CINQUIÈME ÉPOQUE
Officiellement le nouveau cabinet n'avait pas de chef; réellement M. de Villèle lui en tenait lieu. 11 avait pris pour lui la direction des finances et les finances s'en trouvèrent bien. Il avait préposé à l'intérieur M. de Corbière, son compère, ou, si Von veut, son âme damnée. M. de Corbière était bien plus son ministre que celui du roi ou de Monsieur. Durant cinq années consécutives d'association intime, il ne paraît pas s'être élevé, entre
eux, le moindre ombrage. Petit avocat bas breton^ cei aller ego de son principal, après avoir montré quelque ardeur au début de la Révolution, après avoir épousé la veuve de Chapelier, était devenu, royaliste par résipiscence et par contre -coup. Hargneux, paresseux, goguenard, il ne manquait pas, au besoin, d'une certaine facilité d'élocution terre à terre, et d'un certain goût pour les livres plutôt que pour les lettres. M. Peyronnet leur venait en tiers. C'était un avocat de Bordeaux, déclama-\ leur et de faconde girondine, grand bavard, grand bretteur, que MM. Laine et Ravez avaient poussé, vaille que vaille, au siège de procureur général, lorsque Jacquinot Pampelune le quitta par boutade contre la Chambre des pairs.
Au-dessous, qui le croirait, fort au-dessous comme importance, de ce trio composé d'un simple gentilhomme et edeux petits bourgeois, figuraient des plus grands noms de l'ancien régime.
M. de Montmorency, en qualité de ministre des affaires étrangères ;
M. de Clermont-Tonnerre, en qualité de ministre de la marine ;
M. de la Rochefoucault-Doudeauville, en qualité de directeur général des postes.
vJ24 SOUVENIRS
Le maréchal Victor, comme ministre de la guerre, et le maréchal Lauriston, comme ministre de la maison du roi, représentaient l'aristocratie du nouveau régime.
M. de Villèle en avait prisa son aise avec M. de Montmorency; il l'avait fait prévenir la veille au soir qu'il serait ministre le lendemain matin. Le premier baron chrétien l'avait trouvé bon apparemment, et meilleur encore le portefeuille.
M. de Clermont-Tonnerre, M. de Doudeauville n'y avaient pas fait plus de façen, et quant au maréchal Victor, vu son extraction plébéienne, le sans gêne était encore plus naturel.
Tout ce ministère avait pauvre mine ; en le voyant entrer à la Chambre des députés, M. Royer-Collard, près de qui je me trouvais placé dans l'un des couloirs me dit, en haussant les épaules : Ce sont des Pygmées. Les quolibets pleuvaient sur eux : Cest Monsieur qui escompte son règne, disait M. de Sémonville; on ne leur donnait pas quinze jours de vie, et M. de Talleyrand convoitait déjà leur succession; c'est, du moins, ce dont je trouve l'indication dans le journal qui me sert de mémorial; le passage mérite d'être conservé.
X « J'ai dîné hier soir chez M. le duc d'Orléans, à côté de M. de Talleyrand; il n'épargne pas les plaisanteries à ce ministère, 11 a été d'une grâce inimaginable pour moi. Il ne se donne pas la peine de cacher son but dans les avances qu'il fait aux gens, calculant qu'on se laisse tout aussi bien prendre, quand on a à se laisser prendre, en voyant le but qu'en le devinant. Il n'écoute jamais ce qu'on, lui dit, et il fait des compliments très aimables sans changer l'expression de dédain qu'il a placée sur sa physionomie à tout hasard. Mais ce qui est singulier, c'est son sourire : il a une grâce tout à fait bizarre, il vient animer ce vieux visage tout ruiné; et c'est comme un rayon de jeunesse et de grâce sur ses joues tombantes; tout cela a une certaine séduction qui fait deviner le charme qu'il a exercé. Il a si fort l'habitude d'être écouté et de dire des bons mots, qu'il répète quelquefois par distraction les paroles les plus insignifiantes, attendant toujours l'exclamation. Sa nièce, madame de Dino, était là; il m'a dit quei^ • c'était une personne d'un esprit sans bornes. Sa figure est remarquable, elle a de beaux traits, mais elle a l'air maigrie par les préoccupations. Ses yeux ont un feu perçant; il y a, sur son visage, u. 15
une expression plus âgée qu'elle; ses passions sont d'une autre époque de la vie : sa conversation est sérieuse et préparée, mais très bien rédigée; on y sent une impétuosité sourde et contenue; on voit qu'elle est à la fois emportée et contenue; dans le même moment, elle laisse voir sa colère et la contient. M. de Richelieu et tout ce qui tient à lui est fort irrité. Le roi ne lui a pas dit une parole de regret; seulement, deux jours après, il lui a dit : « Comment, vous n'êtes pas encore parti pour la campagne? »
Le premier soin du nouveau ministère fut de retirer la loi de censure, et de promettre une loi sur la police des journaux, en conservant le projet préparé et présenté par M. de Serre, contre la presse, en général. Sa première préoccupation fut la découverte d'une conspiration dont le foyer était placé dans l'école de cavalerie de Saumur ; triste prélude d'autres tentatives du même genre.
Presqu'au même instant, en effet, éclatait ou plutôt était étouffée la conspiration qui porte, dans l'histoire de ce temps-là, le nom de conspiration de Belfort. C'était une queue, ou, si l'on veut, une résurrection de celle du mois d'août précédent.
Ses premiers auteurs étaient des officiers acquittés par la Chambre des pairs et mis en réforme sans traitement; M. d'Argenson en avait recueilli quelques-uns dans ses établissements de Massevaux; M. Koechlin en avait fait autant à Mulhouse; et ce fut sous leurs auspices que se renoua la partie perdue l'année précédente.
Le but était le même, ou plutôt l'absence de tout but réel, de tout but avoué par ceux-mêmes qui risquaient, à ce jeu, leur fortune et leur tête; celui-ci ne voulait pas croire à la mort de Napolâon ; celui-là rêvait le roi de Rome, cet autre la république, et cet autre enfin, je ne sais quoi ou je ne sais qui.
Les moyens d'action étaient les mêmes; il s'agissait d'une traînée de mouvements militaires, gagnant de corps en corps et de garnison en garnison.
Les chefs étaient les mêmes; c'était M. de la Fayette, M. d'Argenson; c'était Jacques Kœchlin, Manuel, Dupont (de l'Eure), Corcelles. Tout était prêt; le jour, l'heure où le signal devait être donné à Belfort étaient fixés. M. d'Argenson et M. Kœchlin se trouvaient naturellement sur les lieux; M. de la Fayette était en route avec son fils;
Manuel avait quitté Paris, quand un hasard, comme il en arrive toujours en pareille aventure, éventa la mèche. Plusieurs officiers furent arrêtés sur place; on eut le temps d'avertir les personnages de quelque importance, de faire rebrousser chemin à M. de la Fayette et à Manuel. Le coup manqué encore pour cette fois, tout se dispersa pour recommencer bientôt de plus belle; nous en retrouverons, chemin faisant, les traces et les conséquences. Je n'ai, d'ailleurs, rien su de tout cela qu'un peu plus tard.
Je reviens.
Commencée, je l'ai dit, le 5 novembre 1821, la session ne dépassa pas le 1"" mai 1822.
La législation sur la presse, je l'ai dit encore, en fit à peu près tous les frais.
La loi proposée par M. de Serre contre nous, ses anciens amis, avait été fort aggravée par ses nouveaux amis, devenus bientôt ses adversaires et ses vainqueurs. Il en défendit officieusement les premiers articles avec sa supériorité accoutumée; mais, quand il lui fallut sacrifier le jury, le cœur lui manqua ; et la voix, en revanche, quand il lui fallut le défendre. Il fit lire, à ce sujet, un discours remarquable, comme tout ce qui venait de lui ; ce
fut son dernier adieu à la tribune, qui ne Ta plus revu, et ne reverra jamais son pareil.
La discussion fut très vive, très orageuse et signal e par plusieurs incidents mémorables.
M. Royer-Gollard y prit position.
Soi discours, d'un ordre très élevé et semé de vues profondes autant que hardies, se terminait par ces paroles prophétiques :
« Le gouvernement, en France, est maintenant constitué en sens inverse de la société française, et cette monarchie, qui esta nous aussi bien qu'aux ministres, se trouve amenée par leur imprudence au seul risque véritable qu'elle ait à courir, celui d'être regardée comme incompatible avec les libertés qu'elle a promises. »
Manuel aussi prit position.
Il alla même jusqu'à porter la main à l'arche sainte; on l'entendit jeter à la face du côté droit hurlant de furie, ces mots prophétiques aussi par les souvenirs qu'ils rappelaient.
« La France était envahie par les étrangers au moment où les Bourbons s'y sont présentés. Quels que fussent alors leurs droits, la majorité de la\ nation les avait oubliés... Cette famille revenant au milieu des malheurs de la patrie, inconnue à
une génération habituée à considérer comme contraire aux intérêts de ce pays, tout ce qui existait avant 1789, ne fut accueillie qu'avec repu-; gnance. »
En revanche, et comme intermède ou petite pièce dans ce drame passablement menaçant (ominous, diraient les Anglais), on entendit M. de Montmorency, poussé à bout par les sarcasmes de la gauche, et remontant plus haut dans le chapitre des souvenirs, faire amende honorable pour les peccadilles de sa jeunesse politique, en se frappant la poitrine. Par malheur, il n'était pas Fénelon ; la tribune n'était pas la chaire, ni la Chambre des députés la cathédrale de Cambrai. On n'en fit que rire; et, plus encore, lorsque, le lendemain, prenant la balle au bond, M. de Thiard, vieil émigré, nouveau converti de la gauche, fit l'espièglerie de venir à son tour se confesser, la larme à l'œil, des coups de sabre parricides qu'il prétendait avoir donnés aux armées républicaines, lorsqu'il servait, en volontaire, dans l'armée de Condé.
Si l'on riait toutefois, ce n'était que du bout des lèvres, et, quant à moi, je suivais avec anxiété cette discussion; j'y portais le double chagrin d'un
citoyen qui voit périr la liberté dans son pays, et d'un père qui voit dépecer son propre enfant. Je m'étais bien promis, au début, d'avoir, sur ce sujet qui me tenait fort au cœur, une explication à fond avec M. de Serre; mais sa chute lui épargna celte épreuve qui, tel que je le connaissais, lui aurait été fort sensible. J'en fus réduit à passer ma colère sur ses successeurs, et j'attaquai leur projet dans toutes ses parties, de telle sorte, j'ose le dire, que pour qui n'était point aveuglé par la peur, ou par l'esprit de parti, il n'en restait décidément rien.
Épuisé par cette discussion, je laissai à d'autres le soin de combattre la loi sur la police des journaux, loi connue, dans les fastes de notre législation sur la presse, sous le nom de loi de tendance, et qui avait le rare mérite d'être, en droit, la combinaison la plus monstrueuse, et, en fait, la mesure la plus périlleuse qu'il fût possible d'imaginer. Elle fut attaquée très vivement dans la Chambre des députés, et M. Royer-CoUard fut encore de la partie ; elle le fut plus sérieusememt encore dans la Chambre des pairs, par deux des ministres tombés, devenus nos collègues, MM. Pasquier et Siméon: M. de Richelieu lui-même protesta; mais
tout fut inutile. Au fond de l'âme, je m'en réjouis quelque peu, non par pessimisme, ce n'a jamais été mon défaut; mais je pensais qu'à tout prendre, tout valait mieux que la censure. L'événement comme on le verra, m'a donné raison.
Je ne pris, dans cette courte session, aucune part aux débats sur les questions de finances qui n'eurent rien de bien important ; aucune à ces incidents du jour et de l'heure que l'état agité de la capitale suscitait continuellement dans les Chambres, et tumultueusement dans celle des députés; j'étais tout entier à un très grand travail.
Depuis longtemps, je m'étais proposé d'appeler l'attention du gouvernement, des Chambres et du public sur l'état de la législation relative à la traite des noirs et sur ses conséquences pratiques. C'était un odieux scandale; une violation effrontée des droits de l'humanité, et des engagements pris par la France. J'avais étudié à fond la question; j'avais lu soigneusement, la plume à la main, cette masse immense de documents que le gouvernement anglais faisait distribuer, d'année en année, au parlement;, quand je me crus bien maître de mon sujet, je résolus de ne pas différer davantage.
Le 22 mars, je fis, à la Chambre des pairs, la proposition d'une Adresse au roi. Dans un discours qui dura plus de trois heures, le plus long peutêtre qui jamais ait mis à l'épreuve l'attention de cette Chambre, j'exposai l'état et le cours des choses ; je mis sous ses yeux le tableau fidèle des horreurs et des turpitudes que couvrait notre pavillon; je lui fis toucher du doigt les périls auxquels cet effroyable désordre exposait le commerce honnête et la paix maritime; tout fut dit; rien ne fut contesté ni ne pouvait l'être; mais ce fut en vain. Je n'obtins aucun succès; mon discours fut trouvé, long, ennuyeux, interminable, et ce n'était pas sans raison peut-être ; personne ne vint à mon aide, et ma proposition fut écartée presque sans débat.
Je ne me décourageai point, comme on le verra plus tard, et cette affaire devint l'une des principales préoccupations de ma vie politique.
Ce qui rendit la session si courte, ce fut la résolution que le gouvernement avait prise, d'en avoir deux dans la même année, afin de faire voter, en 1822, non seulement le budget de 1822, mais celui de 1823, et d'échapper à l'obligation de demander au 1" janvier, des douzièmes provisoires sur les contributions directes.
Je profitai de l'intervalle entre l'une et l'autre pour faire un voyage en Angleterre. Je partis avec mon beau-frère, qui se proposait d'y faire quelque séjour; pour moi, je n'y pouvais donner que fort peu de temps. Je fus très bien accueilli par tous les Anglais que je connaissais, et, comme on l'a vu, j'en connaissais un grand nombre, et des meilleurs. C'était le moment de ce qu'on nomme à Londres la saison; je fus accablé, sur-le-champ, d'invitations de toute nature; c'étaitplusqueje ne désirais; mais il fallut s'exécuter sous peine de n'être pas .un gentleman.
M. de Chateaubriand était alors notre ambassa- \deur.
^ Je le retrouvai en Angleterre, tel que je l'avaisV toujours trouvé en France, arrogant et envieux, au fond de l'âme, complimenteur et presque caressant à l'extérieur. Il était là fastueux, plutôt en parvenu qu'en grand seigneur, étalant son argenterie, ses livrées, ses équipages, faisant grand état de son importance, qui n'était pas bien grande dans cet immense emporium des hommes de tous les rangs, et des choses de tous les pays. Il voulait absolument me présenter au roi George IV, ce que je refusai obstinément, peut-être à tort : il insis-
tait avec cette affectation de dédain philosophique qui lui était familier. Il faut voir des gens de toute sorte, me disait-il, à peu près comme il disait, en allant trouver le duc de Bordeaux à Venise : 1/ faut bien aller voir son roi. Il me parla du prince qu'il servait alors et de son ministère en termes plus que méprisants, ajoutant négligemment : Pour moi, je suis tout à Villèle; qu'il fasse de moi ce qu'il voudra, et ne cachant guère l'envie qu'il avait d'être appelé au congrès de Vérone, qui se préparait en ce moment. Il voulut me donner à dîner avec M. Wilberfor.j; mais M. Wilberlbrce vieux et infirme, ne dînait jamais hors de chez lui. ^ J'en fus dédommagé en recevant le soir même une invitation à déjeuner de cet homme excellent. Je le trouvai dans sa petite maison, demi-courbé, demi-bossu, bien cassé, mais très amical, entouré des défenseurs de la cause à laquelle il avait consacré sa vie; j'en connaissais déjà plusieurs, entre autres le général Macaulay, qui avait fait quelques séjours en Suisse et àParis, en revenant desIndes; je fis connaissance avec le frère du général, Zachary Macaulay, le plus ardent, à cette époque, des adversaires de la traite et plus tard de l'esclavage. Dans cette société grave et passionnée, commençait
à poindre le jeune Thomas Macaulay, devenu depuis l'homme de lettres le plus éminent de l'Angleterre. Le déjeuner fut très agréable; M. Wilberforce ne parlait guère français, mais il l'entendait très bien ; c'était, chez moi, à peu près le contraire. Il nous conduisit ensuite, moi et tonte sa compagnie, à une grande réunion d'abolitionnistes, dans le free masons Hall, me fit placer près de lui, et me présenta à l'assemblée, composée pour plus de moitié '^de quakers avec leur chapeaux clabots, et de quakeresses avec leurs petits bonnets. Il prit vivement la parole; son discours fut plein de verve, d'entrain, d'éloquence et ài'humour, comme dans les meilleurs jours de sa jeunesse, et nous nous séparâmes très bons amis.
Le lendemain, autre déjeuner d'un intérêt pour .moi tout aussi vif.
^ Je trouvai chez moi en rentrant un billet de Miss Edgeworlh, que j'avais connue en Suisse, et qui avait passé plusieurs jours à Coppet, avec ses deux aimables sœurs. Elle ne m'invitait pas, elle me sommait de me trouver le lendemain à deux heures chez M. Ricardo, où j'étais attendu. Je ne connaissais pas personnellement M. Ricardo, mais j'étais, et elle me savait grand admirateur de ses
écrits. Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. J'y trouvai plusieurs personnes de distinction, et en particulier M. Malthus,que je ne connaissais pas non plus. La conversation s'engagea entre ces deux amis, aussi amis de cœur qu'ils étaient adversaires de doctrine, et j'y plaçai plus d'une fois mon mot, de manière à prouver que je n'étais point indigne d'y prendre part. Il va sans dire, pour ceux qui me connaissent tant soit peu, que j'étais, de tous points, avec M. Ricardo. Je reçus, le soir même, une invitation au dîner hebdomadaire des économistes, et je m'arrangeai pour n'y pas manquer. J'y fis connaissance avec les plus illustres adeptes ou docteurs de la science, avec M. Mill, M. Tooke, le colonel Torrens, M. Mallet, fils de Mallet-Dupan et plusieurs autres.
J'aurai occasion de revenir sur mes rapports avec M. Ricardo.
J'employais activement mes matinées à visiter, parmi l'immensité des choses dignes d'intérêt, dont Londres regorge en quelque sorte, celles qui piquaient le plus ma curiosité. Je plaçais au premier rang l'administration de la justice. Je fréquentais les quatre grandes cours de Westminster-Hall, sans négliger le conseil privé, et les cours ecclésias-
tiques. Brougham était mon guide; j*en avais encore un autre plus diligent, parce qu'il était moins occupé; j'avais connu en Suisse Sir James Scarlett, le premier avocat de l'Angleterre à cette époque ; il m'avait reçu à bras ouverts, dès mon arrivée, et il poussa la bonté jusqu'à me mettre entre les mains de son fils aîné (aujourd'hui lord Abinger) pour me servir d'introducteur et d'interprète. Je suivis, avec son concours, plusieurs procès, tant civils que criminels; je prenais un plaisir inexprimable à voir se dérouler sur place l'évolution des procédés et des incidents juridiques que j'avais étudiés dans les livres.
Au nombre de ces incidents, j'en raconterai un tout petit, qui me divertit parfaitement. "N, J'avais été prévenu par Brougham qu'il plaiderait, le lendemain, contre Sir James Scarlett, à la cour du banc du roi, et je m'y rendis dès que je fus libre de mon temps. L'affaire était commencée ; elle cheminait languissamment; il s'agissait d'un libelle contre la reine, et Brougham, en qualité de procureur général de cette princesse, récemment rendue à l'innocence légale (je ne dis rien de l'innocence réelle), demandait la punition du libelliste. Sir James Scarlett le défendait de son mieux; néan-
moins, je le répète, le débat n'était encore ni bien vif, ni bien sérieux. Dès que Brougham me vit en- / trer, il fit signe à son adversaire, et tous deux commencèrent à s'attaquer avec force; les allusions, les sarcasmes, les incriminations, les récriminations pleuvaient, de part et d'autre, et les éclats de rire du public accompagnaient, à grand orchestre, cette passe d'armes. Le juge qui présidait, et dont je suis honteux d'avoir oublié le nom, parut d'abord un peu surpris de tant de bruit; puis, m'apercevant dans un coin, il se douta, à ma physionomie étrangère, que c'était pour moi que l'assaut se livrait; il se prêta de bonne grâce à la plaisanterie, m'envoya chercher, me fit asseoir auprès de lui, et laissa, pendant un temps suffisant, le champ libre aux combattants. Ce qu'il advint, je ne sais, et personne, ce me semble, y compris les deux antagonistes, ne s'en souciait plus que moi.
Je recevais, chaque jour, plus d'invitations à dîner, plus d'invitations aux soirées (raouts) de la saison que je n'en pouvais accepter. Les dîners, à cette époque comme aujourd'hui, commençaient etfinissaient tard. Les deux seuls dont j'aie gardé la mémoire furent l'un chez le duc de Susses, et
l'autre chez le lord maire, ou plutôt l'ex-lord maire de Londres, M. Wood.
^Le duc de Sussex, frère cadet du roi, avait été, toute sa vie, de l'opposition; il était sincèrement libéral, sincèrement ami des chefs les plus illustres du parti; point d'arrière-pensée, d'intrigues personnelles, de besoin d'argent; il recevait dans sa très petite maison de Kinsington, à sa très petite table, les hommes politiques, les hommes de lettres, les hommes du monde, les étrangers les plus distingués. Placé près de lui, je subis un interrogatoire en règle sur l'état des partis, des esprits et de la littérature en France; je fis connaissance avec mon voisin de droite qui n'était rien de moins que le très célèbre lord Erskine. Flatterie à part, le prince me parut avoir beaucoup plus d'esprit, de bon esprit, de culture d'esprit, et surtout de modestie que l'oracle du barreau. Lord Erskine\ me parut, ce qu'au reste il paraissait à tout le monde, grand bavard et plein de vanité; il me conla, sur sa carrière juridique, plusieurs anecdotes que je connaissais déjà, et l'une, entre autres, que j'avais lue dans un des romans de Miss Edgeworth, qui sans doute la tenait de lui. ^^M. Wood, lord maire durant le procès de la
reine, c'est-à-dire en 1821, ressemblait à lord Erskine sur ces deux points seulement ; quant aux rares talents du grand avocat, il va sans dire qu'il n'en possédait pas l'apparence ; mais il s'était jeté violemment dans le parti de la reine, il était du nombre de ceux dont les instances avaient déterminé le retour de cette princesse en Angleterre, et il l'avait triomphalement reçue au nom de la Cité. Cela lui avait donné une sorte de célébrité. Je l'avais connu en Suisse et à Paris, où il avait fait quelques séjours; nous l'avions fêté de notre mieux comme le lion de l'époque, et je me souviens qu'à l'issue d'un grand dîner auquel j'assistais, lui ayant demandé comment il trouvait Paris, il me répondit : « C'est une excellente ville, mais il n'y a rien à manger du tout. » C'est apparemment pour me prouver que Londres ne méritait pas ce singulier reproche qu'il m'avait invité, et le dîner effectivement fut immense, en quantité et en durée. Le duc de Sussex y tenait le haut bout; un grand nombre de personnages de distinction s'y pressaient en se moquant un peu de l'hôte. Le tout fut très ennuyeux, bien que assez curieux.
Entre la fin de ces interminables dîners et l'heure des raouts, j'entrais d'ordinaire, au parle-
menl, et j'assistais à quelque fragment de séance; je ménageais néanmoins mon temps, de manière à consacrer deux soirées à lord Grey et autant à Holland house.
J'avais été présenté à lord Grey par lord Lansdowne et par Robert Wilson, avec qui je m'étais lié assez intimement, lorsqu'il fut poursuivi pour avoir concouru à l'évasion de M. de la Valette. Lord Grey m'accueillit avec une bienveillance qui ne s'est jamais démentie; lady Grey, qui passait alors tout le jour chez elle, où la retenait sa santé très délicate, me permit, par exception, d'y venir le soir. Lord Grey m'interrogea avec intérêt sur l'état et l'avenir de la France, et me donna d'excellents conseils dont je regrette de n'avoir pas mieux fait mon profit; c'était un grand homme d'Élat, et plus encore un grand homme de bien. Sa figure noble, grave et sincère, son attitude, sa démarche, l'élévation de son langage ne sortiront jamais de ma mémoire. Bolingbroke a écrit le roman du roi patriote; la vie de lord Grey serait l'histoire du grand seigneur patriote.
J'avais connu lord Holland et lady Holland à Paris.
Lord Holland était, on le sait, le meilleur et le
plus aimable des hommes. Il avait toute la bonté de cœur de M. Fox, s'il n'en avait pas l'éloquence. Son esprit était singulièrement cultivé, et aussi versé dans les langues classiques et la littérature espagnole que celui de M. Fox, dans les langues classiques et la littérature italienne. L'un et l'autre possédaient au même degré, c'est-à-dire à un très haut degré, la littérature française.
Rien n'était charmant comme cet admirable séjour de Holland house qu'il habitait toute l'année ; rien comme cette admirable bibliothèque, choisie avec un goût exquis, où le souvenir d'Addison, son ancien maître, semblait, en quelque sorte, planer sur le nouveau.
La nonchalance de lord Holland, un peu excusée par ses infirmités, et qui n'était point de la paresse d'esprit, ajoutait au piquant de sa conversation toujours instructive et enjouée; le docteur Allen, commensal de la maison, l'un des hommes les plus savants et les plus spirituels de l'Angleterre, mettait à chaque instant du sien dans celte conversation toujours animée, et lui fournissai*^ un inépuisable aliment; on le nommait, en plaisantant, « l'antichapelain » de lady Holland; il professait ouvertement l'athéisme, c'était l'origine de ce
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surnom, triste plaisanterie provenant d'une triste cause.
^Lady Holland n'avait pas, tant s'en faut, les qualités de lord Holland; elle était hautaine, exigeante, acariâtre; je le dis à regret, car personnellement je l'ai toujours trouvée obligeante; mais, en le disant, je n'apprendrai rien à personne ; c'était une grande dame divorcée, et, à ce titre, déchue, sinon de son rang, du moins de sa position dans le grand monde, et exclue de la cour; elle rendait avec usure dédain pour dédain à la pruderie officielle et sociale, recevait familièrement tous les personnages importants de son pays, tous les étrangers de distinction; amie fidèle, femme de parti, ardente à la politique, versée dans toutes les intrigues du jour, son ascendant était grand sur tout ce qui l'approchait et extrême sur son mari; elle disposaitde lui dans toutes les circonstances de la vie; il ne pouvait s'en passer jusque dans les moindres. Dans un voyage qu'ils firent en V Suisse, l'ayant laissé pendant trois jours à Vevey, je ne sais pour quelle affaire, elle le retrouva couché comme il était au moment de son départ, et n'ayant pu prendre sur lui de se lever et de s'habiller.
Je me souviens, en traçant ces lignes, d'un déjeuner que je fis avec l'un et l'autre, chez M. Buxton, le beau-frère de M. Fry. Ce fut lady IIoJland qui m'y conduisit. Le but n'était pas uniquement de me faire connaître M. Buxlon, l'un des hommes les plus respectables de l'Angleterre, l'un des hommes les plus dévoués à la cause qui m'ét-ait chère, l'abolition de la traite et de l'esclavage ; c'était aussi de me faire voir, en détail, la grande brasserie dont M. Buxton était propriétaire, établissement immense et curieux qui n'avait point alors son pareil dans Londres, dont les compartiments vastes et variés étaient mus, d'étage en étage et de degrés en degrés, par une machine à vapeur unique, placée au centre de l'édifice, et qui semblait l'âme de ce corps gigantesque, dont les produits circulaient dans les rues de Londres, de quartier en quartier, traînés par des chevaux monstrueux comme la machine elle-même. Le déjeuner fut gai et intéressant ; les plats étaient cuits, sous nos yeux, dans un four ajusté à la machine à vapeur ; plusieurs personnes de distinction, dont le nom m'échappe en ce moment, y assistaient. J'y retrouvai madame Marcet, que j'avais connue en Suisse, et dont j'ai cultivé l'amitié pendant bien des
années ; mais il y manquait madame Fry ; elle était absente de Londres ; à son défaut, M. Biixton me facilita l'entrée des prisons de cette capitale, et je vis à Newgate le petit troupeau de brebis galeuses, objet des soins de son admirable belle-sœur.
Je ne dis rien des raouts.
Ils étaient à Londres, en ce temps-là, ce qu'ils sont toujours et partout;j'y allais tard, et j'y restais le moins possible; je hais la cohue sous tous les costumes. Je me souviens pourtant avec grand plaisir qu'un soir, à Almaks, où je m'étais attardé pour faire honneur à l'invitation de la princesse de Lieven et de lady Jersey, patronnesse de l'établissement, et, alors, la reine de la fashion, je fus abordé tout à coup par M. Canning, que je n'avais^ point revu depuis son séjour en France, sous la première Restauration ; il fut le premier à me rappeler le salon de madame de Staël et ses vives disputes avec elle. Dégagé de tout lien envers le ministère qu'il avait quitté lors du procès de la reine, en disgrAce auprès du roi et de la cour, sa conversation me parut bien plus libre et plus libérale que parle passé; nous causâmes de toutes choses une grande partie delà nuit; il mit une véritable coquetterie à se montrer aussi brillant d'esprit, de
bonne humeur et d'entrain qu'il l'était dès qu'il le voulait. J'eus regret de quitter Londres le lendemain et de ne pouvoir mieux mettre à profit un commencement de liaison qui n'eut pas de suite.
J'en eus plus encore de quitter, quelques instants après l'avoir retrouvé, mon ancien ami Bob Smilh, le plus excellent des hommes, que je n'avais plus revu depuis Pise ; il arrivait à Londres presque au moment de mon départ et n'eut que le temps de me présenter à son frère, le Révérend Sydney Smith, désormais plus connu que lui; la malice est plus vivace dans la mémoire des hommes que la bienveillance.
J'étais rappelé en France par la nouvelle session, qui devait, ainsi que je l'ai indiqué plus haut, suivre de très près la première.
Les collèges électoraux avaient été convoqués les 9 et 46 mai.
Sans être numériquement favorables au parti libéral, les élections avaient dépassé ses espérances. A Paris, ce parti avait triomphé dans six arrondissements sur huit; sur 86 députés, il en avait obtenu 32. C'était beaucoup après la réforme de l'année dernière.
La session s'ouvrit le 4 juin.
Elle dura jusqu'au 18 août.
Elle fut uniquement consacrée à l'examen d'une loi de douanes, d'une loi sur les canaux, et du budget de 1823. Je ne pris aucune part aux discussions, qui furent ternes et languissantes dans la Chambre où je siégeais, et ne s'animèrent dans l'autre qu'à propos de la vérification des pouvoirs et des incidents relatifs aux conspirations de l'année.
J'ai parlé de celle de Belfort; celle de Sauraur suivit de près ; chacune eut sa queue ; après la conspiration de Belfort, la triste affaire de Caron et de Roger ; après la conspiration de Saumur, la plus triste affaire encore du général Berton. Toutes deux ayant figuré, en tête et en queue, dans les débats de la session, c'est ici le lieu d'en dire quelques mots, mais n'écrivant pas pour l'histoire, je n'en dirai que ce qui m'a personnellement intéressé dans ces douloureux événements.
M. d'Argenson avait été plus heureux que sage; il n'avait point été inquiété dans les poursuites dirigées contre les officiers pris sur le fait à Belfort. Ne sachant trop, néanmoins, ce qu'il en pourrait advenir, il résolut, tant que l'affaire ne serait pas terminée, de mettre en sûreté sa personne et sa fortune. Il me fit cession, par acte sous seing privé,
et moyennant contre-lettre, de la portion de ses biens qui ne se trouvait point engagée dans la fortune de ma mère, puis il se disposa à partir pour Londres; mais, pour ce faire, il lui fallait un passeport; en le demandant, soit à la police, soit à la Chambre des députés elle-même, il courait risque d'éveiller les soupçons et, qui sait? peut-être de provoquer une arrestation sur laquelle on hésitait encore. Que faire? Après en avoir délibéré avec lui, et mûrement pesé toutes les chances, je pris mon parti. Je me rappelai que, dans leur jeunesse, M. d'Argenson et M. de Montmorency avaient été intimes amis ; que, sous le Directoire, M. de Montmorency s'étant trouvé compromis dans le complot, réel ou supposé, de Brottier et de Laville-IIeurnois, M. d'Argenson, alors presque mourant de la poitrine, était parti des Ormes^ au cœur de l'hiver, pour lui venir en aide; je me rappelai même avoir dîné, en tiers, avec l'un et l'autre, dans l'hôtel garni où M. de Montmorency était détenu à domicile. Armé de ce souvenir, s'il était besoin de l'invoquer, comptant, d'ailleurs, sur le nom de madame de Staël, et sur l'affection que M. de Montmorency témoignait parfois à ma femme, j'allai droit au cabinet des affaires étran-
gères, et je demandai le ministre. Je fus admis surle-champ, et, là, sans explications, sans préambule, je lui demandai, delà part de M. d'Argenson, un passeport pour Londres. Il recula de deux pas tout interdit, et je lus clairement sur son visage ce qui se passait au fond de son âme ; mais ce ne fut qu'un éclair. Sans explication, sans commentaire, il sonna et donna ordre de me délivrer le passeport. Nous nous assîmes, en attendant, sur un canapé et nous causâmes amicalement de la séance de la veille.
Mais, tandis que M. d'Argenson échappait ainsi à toute chance de poursuite, ses complices, je me sers à regret du mot propre, ses complices, détenus à Colmar, couraient, entre autres risques, celui d'en faire autant. Deux anciens militaires en résidence dans cette ville, Caron, lieutenant-colonel, récemment acquitté par la Chambre des pairs, et Roger, sous-lieutenant en retraite, devenus directeurs d'un manège, s'employaient de tout cœur à les délivrer. Ils s'étaient ménagés des intelligences dans la prison, et comptaient enfoncer une porte murée à l'extrémité de l'un des préaux ; jusque-là, tout allait à souhait; mais, affriandcs par leur succès en herbe, il leur vint, ou plutôt un faux frère
leur suggéra l'idée malheureuse de faire servir la délivrance de leurs camarades à ce qu'ils nommaient celle de leur pays : je veux dire à reprendre, en sous-œuvre, le projet manqué de Belfort. C'était folie; on ne court pas impunément deux lièvres à la fois, surtout lorsque les deux lièvres sont armés de griffes et de dents. Il fallut multiplier les préparatifs, étendre les confidences, attendre le bon moment; l'autorité, bien et dûment avertie, se tint sur ses gardes, et, non contente de couper court à l'évasion, tendit aux deux pauvres dupes un piège où l'un laissa et l'autre faillit laisser sa pauvre tête. On n'eut pas honte d'y employer des officiers et sous-officiers, qui eurent l'impudeur de se prêter au rôle infâme d'agents provocateurs.
Un beau matin (3 juillet), la ville de Colmar s'éveilla comme en sursaut à la nouvelle d'une révolution qui semblait plus d'à moitié faite. Le bruit en courait de bouche en bouche. On avait vu la veille Caron et Roger, en grand uniforme, la cocarde tricolore à leur chapeau, battant la campagne à la tête de deux escadrons de cavalerie, appelant à la révolte, au nom de Napoléon II, les . paysans et les soldats dispersés dans leurs cantonnements. Le fait était certain; les bourgeois ébahis
s'interrogeaient du geste et du regard. L'autorité faisait fracas ; les portes de la ville étaient fermées; des patrouilles à pied et à cheval, en grande tenue, armes chargées, arpentaient les rues; le général, le préfet, le maire, en grand uniforme, l'épée à la main, plaçaient partout des grand'gardes et des sentinelles; tout tremblait ou en faisait mine. On eut bientôt le mot de l'énigme. Vers le soir, on vit revenir les deux détachements de soi-disant déserteurs, leurs officiers en tête, escortant les victimes de cette farce détestable. A la première station, au village de Battenheim, lorsqu'il n'y eut plus à s'en iédire, Caron et Roger avaieni été saisis et garrottés par leurs propres instigateurs qui les ramenaient en triomphe pour les livrer, disaient-ils, à la justice. C'était un bien beau mot pour une bien laide chose, et bien laide aussi fut cette justice. Caron, rayé des contrôles de l'armée, Roger, en retraite depuis nombre d'années, n'étaient, ni l'un ni l'autre, gibier du conseil de guerre. Que fiton? On les accusa d'embauchage. C'était eux-mêmes qui étaient les embauchés, comme le dit tout haut, en pleine Chambre des députés, le général Foy. Sous ce beau prétexte, Caron fut condamné à mort par le conseil de guerre de Strasbourg, et
Roger, coupable précisément du même fait, ni plus ni moins, au grand soleil de juin, sur la grande route de Golmar à Mulhouse, fut acquitté à quatre voix contre trois. Sempre bene ; il n'y gagna rien. En dépit du brocard de droit, non bis in idem, le ministère public s'empara de sa personne, en qualifiant ce même fait de complot, et le fit condamner à mort par la cour d'assises de Metz.
Ces deux infortunés m'inspiraient un vif intérêt; s'ils étaient coupables, et je n'ai garde d'y contredire, ils l'étaient bien moins, à coup sûr, que les coquins de haute volée qui leur avaient dressé un guet-apens; mais mon intérêt pour Caron datait de plus haut et portait plus loin; je me regardais, à certains degrés, comme responsable de sa faute et de son sort; sans moi, il n'eût rien fait de mal et rien ne lui fût arrivé : voici comment
Caron s'était trouvé compromis dans le procès de 1821 dont j'ai raconté l'origine et l'issue. 11 n'existait contre lui au dossier qu'une charge et qu'un témoin. On l'accusait d'avoir adressé une proposition de complot au lieutenant-colonel de l'Étang. Celui-ci ne lui voulait aucun mal; ils étaient camarades et tous deux libéraux ; mais de l'Étang,
pour leur malheur à tous deux, avait de très bonne foi pris Garon pour un agent provocateur. Après l'avoir éconduit avec indignation, il avait cru devoir à sa propre sûreté de prévenir son colonel ; assigné comme témoin, force avait bien été pour lui de maintenir son dire, sous peine de passer pour un espion. De là, la scène singulière dont la Chambre des pairs fut témoin : deux militaires, hommes d'honneur l'un et l'autre, estimés dans leurs corps, officiers supérieurs du même grade, de même opinion politique, engagés l'un contre l'autre, l'un affirmant, l'autre niant un fait qui s'était passé en tête-à-tête.
Qui croire, et que faire?
La Chambre, au vrai, tenait le fait pour certain, au vrai, elle avait raison; au moment d'aller aux voix, je fus le seul qui me levai pour Caron ; j'étais l'un des derniers à voter, étant l'un des premiers sur la liste. Je fis observer que la parité de nombre, de profession, de grade, que la parité même de bonne réputation ne pouvait qu'établir le doute, et que le doute était nécessairement acquis à la défense.
Je ramenai à mon opinion un nombre de voix suffisant au second tour; Caron fut acquitté. S'il
eût été condamné, il en aurait été quitte pour quinze ou vingt mois de prison ; il serait peut-être encore envie, comme de l'Étang; peut-être comme lui général, peut-être tout ce qu'on peut être.
Le jugement rendu contre le pauvre Garon par le conseil de guerre de Strasbourg ayant été confirmé parle conseil de revision, fut exécuté dans les vingt quatre heures, sans attendre l'issue d'un pourvoi en cassation qui ne pouvait guère être accueilli. Ce fut toutefois un crime de plus. Grâce aux allures moins expéditives delà justice ordinaire nous eûmes, à l'égard de Roger, un peu plus de temps pour nous retourner. Nous obtînmes, non sans peine, une commutation en vingt années de fers. La juste indignation qu'excita cette affaire dans toute la France nous y aida et porta bonheur aux accusés de Belfort, qui ne subirent que des peines correctionnelles. Deux fois elle fut portée devant la Chambre des députés, mais trop tôt et trop tard: trop tôt, lorsque les circonstances n'en étaient pas encore bien connues; trop tard, par une pétition dont le rapport ne vint pas en ordre utile.
Il n'en fut pas de même de l'affaire de Berton; celle-ci eut les honneurs d'un grand débat ; aussi coûta-t-elle plus de sang^ et mit-elle plus en péril
les gros bonnets de la gauche ; mais, du moins, le gouvernement n'y eut à se reprocher que l'extrême dureté de ses procédés et de son langage.
Presque au même instant, je l'ai dit, où le hasard faisait découvrir à Belfort un complot tout près d'éclater, un autre hasard le faisait découvrir à Saumur, précisément au même point. Un pan de muraille en tombant, dans un incendie, sur un groupe d'élèves de l'école de cavalerie, en écrasant plusieurs de ces jeunes gens, livra à leurs supérieurs le plan de l'entreprise et la liste des conjurés. Six d'entre eux furent arrêtés ainsi que trois sousofiiciers des chasseurs de l'Ariège ; deux, Sirejean et Coudert, furent condamnés à mort le 28 février; un seul, nommé Mathieu, à la réclusion. Ce fut là le premier acte de la tragédie; le second ne se fit pas attendre.
Le 24 février, quatre jours avant le prononcé du jugement, Saumur était attaqué, à main armée, par une troupe composée d'officiers et de sousofficiers en retraite, de quelques bourgeois, avo* cats, médecins, négociants, et d'un certain nombre de paysans, le tout ne montant pas à cent cinquante hommes. L'attaque fut molle, et pareillement la défense. Le pont de Saumur étant barricadé, les
assaillants attendirent pour essayer de le franchir que les habitants leur en donnassent le signal de l'intérieur, et ceux-ci, de leur côté, attendirent pour se soulever l'attaque du dehors ; un peloton d'infanterie dispersa définitivement cette poignée d'insurgés, sans plan, sans projet fixe, et sans véritable entrain. Les principaux furent arrêtés dans la déroute et livrés à la cour royale de Poitiers; le chef seul parvint pendant quelque temps à s'échapper.
Le chef, c'était Berton, général de brigade en retraite, bon soldat, brouillon, bavard et grossier, maltraité plus ou moins injustement, après Waterloo, et dès lors faufilé dans toutes les intrigues bonapartistes. Après avoir manqué son coup à Saumur, faute de bon sens et de décision, après avoir erré de cachette en cachette sur les côtes de Bretagne, et tenté fort inutilement de renouer les disjecta membra de son équipée, trahi enfin et vendu, il avait été rejoindre dans les prisons de Poitiers ses compagnons de folie et de misère.
Quand je l'appris, je ne fus pas sans inquiétude. J'avais connu, bien malgré moi, cette tête à l'envers. En 1817 et 1818, il me poursuivait, je ne sais pourquoi, de ses visites et de ses confidences. Un