‹ Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de BroglieChapitre 8 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

» — Ce que j'en aime le mieux, m'a-t-ildit, c'est qu'il est composé tout entier de mes manufactures. . » 11 m'a parlé de M. de Richelieu; il était très flatté de me dire que M. de Richelieu avait dû l'aller voir à Saint-Ouen. C'est contre nature qu'un pareil homme soit dans l'opposition.

» Après Benjamin Constant, Mathieu (M. de Montmorency) est monté à la tribune; il était très intimidé et son embarras avait assez bonne grâce. Sa ligure est très noble, sa voix agréable, et ses manières dignes. l\ a répondu avec franchise aux attaques dirigées contre lui :

» — S'il faut, a-t-il dit, pour servir le roi, ne s'être jamais trompé, je reconnais que je dois céder la place.

» Cela fut dit avec un accent d'émotion et de conscience qui devait désarmer la haine, si la haine se laissait désarmer. Il y avait dans son langage quelque chose de pur et d'élégant, de saint et d'aristocratique en même temps, qui faisait vraiment contraste avec la violence des partis. Ensuite il a été trop long en parlant de lui-même. Je pensais à ma mère el à l'émotion très vive qu'elle aurait eue, en le voyant chercher une bienveillance qu'il ne rencontrait pas.

» Ce gouvernement-ci ressemble à ce mari qui demandait à sa femme de le tutoyer :

» — Va-t'en! lui répondit-elle.

» Y... (Sébastiani) nous a dit hier qu'il avait vu A... (le duc d'Orléans) et qu'ils avaient causé ensemble de la situation. A... lui a dit qu'il ne se mêlerait de rien, mais qu'il croyait que la catastrophe ne pouvait manquer d'arriver.

» M. de Lagarde est venu hier au soir; le général Foy était chez moi. Ils se sont fort bien entendus. »

C'est à dater de 1823 que la victoire du parti ultra-royaliste sur le parti libéral a pris le caractère d'un ascendant durable et décisif.

L'élection de Grégoire en 1819, l'assassinat du duc de Berry en 1 820, avaient déterminé la chute du ministère Decazes. La nouvelle loi des élections avait transféré la majorité du côté gauche au côté droit. La naissance du duc de Bordeaux avait affermi le nouveau système. Néanmoins, le second ministère Richelieu n'avait traversé qu'à grand'peine l'année 1821, ballotté entre une majorité de droite déjà nombreuse et une minorité de gauche encore nombreuse, entre le triomphe impromptu et la misérable déconfiture du parti révolutionnaire en Italie,

entre les bravades des descamisados et les anathèmes deTroppau et de Laybach. Attaqué des deux parts avec une égale furie, il avait fini par succomber et céder la place au ministère qui devait porter bientôt le nom de M. de Villèle.

Celui-ci (le nouveau ministère, veux-je dire), à son tour, traqué, harcelé de droite et de gauche, dans les Chambres et hors des Chambres, par les discussions et par les conspirations, n'était, comme on l'a vu, parvenu à s'établir qu'en entrant dans les passions de son parti, en sacrifiant à sa propre sécurité, plus peut-être qu'à celle de la monarchie, un bien grand nombre de victimes, et ne parvint, on va le voir, à se maintenir qu'en se laissant pousser par les épaules à l'expédition d'Espagne. Tristes expédients, mais qui lui réussirent presque ultra petita; j'en conviens tristement, car ce n'a pas été trop à notre gloire.

Les holocaustes sanglants atteignirent leur but; plus de complots, dès qu'il fut bien avéré que la tête y était en jeu pour tout de bon; autant les conspirateurs en titre d'office avaient mis jusquelà d'étourderie à s'engager dans ces folles entreprises, autant mirent-ils d'empressement à s'en retirer ou à s'en dédire.

En Espagne, même succès. Les révolutionnaires de ce pays ne firent pas plus que les nôtres contre fortune bon cœur ; ils se dispersèrent au premier choc, et cette double victoire sans combat livra, pour cinq ans, la France à nos adversaires; mais ce fut ce qui les perdit. Ce parti ne pouvait régner qu'à l'expresse condition de ne pas gouverner. Devenu maître et seigneur, dirigé par le plus intelligent et le plus circonspect des siens, il n'eut ni fin ni cesse qu'il ne lui eût imposé, coup sur coup, des mesures qui l'entraînèrent à sa ruine; et ce qui le perdit fut précisément ce qui remit le nôtre sur pied. Vaincus dans la personne de leurs confrères à Naples et à Turin, nos libéraux ayant perdu tout espoir de jeter bas le gouvernement, et se trouvant réduits, par leurs revers dans les élections, à ne plus compter dans les Chambres que des généraux sans soldats, force leur fut d'écouter les gens de bien et les gens sensés; la gauche changea de conduite et de caractère. Avec le bon sens, le flot de l'opinion qui ne l'avait abandonnée qu'à regret lui revint peu à peu. Sa lutte contre le ministère Villèle fut énergique sans violence, persévérante sans entêtement, légale sans arrière-pensée. Le drapeau qu'elle éleva fut tel, que les royalistes sincères,

pussent le suivre en toute conscience. Elle regagna pied à pied le terrain perdu, démenbra la majorité de droite, reprit le dessus dans les collèges électoraux, mérita et obtint la victoire en 1827.

Et plût à Dieu que celte victoire, fruit bien acquis de cinq années honorables et laborieuses, eût été moins complète! nous nous en serions mieux trouvés. Je ne puis, quant à moi, me reporter à cette époque de ma vie politique sans être tenté de m'écrier, comme mademoiselle Guimard :

— C était le bon temps; nous étions bien waM heureux.

Nous avions bien du mal, mais nous avions alors ce qui nous a toujours manqué depuis, la certitude d'être en bonne voie, la confiance dans l'avenir, l'espoir du succès définitif; cela vaux mieux bien souvent que le succès du jour et de l'heure.

J'entrerai dans quelques détails sur ces cinq années; je m'y arrêterai d'autant plus volontiers qu'à mon avis M. Guizot,run des nôtres et le principal, ne leur a pas rendu tout à fait justice. Dans l'intention très honorable, d'ailleurs, d'exercer envers M. de Villèle le suum cuique tribuito, il a, je crois, un peu dépassé la mesure; on dirait, à le lire, que M. de Villèle avait habituellement raison.

— Raison contre les fous de son parti, à la bonne heure, et encore tout au plus, car que ne leur concédait-il pas? Mais nous avions raison, nous, contre eux et contre lui; à nous était la bonne cause.

Cela dit en passant, je reviens.

J'ai rapidement indiqué, dans les deux précédents chapitres, les rapides vicissitudes des deux révolutions d'Italie.

^Le 12 juillet 1820, le roi de Naples prêtait serment à la constitution. Sommé de comparaître au congrès de Laybach, pour s'y voir interroger sur faits et articles, il déférait à la citation avec un empressement plus que suspect. — Le 4 février 1821, soixante mille Autrichiens passaient le Pô et marchaient sur Naples; — le 21, le roi ordonnait à sa fidèle armée d'accueillir à bras ouverts ses augustes alliés; — le 1" mars, le duc de Calabre, régent en l'absence de son père, jurait de les combattre jusqu'à la dernière extrémité ; — le 7, l'armée napolitaine se débandait sans tirer un coup de fusil ; — le 23, l'armée autrichienne entrait à Naples.

^\Le 13 mars de la même année, le roi de Sardaigne abdiquait au profit de son frère Charles-Félix, laissant la régence au prince de Carignan, Charles-

SOUVENIRS. t81

Albert, lequel se hâtait de proclamer, à Turin, la constitution des Cortès.

^Le 2 avril, une poignée de soldats autrichiens soufflait sur l'insurrection piémontaise, et le prince de Carignan, revêtant, pour la première fois, le froc de pénitent politique, cachait, en Toscane, sa déconvenue, et poussait son premier mea culpa.

C'était pour régler définitivement les conséquences de ce double événement et pour en prévenir le retour; c'était pour arrêter la durée et les conditions de l'intervention autrichienne à Naples et à Turin ; c'était enfin pour prononcer sur le sort du prince de Carignan, qu'en se séparant à Laybach vers la fin de 1821, on s'était donné rendezvous à Vérone en 1822. Personne alors, personne du moins parmi les têtes couronnées et leurs ministres, ne se figurait qu'il y eût lieu de prendre parti dans ce troisième congrès sur la révolution d'Espagne. L'Angleterre la protégeait ouvertement; l'Autriche et la Prusse la prenaient en patience; l'empereur de Russie ne songeait qu'à la Grèce et à ses embarras de ce côté; M. de Villèle lui-même n'avait, à ce sujet, que des idées raisonnables, et ne formait que des projets purement défensifs;

mais tous, princes et ministres, avaient compté sans leur hôte, je veux dire sans le parti contre-révolutionnaire dont M. de Villèle était le régisseur, ou, si l'on veut, le maître valet plutôt que le chef; tous avaient compté sans l'enfant terrible de ce parti, M. de Montmorency, néophyte de cinquante ans dont M. de Villèle s'était affublé à l'étourdie, sans conditions de part ni d'autre, et dont l'extrême droite disposait contre lui.

Sur les affaires d'Espagne, l'extrême droite n'entendait pas raillerie: «La guerre! la guerre! » c'était le cri du parti. La guerre pour exterminer la révolution; la guerre pour épargner à Ferdinand V[I le sort de Louis XVI; la guerre pour compromettre notre armée dans la bonne cause et pour relever le drapeau blanc; mais la guerre, bien entendu, avec le concours de l'Europe, concours moral au début, concours matériel au besoin. Ce fut l'œuvre de M. de Montmorency de mener à fin ce beau chef-d'œuvre; ce fut le premier faux pas de M. de Villèle de s'y prêter en rechignant. On sait désormais à quelles scènes de haute comédie cette lutte a donné lieu ; nous le tenons de première main; l'acteur principalY s*est chargé de nous la raconter dans son livre du Congrès de Vérone et s'en est acquitté avec une naï-

veté qui ne laisse rien à désirer aux curieux, mais, en revanche, donne beaucoup à regretter aux admirateurs de son génie et de sa gloire : le chantre des Martyrs n'y figure point en martyr, ni le dernier des chevaliers français en don Quichotte.

Je n'en rappellerai ici en ce moment que ce qui me paraît strictement nécessaire pour bien caractériser l'état des esprits et des affaires en janvier 1823, c'est-à-dire au début de la session où nous entrons.

L'époque où devait s'ouvrir le congrès de Vérone était restée indéterminée en 1821 ; en 1822, elle avait été fixée, d'un commun accord, à la miseptembre. Dès cet instant, M. de Montmorency s'était empressé de déclarer qu'il y représenterait la France; lord Casllereagh devant y représenter l'Angleterre, c'était son droit, et de l'humeur dont il était, lui et les siens, on ne pouvait guère douter qu'il n'y mît sur le tapis, dès l'abord, la question d'Espagne. Afin de parer le coup sans esclandre ni rupture inévitable, M. de Villèle avait imaginé deux précautions : la première et la plus directe, c'était de faire rédiger et arrêter en conseil les instructions du plénipotentiaire français; l'autre, véritable en-cas, était de lui adjoindre un collègue

sûr et propre à le remplacer au besoin. Rien de mieux en apparence, et, de prime abord, tout parut aller à souhait. Les instructions passèrent sans encombre, moyennant quelques concessions de forme et de langage. Il était expressément prescrit à notre plénipotentaire de n'ouvrir la bouche sur les affaires d'Espagne que pour la fermer aux autres puissances, et réserver pour la France le droit exclusif d'y veiller et d'y pourvoir, ce qui, dans la disposition des autres puissances, était enfoncer une porte ouverte ; et, quant au frère surveillant, on l'avait sous la main : M. de Chateaubriand, notre ambassadeur à Londres, s'offrait pour tout faire; il était tout Villèle, disait-il à tout venant, comme il me l'avait dit à moi-même; mais, vanité des choses humaines! voici ce qui advint de ce plan si bien concerté.

La nouvelle étant arrivée à Paris, le 1" ou le 2 septembre, que les trois autocrates du Nord devaient se rencontrer à Vienne avec lord Castlereagh,afin de faire route ensemble et de s'entendre chemin faisant, M. de Montmorency partit comme un trait, et vint, le 7, tomber comme une tuile sur la tête du conciliabule. Bien, jusque-là; quels que fussent les desseins ultérieurs, il avait

raison de ne pas laisser s'établir d'aparté ; mais, en arrivant à Vienne, il fut salué d'une autre nouvelle : lord Castlereagh s'était coupé la gorge dans un accès de fièvre chaude; lord Wellington venait d'être désigné en son lieu et place ; il fallut l'attendre; chacun eut le loisir de régler ses visées et de dresser ses batteries ; notre plénipotentiaire dirigea les siennes vers l'empereur Alexandre.' Ils

i étaient en quelque sorte faits l'un pour l'autre. C'étaient deux convertis en politique comme en religion ; deux consciences pressées d'expier, au profit de l'autel et du trône, leurs delicta juventutiSy leurs peccadilles libérales; coeurs honnêtes, têtes à l'envers, faisant profession d'enthousiasme, enclins à prendre les grands mots pour de grandes choses. Le feu prit au simple contact, etM. de Metternich, qui connaissait de reste le Polyeucte couronné; qui, depuis trois ans, en exploitait les penchants mignons, et ne s'était pas fait faute, tant à Troppau qu'à Laybach,de chauffer à blanc son indignation contre les révolutions et les révolutionnaires d'Italie, dut se trouver fort en peine, à Vienne, ayant à le catéchiser en sens inverse, et à lui faire enten-

dre raison sur la révolution d'Espagne. Aussi n'y réussit-il guère, s'il en faut juger par l'événement.

On ne sait pas bien ce qui se passa du 10 septembre au 20 octobre, jour de l'ouverture des conférences à Vérone, les pourparlers, les confidences n'étant point matière à protocole; mais tant il y a que, ce jour-là, M. de Montmorency déposa, sur le tapis vert de la table, une note où l'Espagne était dénoncée comme un foyer de bouleversement qui menaçait l'Europe entière, où la guerre était annoncée comme imminente, et qui se terminait parles trois questions que voici :

1° Si la France retire de Madrid sa légation, les hautes puissances siégeant à Vérone en ferontelles autant ?

2° Si la guerre éclate, lui prêteront-elles un appui moral?

3° Lui prêteront-elles, au besoin, et sur sa demande, un appui matériel ?

C'était enfoncer son chapeau, et jeter gaillardement au feu ses instructions, en s'écriant :

— Que Dieu aide au premier baron chrétien !

Dieu lui vint en aide, effectivement, mais non sur-le-champ, ni sans efforts. Le congrès fort épouffé prit trois semaines h se résoudre, et ce ne fut qu'après beaucoup de tiraillements intérieurs qu'il répondit.

Sur les trois questions, l'Angleterre : non; la Russie, la Prusse et l'Autriche : oui; mais celleci se réservant de soumettre, le cas échéant, la dernière question à un nouvel examen.

M. de Montmorency partit pour Paris, le 20 novembre, tout glorieux et chargé de ces dépouilles ppimes.

"X Sur ces entrefaites, interea, comme s'expriment les historiens latins, où en était le frère surveillant, le tuteur occulte imposé à M. de Montmorency par M. de Yillèle? Ilélas! il faut bien le dire, puisqu'il s'en est vanté lui-même, dans un livre en deux volumes publié ad hoc, le frère- surveillant était un faux frère à peu près envers tout le monde. Il se tenait coi et en arriére, poussant à demi-voix chacun dans son sens, encourageant également l'entrain chevaleresque de l'empereur de Russie et la prudente réserve des monarques d'Autriche et de Prusse, excitant M. de Montmorency à s'enferrer trop et trop tôt, tenant M. de Yillèle au courant de l'état des choses, en le trompant sur les sentiments des personnes. Son but, son double but, son jeu, son double jeu, c'était d'arriver à supplanter d'abord M. de Montmorency au ministère, et cela comme Vhomme de M. de Villèle, ce sont ses pro-

près termes, c'est-à-dire comme l'homme de la paix; puis de le supplanter ensuite comme chef du parti de la guerre, et de forcer la main à M. de Villèle.

N — M. de Villèle et nous, a-t-il dit en propres termes, nous avions chacun une idée fixe : nous voulions la guerre ; il voulait la paix. Nous attribuions à tous les alliés les sentiments particuliers d'Alexandre ; afin d'accoutumer M. de Villèle à l'idée des hostilités (sic). M. de Montmorency était aussi pour la guerre, son opinion même était très ardente ; mais il avait un autre but que le nôtre (cela va sans dire, étant ministre, il ne travaillait point à le devenir); nous laissions du doute sur notre détermination ; nous ne voulions pas nous rendre impossibles; nous redoutions qu'en nous découvrant trop, le président du conseil ne voulût pas nous écouter.

En arrivant à Paris, M. de Montmorency trouva M. de Villèle très mécontent et très inquiet du guêpier dans lequel on l'avait fourré ; les explications furent aigres ; mais, espérant que le mal n'était pas sans remède, le président du conseil en garda le secret, n'en souffla mot à ses collègues, et se hâta d'écrire à Vérone pour demander que tout restât en

suspens. Rien ne semblait plus facile à obtenir, puisque deux sur trois grandes puissances n'avaient cédé qu'à regret aux instances de la France, représentée par son ministre des affaires étrangères; mais M. de Chateaubriand y avait pourvu et n'avait pas perdu son temps. Presque au moment même où partait de Paris le courrier de M. de Villèle, M. de Chateaubriand y tombait des nues, porteur d'une nouvelle tout à fait imprévue, du moins pour le principal intéressé. L'affaire était engagée.

Dans la conviction que, à son arrivée, le premier soin de M. de Montmorency aurait été d'expédier des lettres de rappel à notre légation de Madrid, en les faisant précéder, pro formay d*une sommation au gouvernement espagnol d'avoir à faire maison nette de sa constitution, en rentrant sous le régime du re netto, dans cette conviction, dis-je, naturelle ou suggérée, les trois monarques du Nord avaient expédié des lettres de rappel à leurs légations respectives, et fait feu avant l'ordre.

Cette nouvelle fit éclater la bombe. Il fallut porter l'affaire au conseil et prendre parti.

M. de Yillèle avait raison de ne point se tenir pour engagé par un coup de tête risqué contre ses instructions formelles ; mais c'eût été à la condition

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