des sceaux.
,» La Cour de cassation l'a censuré, mais ne Ta pas suspendu, et son triomphe a été complet.
» On divise maintenant la Chambre en cinq seclions : l'extrôme droite, la droite, le centre droit, le centre gauche et la gauche.
» Il n'y a plus de réunions ni chez M. Ternaux,
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ni chez M. LaffiUe. Les libéraux sont dispersés cl abattus. »
Ces extraits un peu désultoires, un peu pèle* mêle, d'un mémorial écrit au jour le jour, rendent ce me semble, plus vivement que ne le pourraient faire des réflexions générales, l'état au vrai des esprits et des affaires à la fm de 1820.
La contre-révolution marchait au pas de course, tant au dedans qu'au dehors.
Au dedans, l'élection de Grégoire avait jeté bas la loi du 5 février. — L'assassinat du duc de Berrj avait cassé le cou à M. Decazes. — La venue de l'enfant du miracle faisait tourner toutes les têtes, — La folle conspiration du 20 août, dont j'ai déjà dit quelque chose et sur laquelle je reviendrai, armait les prétentions du côté droit, voire même ses passions, d'un prétexte légitime.
Au dehors, les folles révolutions des deux péninsules en faisaient autant pour la Sainte-Alliance. Les empereurs d'Autriche et de Russie s'étaient réunis au roi de Prusse ; leur petit congrès, séant à Troppau, sur la frontière qui sépare la Silésie de la Pologne, avait fulminé un premier anathème contre la révolution de Naples, et sommé le roi
très penaud et très malévole de cette révolution improvisée d'avoir à rendre compte de ses intentions, s'il en avait; chose qui ne lui déplaisait en aucune façon, pilule très amère que le parlemen( napolitain avait été contraint d'avaler ; le rendezvous assigné était à Laybach; autre congrès en perspective. Celui de Troppau avait été le coup de de maître de M. de Metternich ; il y avait mis la main sur l'empereur Alexandre, qu'il n'a point Idché depuis, et s'était fait livrer par notre ambassadeur les instructions secrètes de sa cour, dont il avait fait son profit.
Ce fut sous ces auspices que s'ouvrit, le 20 décembre, la session de 1821.
Le discours du roi fit peu d'effet ; il fut trouvé terne, froid, embarrassé; on y remarquait néanmoins une allusion à la Sainte-Alliance, garantie de Vordre social, et une autre au complot récemment découvert, et trop voisin des désordres qui V avaient 'précédé.
« J'y trouve, dit le mémorial que je cite toujours comme un vivant témoignage, le ton de M. de Serre retourné, ce ton de doctrinaire qui rend compte à la liberté de ce qui se fait contre elle. »
L'altitude du côté droit était moins triomphante qu'on n'avait lieu de s'y attendre; la gauche faisait bonne contenance. Madame la dauphine paraissait pour la première fois dans une tribune.
Le lendemain une forte majorité se prononçait pour le côté droit, dans les bureaux de la Chambre des députés. A la Chambre des pairs, en revanche, la majorité diminua. J'obtins 64 voix pour la commission de l'Adresse. C'était la première fois qu'une telle fortune m'arrivait. La situation se dessinait; d'un côté l'attaque, de l'autre la résistance.
Deux jours après, MM. Laine, de Villèle et Corbière entraient au ministère; les deux premiers, sans portefeuille et en amateurs ; le dernier comme chef de l'instruction publique. M. de Chateaubriand devenait ambassadeur à Berlin.
De tels choix achevaient d'imprimer au second ministère de M. de Richelieu son vrai caractère. C'était évidemment un ministère de transition, et de transition rapide vers le côté droit. Ni mes amis ni moi ne pouvions nous associer à sa politique; restait simplement à savoir jusqu'à quel point la prudence conseillait de le ménager.
Le premier combat fut livré le 8 janvier, sur la loi qui prorogeait de six mois la perception des impôts. Ce fut dans cette séance qu'on entendit pour la dernière fois la voix de Camille Jordan; chacun le sentait au fond de l'âme; il fut écouté avec un profond respect par la majorité qu'il atla-
quaît avec sa vivacilé accoutumée; on ne le revit plus depuis ce jour, à la tribune, et rarement à la Chambre; il mourut le 9 juin.
C'était une grande perte pour la France, pour ses amis, et pour une minorité décimée comme la nôtre.
Le même jour 8 janvier, le vieux roi de Naples, bon homme en tant qu'imbécile, mais par cela même capable de tout, comparaissait à Laybach, devant des juges dont il était le complice, ou, si l'on veut, le compère. Ces juges étaient le roi de Prusse et les deux autocrates du Nord, flanqués de leurs ministres. Tout ayant été primitivement réglé, c'est-à-dire bâcléà Troppau, l'examen de l'état de la péninsule, et la discussion des moyens à mettre en œuvre pour réduire Naples d'abord, puis plus tard, le Piémont, qui fit sa révolution in extremis, ne fut qu'une farce solennelle. L'Angleterre protesta pour la forme; la France fit timidement quelques réserves; tout fut emporté de haute lutte, et sans résistance même apparente. On trouvera dans mes papiers le compte rendu très exact et très détaillé des délibérations intervenues, et des résolutions prises dans les congrès de Troppau et de Laybach. Ce travail, relevé avec soin, par M. de
Bois-le-Gomte alors attaché à l'ambassade de France en Russie, et siégeant au congrès avec M. de la Ferronays, reproduit les procès-verbaux et les documents officiels avec des éclaircissements qui ne laissent rien à désirer. Je me borne ici, pour la clarté de mon récit, à faire, en passant, mention de ces deux congrès, auxquels il n'était dans ma position de prendre aucune part.
Je ne m'arrêterai guère aux incidents de la session législative. L'importance en fut médiocre. Je rappellerai, néanmoins, en passant, que cette session s'ouvrit' par la discussion d'une loi sur le régime sanitaire, loi dont l'origine fut l'invasion de la fièvre jaune en Catalogne, et la conséquence, ce fameux cordon sanitaire qui devint bientôt l'embryon de l'armée d'observation destinée à renverser le gouvernement constitutionnel en Espagne, et le prétexte de la formation de cette armée.
Je défendis, avec une impartialité dont il me fut tenu compte, la loi présentée par le ministère, contre un assez grand nombre d'attaques saugrenues et je parvins à y faire insérer un amendement dont la nature et la portée méritent d'être expliquées ici en peu de mots. Je prends la liberté d'y insister comme exemple du danger que peuvent
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entraîner, en matière criminelle, les rédactions de forme et de confiance, les préjugés de métier, et la négligence trop excusable de l'autorité supérieure.
La loi frappait de peines sévères la violation d'un cordon sanitaire, et ces peines semblaient excessives à plusieurs membres de la Chambre. C'était à tort : il est des cas où la sévérité de la peine doit avoir pour mesure la conséquence du crime plus que la perversité de l'intention; c'est une théorie que je développai, non sans quelques succès, et qui ne fit que me rendre plus fort lorsque j'attaquai la disposition qui punissait de mort la violation du cordon sanitaire, lorsque la contagion s'en serait suivie. C'était, tout ensemble, faire dépendre la peine capitale d'un fait arbitrairement imputé à un autre fait et trancher une question médicale controversée entre les gens de l'art. Que serait-il arrivé si, plus d'une tête étant tombée sous le coup de cet article, il était définitivement avéré par la science que la fièvre jaune n'était pas contagieuse ?
Conçoit-on qu'une si terrible inadvertance ait pu échapper au bureau des affaires criminelles, sous un ministre aussi éclairé que M. de Serre, au Conseil d'État, à qui la loi avait été soumise, et à la Commission de la Chambre des pairs elle-même?