‹ Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de BroglieChapitre 5 sur 14 · II · texte numérisé non relu

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v^ Quand je n'aurais rendu, durant le cours de ma longue carrière, que ce service à la justice et à l'humanité, je n'aurais tout à fait perdu ni mon temps ni ma peine.

Je pris également part, avec quelque vivacité, à la discussion d'une loi fort attaquée, plus peutêtre qu'elle ne méritait de l'être, la loi qui réglait le mode de remboursement des reconnaissances de liquidation émises en 1817; mais, en définitive, ce fut le procès engagé devant la Chambre des pairs qui me préoccupa presque exclusivement.

Dès le jour, en effet, où je lus à Cauterets, dans le Moniteur, qu'une grande conspiration militaire venait d'être découverte, je ne doutai pas, vu l'état des esprits en France et des affaires en Europe, que la conspiration ne fût réelle. L'exemple de l'Espagne, du Portugal et de Naples était trop tentant pour que nos moutons de Panurge hésitassent à faire le saut. Je ne doutai pas davantage que les principaux chefs de l'extrême gauche ne fussent de la partie. Ils s'étaient bien gardés de me prendre pour confident; mais je les connaissais assez pour être sûr de mon fait.

Dès lors, force me fut bien de réfléchir sur le parti que j'aurais à prendre, engagé comipe je

l'étais (kns la politique de mon pays, et sur la conduite que j'aurais à tenir, lié comme je l'étais avec quelques-uns des instigateurs probables de la conspiration.

Je reconnus, de prime abord, qu'après tant do procès politiques, conduits, en 1815 et depuis, avec la dernière violence, et tragiquement terminés dans des Ilots de sang, la Chambre des pairs était appelée à donner un grand exemple, à remettre en quelque sorte sur pied la justice politique, à rétablir dans leur plénitude le respect des formes, les droits de la défense, les égards envers le malheur, la modération, l'équité, le discernement dans l'administration des peines. Je voyais bien, en outre, dans la position que je m'étais faite, étant peut-être le seul de la Chambre qui connût au même degré les règles de la procédure en France et en Angleterre, je voyais bien, dis-je, que tout le fardeau pèserait sur moi, que mes collègues d'opposition me laisseraient la direction de la conduite commune, et que j'exercerais quelque action sur nos communs adversaires.

Mais que faire, si je rencontrais dans l'accusation, comme j'avais tout lieu de le craindre, mes amis les plus chers, M. d'Argenson, M, de la Fayette, d'autres encore? Fallait-il me récuser, les

livrer à la poursuite, sans essayer de les défendre? Fallait-il faire fléchir, en leur faveur, la balance de la justice, mentir à ma conscience, trahir mes devoirs de magistrat?

La question était délicate et l'alternative douloureuse.

Décidé comme je l'étais, au fond de l'âme, j'en conviens en toute humilité, je me rassurais un peu en me disant :

Que, selon les règles de la justice la plus sévère, entre la condamnation d'un innocent et l'évasion d'un coupable, la parité n'était pas égale, l'une étant un crime et l'autre une faiblesse;

Que même ce n'était pas toujours une faiblesse ; qu'il se rencontrait des cas où la prudence conseillait de ne pas poursuivre à outrance les conséquences de la vérité légale;

Qu'après tout, les formes juridiques laissaient passer bien souvent les coupables à travers les mailles du filet, et n'en étaient pas moins estimées des gens de bien et des gens sensés.

Je me disais enfin que, le droit de grâce n'étant qu'un tempérament apporté à la rigueur du summum jus, et la Chambre des pairs étant un tribunal politique, elle devait, à certain degré, partager

le droit de gi^ce avec la couronne, ses arrêts ne pouvant guère être réformés comme ceux des tribunaux ordinaires.

On pensera ce qu'on voudra de ces considérations, peut-être un peu latitudinaires, mais elles me parurent alors suffisantes pour m'engager tête baissée dans le défilé, et, même à présent, je ne les trouve pas sans que que poids.

Afin, néanmoins, démettre à couvert ce qui pouvait et devait l'être, je pris sur-le-champ un grand parti. J'allai droit à M. d'Argenson et à M. de la Fayette, et je leur dis : « Je ne veux rien savoir de ce que vous avez fait; je ne veux point savoir si vous avez été engagés dans la conspiration ni jusqu'à quel point vous l'auriez été : pas un mot entre nous sur tout cela. Laissez-moi me démêler, tant bien que mal, à travers les incidents de la procédure, en m'appliquant à y chercher, vrai ou faux ce qui vous peut être utile. Si je savais par vous, extrajudiciairement, la vraie vérité, je mentirais en la niant ou en l'altérant; je ne mentirai point en restant dans mon rôle de juge, en ne sachant que ce que je dois savoir, et en présentant les faits tels que l'instruction les offre, sous le jour qui peut vous être le plus favorable.

Encore un coup, je ne prétends pas que le raisonnement fût irréprochable, mais, encore un coup, je le tins pour suffisant, et, tout compte fait, je ne me repens point d'en avoir fait la règle de ma conduite. La Chambre, d'ailleurs, sembla devancer ma pensée, et sa commission me fraya la route.

La conspiration avait été découverte et saisie presque en flagrant délit le 20 août 1820. La convocation des Pairs présents à Paris avait eu lieu le 2i. Éloigné de tout le diamètre de la France, il m'eût été impossible d'y déférer, lors môme qu'elle m'aurait été adressée. La Chambre, telle quelle, avait nommé, sur-le-champ, une commission d'instruction qui fit son rapport les 28, 29 et 30 décembre 1820 et les 2 et 3 janvier 1821 .

Les difficultés dont mon esprit était assiégé, elle les avait rencontrées de prime abord. Entre elle et le gouvernement s'était élevée la question de savoir jusqu'où l'on entendait pousser les choses; s'il convenait de remonter à l'origine du complot, et de mettre en cause, à telles fins que de raison, la plupart des chefs de l'extrême gauche, ou de laisser dans l'ombre la partie ésotérique du drame en se bornant à poursuivre les personnes directement engagées dans le coup de main.

La commission s'était arrêtée à ce dernier parti.

Le gouvernement insistait pour le parti contraire.

Ainsi, dès l'instant où la lecture du rapport par l'organe de M. Pastoret fut terminée, on vit le ministère public se lever, dans la personne de M. Jacquinot Pampelune, procureur général, et demander un supplément d'instruction en indiquant nominativement les personnages célèbres alors et depuis, sur qui portaient ses soupçons.

La commission entrant dans cette voie d'ellemême et de son plein gré, c'était à moi de l'y suivre, et de la seconder avec ménagement, en lui donnant, de temps en temps, un coup d'épaule, mais en me réservant pour les grands et derniers efforts où je serais à peu près seul sur le terrain.

J'entrai en communication avec ses principaux membres; je reçus d'eux la confidence de leurs inductions, de leurs soupçons, de leurs découvertes, je pris une connaissance anticipée de la procédure, et je concertai avec eux le moyen d'en venir au but que nous nous proposions d'atteindre.

Le plus ferme, le plus avisé, le plus convaincu, par une longue expérience des révolutions et des vicissitudes des partis, qu'il n'y avait rien à ga-

gner à pousser ses adversaires à bout, c'était M. de Sémonville. J'entrai pour quelque chose dans le plan général -et dans les détails du grand discours qu'il fit à ce sujet et qui entraîna la décision de la Chambre. Ce fut un discours vraiment politique, sous les apparences juridiques, et j'en ai peu entendu dans ma vie qui m'aient paru plus habiles et plus sensés.

Cette première bataille gagnée, rien n'était fait encore.

Restait à prononcer sur la mise en accusation des inculpés compris dans les propositions du rapport; pestait à conduire la délibération de telle sorte que ceux de ces inculpés dont la présence aux débats pourrait rouvrir le champ du supplément d'instruction en fussent définitivement écartés.

Ce fut là l'objet de mes soins.

J'étudiai à fond la procédure; je m'appliquai à bien connaître le caractère et la position de chaque inculpé, et à diriger la délibération en consé- , quence. Quand mon travail personnel était terminé, j'en communiquais les résultats à mes amis, qui suivaient de confiance mes indications, et me secondaient de leur mieux.

Grâce à ce travail opiniâtre et discret, je parvins à concentrer tout le nœud de l'affaire sur Tun des inculpés dont la présence courrait risque de tout compromettre, et dont l'absence, selon moi, devait tout simplifier.

Cet inculpé, c'était le colonel Fabvier.

Il était, en quelque sorte, le lien entre les hommes politiques et les hommes d'action, entre les chefs de la gauche et les militaires : c'était par lui que ces derniers recevaient les directions des premiers; je ne veux point dire par lui seul, mais le plus souvent, le plus habituellement. Je connaissais le colonel Fabvier. Il avait été aide de camp du duc de Raguse. Je le savais téméraire, emporté, orgueilleux, peu maître de lui-même, et ne doutais pas que, s'il figurait sur le banc des accusés, en le pressant un peu, on ne lui fît dire infiniment plus qu'il n'avait dit à la commission, qui ne le pressait pas; je ne doutais pas qu'il ne dît, par défi et par imprévoyance, non seulement ce qu'il savait, mais ce qu'il soupçonnait, non seulement ce qu'il avait fait, mais ce qu'avaient fait tous ceux avec qui il s'était trouvé en rapport.

Le coup de partie était donc de le mettre hors d'accusation.

Lui absent, la plus grande partie des accusés ne pouvait plus guère alléguer que des ouï-dire de seconde ou troisième main, qu'il était facile de réduire à de simples bavardages, les deux principaux accusés étant contumaces et en fuite.

C'est à cela que je m'appliquai.

Je pris soin, à l'égard des premiers inculpés portés sur la liste, de bien établir mon terrain, c'est-à-dire d'admettre ou de rejeter les conclusions du rapport conformément au but que je me proposais, en dégageant la question principale de toutes les questions accessoires; puis, quand viui le tour de Fabvier, j'arrêtai mon plan.

Je divisai l'accusation en deux époques, l'une que je nommai fabuleuse, l'autre historique, et je réunis dans la première tout ce qui pouvait avoir trait de loin ou de près aux origines de la conspiration, en concentrant dans la seconde tout ce qui tenait directement aux préparatifs du coup de main projeté, et je distribuai tous les faits indiqués ou révélés par la procédure conformément à ce double point de vue.

Mon plan fait, je voulus avoir l'avis d'un homme du métier.

J'allai trouver Manuel.

Je lui répétai ce que déjà je lui avais dit plus d'une fois; que je ne demandais ni n'accepterais, de sa part, aucune confidence ; mais que je recevrais avec empressement ses conseils sur la direction de l'affaire.

— Figurez-vous, lui dis-je, que vous êtes l'avocat de Fabvier, que vous avez sous les yeux les résultats de la procédure, tels que je vous les indique; voilà ce que je me propose de dire; est-ce là ce que vous diriez !

J'obtins son approbation.

Je l'obtins même ultra petitay comme on le va voir.

Le jour où la mise en accusation du colonel Fabvier devait être discutée, j'allai, de bonne heure, au Luxembourg, pour feuilleter la procédure et vérifier quelques faits. En entrant dans la salle où s'empilaient, chaque matin, les imprimés à distribuer avant la séance, je vis apporter à dos d'homme, un énorme ballot, je pris le premier exemplaire, et quelle ne fut pas ma surprise en\ y trouvant, d'avance, le discours entier que j'allais prononcer dans deux heures, rédigé sous forme de mémoire à consulter ! Tout s'y trouvait : le plan général, l'ordre des idées, la marche de l'argu-

mentation, les détails piquants, les incidents propres à tenir les esprits en éveil. Manuel, auteur\ anonyme de ce mémoire, avait retenu, trait pour trait, presque mot pour mot, notre conversation, et je n'imagine pas dans quel but, moins encore dans quelle espérance, il entendait prendre sur moi les devants.

Si ce mémoire était distribué, j'avais bouche close; c'était mon discours qui devenait le plagiat.

Je pris sur-le-champ mon parti.

Je fis enlever le ballot; on le porta dans le cabinet de M. de Sémonville, à qui j'expliquai toute l'affaire; nous convînmes que la distribution n'aurait lieu que le lendemain. Le ballot fut enfermé sous clef. A midi, la séance commença selon l'usage.

Placé l'un des premiers sur la liste, j'étais des derniers à prendre la parole. On procédait par appel nominal et le dernier nommé était le 'premier appelé. Durant la première moitié de la séance, les affaires du pauvre Fabvier allaient de mal en pis. Il était fort compromis; dans l'intervalle de répit qui nous était accordé, mes amis étaient consternés. « Il n'y aura pas dix voix pour

lui, » disait-on de toutes parts. Mon tour vint vers quatre heures.

Je parlai environ deux heures.

Quandje me rassis, et qu'on fit un second appel nominal, il ne resta que dix-sept voix en faveur de l'accusation.

Il m'est arrivé comme ministre d'obtenir plus de succès apparent. Mais, pour moi et au fond de l'âme, ce fut ma meilleure journée. On peut voir dans le second volume des Souvenirs et Correspondances de madame Récamier, l'effet produit sur M. de Montmorency, à coup sûr le plus décidé et le plus entêté de mes adversaires. Fabvier fut mis en liberté le soir même.

Dès lors plus d'inquiétudes, plus de difficulté réelle , plus d'incidents périlleux ; la mise en accusation réglée, les débats se trouvèrent renfermés, par cela même, dans des limites fixes. Il devint aisé d'obtenir du chancelier, bonhomme de nature, indulgent par caractère, qu'il traitât les accusés avec ménagement, ne leur tendît aucun piège, leur épargnât les menaces et les questions captieuses; de même à l'égard des témoins, et, si quelque jurisconsulte anglais nous a fait l'honneur d'assister à l'une de nos audiences, tout en trouvant encore

beaucoup à reprendre, il a dû remarquer quelques progrès dans la bonne voie.

Je puis me vanter d'y avoir été pour quelque chose ; j'avais acquis de l'autorité sur tous mes collègues, quelle que fut leur opinion, et je ne m'épargnai pas durant tout le cours du procès. Me sera-t-il permis d'ajouter, valeat quantum, que le jour même de la naissance de mon fils aîné, je n'appris cet heureux événement qu'à la Chambre et sur mon banc? J'attache du prix à de tels souvenirs ; c'est à peu près tout ce qui nous reste de quarante années consacrées au service de notre pays.

Le procès ayant principalement préoccupé la Chambre des pairs, et disposé de tous les moments que l'état, toujours fort précaire, de ma santé me permettait de consacrer aux affaires publiques, je restai à peu près étranger aux débats que ne pouvaient manquer d'élever le cours des événements, et la présentation de plusieurs lois diversement importantes. Ainsi, je ne pris aucune part à la discussion de la loi sur les pensions ecclésiastiques, à '' celle de la loi sur les donataires, à la prorogation de la censure des journaux, moins encore s'il se peut à la discussion du budget; mais j'eus une prise très

vive avec M. de Serre, sur une proposition relative au mode de voter du jury. C'était un sujet que nous avions si souvent débattu ensemble, je connaissais si bien le fond de sa pensée et lui le fond de la mienne que je ne pus supporter de sa part l'abandon des principes qui nous étaient communs. Ce fut la dernière fois que je lui adressai la parole, et j'ai regretté depuis de n'en avoir ni cherché ni trouvé l'occasion.

La session fut close le 30 juillet.

Elle avait duré six mois et dix jours; elle fit, auprès des connaisseurs, grand honneur à M. Pasquier qui soutint à peu près seul tout le poids de la conduite ministérielle dans des circonstances, périlleuses, et de la discussion dans les deux Chambres.

M. de Richelieu, profondément découragé, irrité d'ailleurs contre M. le comte d'Artois, qu'il accusait non sans raison de lui manquer de parole ; délaissé par le roi, qui n'existait plus qu'à demi, M. de Richelieu ne faisait plus tête à l'orage; M. de Serre était malade; M. Laine boudait; Siméon et Mounier laissaient aller le ministère de l'intérieur à la dérive. M. Pasquierseul tint bon, et déploya jour àV jour, durant ces six mois, à un aggez haut degré.

les qualités de l'homme d'État et de l'orateur. A Ses iustruclions au congrès de Troppau et de Laybach sentaient plus le ministre d'un gouvernement libre que celles de lord Gaslleregh, et lui valurent une longue rancune de la part de M. de Metternich, lorsque, par une vraie trahison, M. dey Garaman les livra presque mot pour mot. Au plus fort du succès des insurrections dans les deux péninsules, lorsque le côté droit était tout tremblant, il conserva seul sa présence d'esprit, son sang-froid et sa prévoyance; seul il défendit et fit passer les lois proposées, et lutta dans le cabinet contre l'ascendant de MM. de Yillèle et Corbière. Aussi devintil leur bête noire et celle de leurs amis. Une tentative pour s'en défaire ayant échoué dans les derniers jours de la session, ce furent eux qui se retirèrent, en se promettant de prendre bientôt leur revanche.

Quelques jours avant cet incident, j'avais moimême quitté Paris. Les médecins me renvoyaient aux Pyrénées. J'y passai cette fois encore deux saisons avec ma femme, et j'eus toHt le loisir d'y méditer sur deux grands événements survenus cet été, la mort de l'empereur Napoléon et les premiers troubles de la Grèce.

L'empereur Napoléon était tombé malade, ou f plutôt retombé; car depuis longtemps sa santé très ébranlée était livrée à des vicissitudes successives ; il était, dis-je, retombé lel" mai 1821 ; sa maladie était un cancer à l'estomac. Dès le troisième jour, on désespéra de sa vie ; le cinquième, on reprit quelque espérance ; mais, le lendemain 5 mai, à six heures moins dix minutes du soir, il expira sans convulsions, après une courte agonie, âgé de cinquante et un ans, huit mois et vingt jours.

Sa mort ne détruisit presque en rien les espérances qui se rattachaient à son nom. Dans les campagnes, dans les rangs conservés ou dispersés de la vieille armée, on refusa d'y croire; les officiers y en demi-solde et les mécontents tournèrent leurs regards vers le fils, âgé de onze ans, élevé par son grand-père l'empereur d'Autriche, sur lequel on débitait à plaisir mille contes plus sols l'un que l'autre. Les vrais chefs de la conspiration en per-\ manence contre l'ennemi commun, c'est-à-dire la branche aînée des Bourbons, les républicains comme M. de la Fayette et Manuel, les socialistes comme M. d'Argenson, se sentirent plutôt débarrassés qu'affaiblis; le nom de Bonaparte imposé

bon gré mal gré à leurs projets, ce nom qu'ils II. u

n'osaient ni avouer ni désavouer leur pesait et les gênait. Personne ne gagna ni ne perdit à l'événement. J'en fus moins frappé que tous mes amis, moins, je le reconnais aujourd'hui, que je n'aurais dû l'être. S'il est vrai, comme aujourd'hui j'incline à le croire, que Napoléon ait été le plus grand homme de l'histoire, comment sa disparition ne fitelle pas plus d'impression sur mon esprit? Mon ancienne aversion fut la plus forte.

Je ne m'arrêterai point à raconter ici les preipiers événements de l'insurrection grecque. ^On sait qu'elle avait pris naissance dans le sein d'une généreuse confrérie, spontanément formée en Allemagne, et dont le but était de répandre l'instruction, de ranimer le goût des lettres chez les peuples chrétiens de la Turquie d'Europe, d'y envoyer des professeurs, d'y fonder des écoles, des lycées, des gymnases.

On sait qu'il s'ensuivit ce qui naturellement devait arriver; peu à peu, les têtes s'étaient échauffées; l'espoir de l'indépendance s'était éveillé ; une fermentation sourde avait agité le gros des populations, et n'attendait plus qu'un signal.

On sait que ce signal avait été donné, sinon sous l'influence, au moins sous le contre-coup des ma-

nœuvres pratiquées de tout temps par la Russie dans ces contrées : qu'Alexandre Ipsilanti, qui l'avait donné, descendant d'une des familles les plus considérables du Fanar, élevé à l'école militaire de Saint-Pétersbourg, était général-major de la garde impériale.

~x On sait enfin que l'appel adressé par lui à l'empereur Alexandre — lequel tomba des nues sur ce prince, au beau milieu du congrès de Laybach, et ne le rail pas dans un médiocre embarras, — ayant reçu pour toute réponse la signification d'un abandon complet, assaisonné des malédictions à la mode, le pauvre Ipsilanti, après une lutte de quelques mois, accablé par les Turcs, déserté par les siens, rayé des contrôles de l'armée russe, avait été réduit à chercher un refuge sur le territoire autrichien, refuge qui lui fut donné généreusement •dans la forteresse de Mankatsh, où il mourut bientôt de misère et de mauvais traitements.

Les choses en étaient là, quand, à l'issue de la session, nous quittâmes Paris, pour les Pyrénées, tristement convaincus qu'il en serait des Grecs comme des Napolitains et des Piémontais, et qu'en Orient comme en Occident, la contre-révolution aurait trop facilement raison de trop faciles révolutions.

Durant notre séjour, les nouvelles devinrent meilleures, et rendirent un peu de courage aux amis de la liberté.

Nous apprîmes bientôt, en effet, nous apprîmes successivement, mais presque coup sur coup, le soulèvement du Magne, puis de la Livadie, puis de tout le Péloponèse, et la formation d'un sénat ou gouvernement provisoire à GalamaKa; nous apprîmes l'insurrection de l'Étolie, de l'Épire, de la Thessalie, puis enfin et surtout celle des îles, celle de Samos, d'Hydra, d'Ipsara. Les nouvelles étaient terribles et glorieuses. La résistance héroïque de ces diverses populations à l'immense déploiement de forces dirigées contre elles de tous les points de l'empire ottoman, aux massacres, aux pillages, aux incendies faisait honte à la prompte défaite des tristes Napohtains, et à la déroute plus prompte encore des Piémontais. La barbarie faisait grande honte à la civilisation.

Le 8 juin fut témoin des premiers triomphes de I escadrille grecque sur les colosses turcs, entre Mitilène et Ténédos; et le bruit inespéré s'en répandit avec la rapidité de l'éclair jusqu'au pied de nos montagnes. j

Vinrent ensuite la prise de Tripolitza, celle

d'Aria; vinrent les exploits d'Odyssée, de Mauromichali, de Golocotroni ; vinrent des séries de vicissitudes sur lesquelles on ne peut revenir, après quarante ans, sans un mélange d'admiration et d'horreur.

Grands sujets de conversation pour des oisifs comme les baigneurs. Nous étions nombreux cette année-là, et, pour la plupart, gens de connaissance : M. de Saint-Aignan et ses deux charmantes filles, qui sont devenues depuis des femmes accomplies ; madame de Sainte-Aulaire et ses filles, dont on peut dire la même chose sans crainte d'être démenti par personne; M. Mauguin, M. Villemain, le général César de la Ville, que j'avais connu aide de camp du maréchal Bessières; d'autres encore dont le nom m'échappe, et me reviendra peut-être tout à l'heure. Le temps ne nous paraissait pas long; nous ne comptions pas nos jours par nos bains; c'est le plus grand compliment qu'on puisse adresser à la vie des eaux.

i Nous revînmes à Paris au commencement de septembre, et nous y passâmes l'automne; les élections étaient trop prochaines, et la session s'annonçait comme devant les suivre de trop près cour nous permettre un voyage en Suisse.

Pour donner, durant cet intervalle, quelque idée de l'état des esprits, je placerai ici quelques fragments du journal qui sert de guide à ma mémoire.

a 27 septembre.

» Il n'y a personne à Paris, et tout est dans la stagnation la plus complète. On n'entend parler de rien. J'ai vu madame d'Hénin, qui m'a dit que tout le monde était tranquille et assez content. M. de Lally a passé à Lyon ; il y a trouvé une prospérité admirable; on comptait, il y a cinq ans, cinq mille manufactures; il y en a trente-cinq mille à présent. Les principaux chefs lui disaient : « Nous » sommes fort contents de nos autorités; pourvu > que cela continue, tout ira bien. » On croit à la rentrée de M. de Villèle, mais on ne s'en inquiète pas; prospérité matérielle, engourdissement mo- ,ral, voilà l'état du pays.

^ » Madame d'Hénin m'a dit que le roi avait décidément une passion pour madame du Cayla ; il la reçoit trois heures en tête-à-tete; quand il passe sur le quai, elle est à la fenêtre de sa maison; il sort sa tête par la portière de la voiture, pour lui faire les yeux doux.

» Il me paraît qu'on ne s'intéresse guère aux Grecs.

> J'ai vu M. d'Argenson.Dunoyer lui avait fait ses plaintes, la veille, sur l'état du pays, et, ce qui est plus comique, sur sa grande prospérité. Ils pleurent les malheurs qu'ils n'ont pas et les persécutions qu'ils ne souffrent pas.

» Avant-hier, j'ai été à la cour; et je me suis trouvée toute seule au milieu de ces vieilles figures, et cela me faisait une certaine peur. On a rouIé\ le roi dans son fauteuil; c'est une physionomie singulière. Il a beaucoup de dignité malgré sa grosseur; malgré sa figure ronde et son teint rouge, il a l'air royal. Il n'y a pas d'accord entre sa bouche et ses yeux ; son sourire est constant, et son regard sévère, jusqu'à la dureté. C'est un homme d'esprit à la façon de l'ancien régime, ayant des traits dans la conversation, mais c'est tout. Madame la duchesse d'Angoulême a de la noblesse sans grâce ; elle se tient gauchement; son son de voix est rude; elle est mal mise; mais elle a de la dignité. Ses yeux sont rouges, mais peut-être à force de larmes; cela ajoute à l'impression grave que produit sa figure. M. le duc d'Angoulême est dégin-V gandé et disgracieux, se remuant toujours, se

battant les flancs pour rire, mais ayant l'intention plus bienveillante que les autres. Pour madame la duchesse de Berry, elle n'a plus du tout l'air 'malheureux, mais c'est inconcevable à quel pointV le m alheur l'a développée ; elle a beaucoup meilleure grâce; elle est moins timide; quoique ses yeux soient de travers, elle ne manque pas d'agrément; son teint est beau; ses épaules charmantes; elle a, quoique blonde, quelque chose de méridional qui a du charme. »

f 4 octobre.

» Les élections d'arrondissement se partagent assez également jusqu'à présent entre les royalistes et les libéraux. M. Royer-Gollard a été élu dans son arrondissement. Les ministres n'osent pas dire qu'ils en sont fâchés. »

I 6 octobre.

» J'ai vu cet excellent M. de Lally. Il est bien vif, comme j'aime qu'on le soit sur les Grecs. Il me disait : « Je voudrais bien être le Pierre l'IIermite de » cette croisade. » Il m'a raconté qu'il avait parlé au

duc de Wellington dans toute l'indignation de son

cœur. »

t 30 octobre.

» Les ministres sont très effrayés des élections; le côté droit l'a emporté partout. Prosper, qui revient d'Auvergne dit que les partis y sont aux mains; le gouvernement sans force, et les fonctionnaires profondément méprisés. Les royalistes sont dominés par deux sentiments, la victoire et la peur. Ils se croient triomphants et se sentent faibles ; ce qui redouble leur violence.

» M. Royer-Collard a été reçu à merveille dans son département: il s'est manifesté une popularité vive et raisonnable en sa faveur. Aussi est-il plein d'espérance et d'ardeur; il dit que la France est une grande nation, comme madame de Sévigné disait que Louis XIV était un grand roi.

» Le livre de M. Guizot a un très grand succès; il explique à merveille la position du ministère, et cette tranquillité sans stabilité qui caractérise la situation actuelle.

» M. Constant est dans un grand abattement. La colère n'est pas un sentiment qui soutient dans une

longue adversité; il se dégoûte de la politique et se remet à travailler à son ouvrage sur les religions. Il se réfugie dans le scepticisme, comme d'autres dans la foi.

» J'ai été, l'autre jour, chez le duc d'Orléans. ^J'y ai rencontré Pozzo di Borgo;pour la première fois, nous nous sommes entendus à merveille; il s'agissait des Grecs. Pozzo a la figure et l'accent méridional, et beaucoup de grâce dans l'esprit. Il a cette imagination vive appliquée aux choses réelles qui constitue le charme et l'habileté des hommes du Midi. Jamais cette imagination ne s'applique aux idées ni aux sentiments généreux; mais elle voit, pour ainsi dire, les affaires du monde en relief, et les raconte avec une couleur vive et précise.

» J'ai causé aussi avec le duc d'Orléans; nous avons parlé des affaires publiques. Il croit à une résistance inerte mais forte dans l'opinion. Il me disait drôlement : Ce gouvernement-ci est comme un chapeau sur la tête qui n'entre pas, »

Les élections avaient, en définitive, donné pour résultat :

Sur quatre-vingt-dix-huit élus, soixante à la

droite. Le reste se partageant à peu près en nombre égal entre le centre gauche et la gauche.

La session s*ouvrit le 5 novembre, jour indiqué par l'ordonnance de convocation des collèges électoraux.

Les infirmités du roi ne lui permettant plus de monter en voiture, les Chambres se réunirent, pour la première fois, au Louvre, dans la salle des gardesd'Henri IV.

Le roi s'y fit rouler dans son fauteuil par la grande galerie.

Le discours du roi fut pâle, vague et sans €ffet.

En revanche, l'Adresse prit, dès le premier instant, le caractère d'une déclaration de guerre à outrance; la droite et la gauche montèrent à l'assaut par la même brèche. La direction donnée par le ministère à notre politique étrangère, tant aux congrès de Troppau et de Laybach que dans le cours général des négociations, devint le point d'attaque commun aux deux partis, la droite se plaignant des ménagements gardés envers les révolutions d'Espagne, de Naples et de Piémont; la gauche, de l'appui donné aux contre-révolutions. Sur 274 votants, 176 voix contre 98 adoptèrent

et portèrent au pied du trône une phrase ainsi conçue.

«Nous vous félicitons, Sire, de vos relations constamment amicales avec les puissances étrangères, dans la juste confiance qu'une paix si précieuse n'est point achetée par des sacrifices incompatibles avec l'honneur de la nation et la dignité de yotre couronne. »

"NLe roi refusa d'entendre cette Adresse vraiment insolente.

Il n'admit en sa présence, après deux jours d'hésitations, que le président et deux des secrétaires de la Chambre, et leur dit du haut du trône.

« Je connais l'Adresse que vous me présentez.

» Dans l'exil, dans la persécution, j'ai soutenu l'honneur de ma race et celui du nom français. Sur le trône, entouré de mon peuple, je m'indigne à la seule pensée que je puisse jamais sacrifier l'honneur de la nation et la dignité de ma couronne.

» J'aime à croire que la plupart de ceux qui ont voté cette Adresse n'en ont pas pesé toutes les expressions. S'ils avaient eu le temps de les apprécier, ils n'eussent pas souffert une supposition que,

comme roi, je ne dois pas caractériser, que, comme père, je voudrais oublier. »

Ce langage, M. de Vaulabelle lui-même en convient, avait de l'élévation et de la dignité ; assez même pour que le ministère s'en crut pour un instant raffermi.

Le 3 septembre, M. de Serre présenta deux projets de loi, l'un sur la législation de la presse qui démolissait, pièce à pièce, l'œuvre de 1819; l'autre sur la censure des journaux qui la prorogeait pour cinq ans.

L'accueil fait à ces deux projets, et les échecs successifs que le ministère éprouva dans les premiers incidents du débat, ayant déterminé M. de Richelieu, pour l'acquit de sa conscience, à demander au roi la dissolution de la Chambre des députés, ce qui ne lui pouvait être accordé dans l'état présent des esprits et des affaires, le 13 décembre un nouveau ministère fut installé par le Moniteur j sous le contre-§eing de M. de Laurislon, ministre de la maison du roi.

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