II
de désavouer immédiatement le coup de tête et son auteur. Il avait perdu son terrain en louvoyant ; il le perdait de plus en plus en transigeant. Le débat fut vif et se prolongea jusqu'au 28 décembre. Ce jour-là, tout ce qu'il fut possible d'obtenir de M. de Villèle soutenu par le roi, ce fut une simple lettre de remontrances, adressée au gouvernement espagnol, et terminée par une menace de rupture éventuelle. ,'
M. de Montmorency donna sur-le-champ sa démission; il ne pouvait moins faire. '^La succession étant ouverte, M. de Chateaubriand, son ami politique et privé, comme lui homme de la guerre, ne fit aucune difficulté de s'associer à la politique de M. de Villèle; mais ce n'était là que le premier acte de cette pièce à tiroirs.
Les légations de Russie, d'Autriche et de Prusse, ayant quitté Madrid, et celle de France, à leur grande surprise, y étant restée, l'Angleterre offrit sa médiation, et le pauvre M. de Villèle se rattacha, du mieux qu'il put, à cette dernière planche de salut, espérant obtenir par là, sinon des changements à la constitution espagnole, du moins des promesses de changement; ce qui lui suffisait, pen-
sait-il, pour tenir sa position, et désarmer les impatiences belliqueuses de son parti.
M. de Chateaubriand qui savait, de reste, à quoi s'en tenir, s'y prêta de la meilleure grâce du monde. Il composa même, dans son meilleur style, une fort belle dépêche où figuraient, d'un côté, le roi d'Espagne à la tête de son armée, de l'autre, duc d'Angoulême à la tête de la sienne, se rencontrant sur les deux rives de la Bidassoa, comme jadis don Luis de Haro et le cardinal de Mazarin, se donnant la main, en signe de perpétuelle amitié, et célébrant, dans une autre « Isle des Faisans » une nouvelle paix des Pyrénées.
Jusqu'à quel point il était dupe de cette ombre de château en Espagne, c'est ce que je laisse à juger: en tout cas, s'il le fut, il ne le fut pas longtemps ni lui ni personne. La crise était à point. Les Chambres étaient convoquées ; le côté droit, enrichi à la dernière élection, de plus de trente mem bres des plus prononcés, foisonnait dans les salons et parlait haut. Le 23 janvier, en plein conseil, à l'instant même où s'ouvrait la discussion sur le discours du trône, à l'instant où M. de Yillèle s'évertuait à bien faire comprendre ce qu'avait écrit la veille, à Londres, le nouveau ministre des affaires
étrangères — à savoir que la paix n'était en rien comproinise et ne pouvait l'être; qu'aucune démonstration comminatoire envers l'Espagne, fût-ce même le rappel de notre légation, n'était et ne pouvait être qu'un moyen de peser sur le gouvernement espagnol et d'en obtenir quelque chose, sï ^eu que ce fût, — à cet instant, dis-je, quatre ministres députés déclarèrent que, la veille au soir, ils avaient reçu signification des gros bonnets de la droite d'avoir à faire leurs paquets si le discours du trône n'équivalait pas à une déclaration de guerre. M. de Corbière était l'un des quatre.
Tuquoque, mi Brute!
M. de Villèle courba la tête, qu'il ne portait jamais bien haut. A choisir entre faire ses paquets et faire la guerre, il choisit héroïquement la guerre, et M. de Chateaubriand, qui s'était résigné à devenir ministre, en quahté de second dans le parti de la paix, ne se refusa point à rester ministre, en qualité de chef du parti de la guerre; tout fut bâclé incontinent, et c'est à la joie qu'il ressentit d'être ainsi arrivé au comble de ses vœux et au but de ses efforts que nous en devons le récit en deux
SODVEKIRS. 293
volumes d'où j'extrais ces quelques pages. Chose étrange qu'un tel récit! En s'arrêtant exclusivement aux mauvais côtés des affaires humaines, en retournant toutes les cartes pour en bien voir le dessous, on trouve, on doit trouver maint et maint exemple de ces séries de manœuvres à deux fins, poursuivies, à petit bruit, dans un intérêt personnel, et couronnées d'un succès plus profitable que glorieux; mais que l'opérateur lui-même, que le doli fabricator Ulysses se produise lui-même en scène, à visage découvert, de gaieté de cœur; qu'il prenne le public pour confident et le mette au courant de ses faits, gestes et méfaits, en s'en félicitant comme d'un bon tour, cela ne s'était jamais vu, je crois, si ce n'est peut-être au théâtre, dans ces folles intrigues que nos poètes comiques empruntaient jadis aux parades italiennes et que le sévère Boileau ne jugeait pas dignes de l'auteur du Misanthrope.
Le discours du roi ayant été changé sur place, et changé du blanc au noir, ou, si l'on veut, du noir au blanc, couleur du panache triomphant, ce fut le 28 janvier que notre bon maître en régala ses bons et fidèles sujets.
Avant d'en dépeindre Teffet sur lesdits sujets
lidèles ou non, quelques mots sur l'état des esprits dans ce moment de transition.
c 22 janvier.
» Nous voici dans le plus fort de la crise. Paris est sens dessus dessous. Les fonds sont tombés aujourd'hui de quatre francs; on répand les bruits les plus sinistres, la marche des Prussiens, la décision à la guerre. A présent, la question est tout,^ entière dans la venue des étrangers ici. On regarde même la guerre d'Espagne comme un prétexte dont le vrai but est de détruire ce qui reste en France de liberté de la presse et de la tribune.
» Les ministres ne savent où donner de la tête. Ils vivent, non pas au jour le jour, mais à l'heure. M. de Villèle parle à l'un pour la guerre et à l'autre pour la paix. M. de Chateaubriand de même. Ils sont poussés par un parti qui lui-même est poussé par un mélange de rage et de peur. Le secours étranger satisfait à merveille ces deux passions, il donne sécurité et vengeance.
» Madame Récamier me disait ce matin que Mathieu ne se cachait pas d'avoir négocié leur débarquement à Montpellier, et que tout, y com-
pris les Cosaques, lui paraissait bon pour détruire l'esprit révolutionnaire.
» Quant à M. de Chateaubriand, dit-elle, il rêve des plans de conduite, comme des plans d'ouvrages, et fait des phrases sonores.
» Plusieurs fabriques ont été fermées par crainte de la guerre; que de gens ruinés par cette baisse d'aujourd'hui ! Quel malheur et quelle honte que ce jeu de bourse qui réunit les vices du roué et ceux de l'usurier !
» Au milieu de tout cela, et comme une honteuse petite pièce, il n'est bruit que de madame Du Cayla, et de Saint-Ouen que le roi lui donne. Elle se faii, / mener en traîneau dans les rues par Sosthène de la Rochefoucault, et va faire des tours dans la cour des Tuileries, pendant que le vieux roi se fait traîner à sa fenêtre.
>Le duc d'Orléans a maintenant une cour bien nombreuse et son nom est dans toutes les bouches, v
27 janvier.
>M. de Sainte-Aulaire, qui revient du Midi, dit que l'irritation est encore plus grande à Bordeaux
qu'à Paris. Bordeaux, la ville du 12 mars! Le commerce est furieux. M. de Sainte-Aulaire avait causé avec un négociant très ultra. La première chose que ce négociant lui avait dite, c'est qu'il n'avait été pour rien dans le tripotage du 12 mars.
» — J'ai perdu quatre millions, ajoutait-il, l'année dernière, aux assurances que le roi nous donnait pour la paix.
» Il y a des nouvelles d'un grave mécontentement dans le Nord. Lille, qui est une ville très royaliste, ayant beaucoup souffert des étrangers, tremble de les revoir, et ce bruit se répand partout. M. le duc d'Angoulême part; Madame le suivra à Bordeaux ; elle et lui se sont toujours exprimés contre la guerre ; elle me fait une profonde pitié.
» Demain le discours du roi ; tantôt on dit qu'il sera à la guerre, tantôt le contraire. Je le saurai demain. >
En ce qui touche les affaires d'Espagne, voici ce que portait la nouvelle version de ce discours :
« L'aveuglement avec lequel ont été repoussées, à Madrid nos représentations laisse peu d'espoir de conserver la paix.
> J'ai ordonné le rappel de mon ministre.
n Si la guerre est inévitable, je mettrai tous mes soins à en resserrer le cercle et à en borner la durée. >
Puis les phrases pompeuses et les déclamations qui sont de forme, et pour ainsi dire de style, en pareille occurrence.
Les fonds, d'un mois à l'autre, étaient tombés de 89 francs à 78; d'un jour à l'autre, ils tombèrent de 78 francs à 75.
Ci-joint le récit de cette séance par un témoin oculaire.
€ J'ai été hier à cette fameuse séance. J'étais mal placée, je n'ai pu juger du coup d'œil de la salle. J'étais entourée de femmes qui me paraissaient très montées; on avait peuplé la salle de gens de la cour. Au moment où le corps diplomatique arriva, l'on remarqua que l'ambassadeur d'Angleterre n'y élait pas; plusieurs femmes dirent autour de moi :
» — Voyez-vous, il n'y est pas, il n'a pas voulu venir!
«D'autres disaient:
» — Il faut bien espérer que c'est un hasard !
» Il y avait une anarchie complète dans toutes ces femmes; elles montaient sur les banquettes, bien
que les huissiers ordonnassent de descendre : cela avait l'air d'être l'image d'un parti arrogant el populaire à la fois. Nous avons vu défiler tous les pairs, avec tous les nouveaux évêques qui ont été nommés. M. de Rohan avait une figure maigre et pâle, et en même temps un soin et une coquetterie dans sa coiffure qui semblait réunir les honnêtes instincts avec les anciens souvenirs mondains; il y avait du fanatique et du fat mêlés dans sa figure. On a annoncé le roi; bientôt on a entendu un grand bruit, c'était son fauteuil qu'on roulait dans la salle. Alors toutes les femmes se sont démenées à crier comme si l'on eût été dans la rue. Il a prononcé son discours d'une voix faible; il a commencé par louer la conduite des tribunaux, et puis il en est arrivé à l'Espagne, et alors, quoi qu'il n'y eût aucun bruit, quoique le silence fût complet, on sentit un frémissement dans toute la salle, une vibration dans l'air, un murmure silencieux. Ce bruit étouffé était quelque chose de frappant; il semblait qu'on entendît l'émotion comprimée de tous les cris qui n'étaient pas proférés ; c'était une sorte de magnétisme qui faisait pressentir à chacun l'ébranlement de ceux qui l'entouraient. Les paroles furent plus décisives pour la guerre qu'on ne pouvait l'attendre.
Le roi fit semblant d'être ému lorsqu'il dit que le duc d'Angoulême et cent mille Français étaient prêts à marcher. C'était une comédie; mais ce qui était réel, c'était le contraste ridicule et tragique» de cette tête penchée, à moitié frappée d'apoplexie, de cette figure imposante traînée dans un fauteuil, de cette voix cassée qui parlait de livrer bataille et d'imposer des lois à ses voisins. Les cris redoublèrent après, toujours surtout les femmes; on dit que les pairs crièrent très peu. Quand on appela La Fayette et Manuel pour le serment, leur absence fit assez d'effet. Nous vîmes ensuite défiler tous les pairs et les députés; il y avait des figures bien tristes, mais il y eut des prêtres qui se félicitaient : c'était vilain à voir. Le général Foy s'approcha de M. de Sainte-Aulaire qui causait avec un député ultra et dit à ce député :
» — Eh bien, vous voulez la guerre, vous l'avez pleine et entière, c'est vous qui l'aurez voulu.
» Madame la duchesse de Berry approuvait pendant tout le temps du discours du roi ; Madame ne disait rien et était fort triste. Le soir, nous allâmes chez l'ambassadeur d'Angleterre; je rencontrai M. de Chateaubriand sur l'escalier. Sir Charles Stuart ne se défendait pas d'avoir
évité d'aller à la séance, et sa femme me dit en riant :
» — M. de Chateaubriand est venu ici pour qu'on ne crût pas que mon mari a mis une intention à ne pas aller ce matin.
» Il y avait très peu d'ultras et beaucoup d'Espagnols, entre autres l'ambassadeur. Ils sont assez tristes; ils sont fort inquiets d'une espèce d'excommunicalion envoyée par le pape. Sir Charles Stuart a causé avec Prosper et lui a dit que le discours du roi était inattendu, et changeait beaucoup l'état des choses : il paraît qu'il s'est passé quelque chose de subit, soit un courrier étranger, soit une poussée du parti ultra. »
Ainsi le premier jour, la lice était ouverte, le champ de bataille était donné : c'était l'affaire d'Espagne; la discussion s'y concentra, et, comme on le va voir, ne s'en écarta guère ; tous les incidents s'y rattachèrent plus ou moins.
Dès lors, c'était à la Chambre des pairs à ouvrir le feu. Sa réponse au discours du trône devait passer la première, l'autre Chambre ayant, avanl tout, à vérifier les pouvoirs de ses nouveaux membres, vérification qui fut orageuse et compromettante pour le ministère.
Nous dressâmes sur-le-champ notre plan de campagne.
Il fut entendu que, sur le terrain du moment, le centre gauche et ce qui restait de la gauche étant unanimes, le centre gauche s'engagerait à fond; qu'il s'efforcerait même de prendre la tête de la discussion, afin de lui donner le ton; et l'on pourrait presque dater de cette première résolution, comme point de départ, la direction imprimée à l'opposition durant le cours de cette année et des années suivantes.
M. de Barante et M. Daru inaugurèrent ce plan de campagne, dignement, vigoureusement, l'un comme membre du centre gauche, l'autre de la gauche; nous donnions, à la Chambre des pairs, ce nom aux anciens sénateurs, aux anciens ministres ou serviteurs du régime impérial, lorsqu'ils n'avaient point passé au service de la nouvelle cour.
Les deux discours furent sincères, hardis, incisifs : tout y fut dit en bons termes, mais en propres termes. M. de Barante proposa un amendement concerté, dont toutes les paroles portaient coup, et dont l'adoption, en entraînant la chute du ministère, aurait renvoyé la guerre aux calendes grecques.
La réponse de M. de Villèle fut terne, froide et embarrassée; un pauvre amendement de M. de Ségur fut pauvrement combattu par M. de Chateaubriand. On attendait M. deTalieyrand; son discoursy fort annoncé, fort prôné dans certains salons, devait, disait-on, tout renverser devant lui. Il y devait raconter la premièreinvasion de l'Espagne en 1806, ses efforts pour la prévenir, sa lutte contre l'empereur, sa disgrâce, ses prédictions, et devait prophétiser à la nouvelle invasion le sort de sa devancière. Mais M. de Talleyrand n'était pas aimé; la cour ledétestait; le parti modéré parmi les royalistes le redoutaitplus qu'il ne l'estimait ; les débris du régime impérial lui gardaient rancune. Presque personne, dans la Chambre, ne lui souhaitait le succès auquel il aspirait. Il fut facile d'obtenir d'une majorité timide et partagée la clôture d'une discussion dont le ton et le but la faisaient trembler. M. de Villèle faisant dire sous main aux amis de la paix que rien n'était encore désespéré, il fallait se garder de rien compromettre, et M. de Chateaubriand ne se faisant pas faute, jusqu'au 9 février, dix jours après le discours du trône, de payer de bonnes paroles l'ambassadeur d'Angleterre, la clôture fut emportée de haute lutte, et M. de Talleyrand, forcé de remettreV
son discours en poche, n'eut plus d'autre ressource que de le faire imprimer.
Il n'eut pas grand succès à la lecture.
Trop de gens savaient qu'il reposait sur un fait; faux, que M. de Talleyrand ne s'était point opposé^ aux desseins de l'empereur sur l'Espagne, que sa disgrâce tenait à d'autres causes, et que l'empereur le lui avait dit tout haut, en face de toute la cour, sans qu'il osât répliquer un mot.
Mon tour de parole fut emporté du même coup. Je le regrettai, en me promettant hien de prendre ma revanche: l'occasion ne pouvait tarder.
Le 10 février, en effet, le lendemain même du jour où M. de Chateaubriand berçait encore l'ambassadeur d'Angleterre d'explications dérisoires, M. de Villèle, sur une nouvelle sommation des chefs de file de son parti, présentait à la Chambre des députés la demande d'un crédit de cent millions pour faire face aux dépenses de la guerre contre l'Espagne.
Ce devait être là le vrai champ de combat; ce fut même quelque chose de plus. En attendant, l'escarmouche de l'Adresse passa de la Chambre des pairs à celle des députés.
Elle fut vive. M. de Villèle fut relancé de droite
et de gauche : de droite, pour s'être efforcé d'éviler la guerre; de gauche, pour s'y être laissé entraîner, et ce fut dans les perplexités de cette situation qu'il
'^^lui échappa une phrase malencontreuse dont on n'a cessé, pendant des années, d'abuser contre lui. II avait semblé dire que la France en était réduite à cette alternative, d'attaquer la révolution d'Espagne au delà des Pyrénées, pour n'avoir pas à la défendre sur le Rhin. Au vrai, il n'avait rien dit de pareil; mais, en politique, les partis sont précisément formés de la pire espèce de sourds : il eut beau faire et beau se débattre, toutes les explications du monde n'y firent œuvre. Il obtint néanmoins une forte majorité.
Le rapport sur la loi des cent millions fut l'œuvre d'un homme qui préludait ainsi à la juste célébrité qu'il devait bientôt obtenir: M. de Martignac, l'honY neur et l'ornement du barreau de Bordeaux, si
• fécond en grands orateurs. Il fut ingénieux, élégant, modéré comme son auteur, dont ce n'était pas là, d'ailleurs, les seules qualités.
, La discussion s'ouvrit le lendemain.
Fidèle au plan convenu, M. Roycr-Collard s'était fait inscrire le premier, et cette place d'honneur ne lui avait été contestée par personne. Rien de
plus élevé, de plus grave et de plus hardi que son discours. L'effet fut grand lorsqu'il mit en parallèle la guerre que nous déclarions à l'indépendance de l'Espagne et celle que nous avions soutenue, de 1795 à 1800, en défense de la nôtre. L'effet fut immense, lorsqu'il prononça ces admirables paroles : "^ « Non seulement cette guerre a été nationale, mais elle est peut-être tout ce qu'il y a eu de vraiment national depuis 1789. Pourquoi? Parce qu'elle était soutenue par le sentiment le plus vif et le plus général qu'il y ait en France, l'horreur de la domination étrangère. Est-ce donc pour le Comité de salut public ou pour le Directoire que nous avons vaincu à Fleurus, à Zurich, et sur tant d'autres champs de bataille? Non, la France s'indignerait qu'on pût le croire; non, elle ne défendait pas des gouvernements atroces et méprisables; elle défendait son indépendance. Elle le ferait encore aujourd'hui: c'est la cause de notre indépendance, et aucune autre cause, qui a triomphé dans toute l'Europe par les armes et par les traités . C'est cette cause qui a consacré notre gloire, qui l'a fait accepter, reconnaître, honorer par les souverains et par les peuples. La gloire est pure parce que la cause fut
juste. Les souvenirs de cette grande guerre ne s'efu. 20
faceront jamais au milieu de nous, parce qu'elle a été pour chaque famille un événement domestique ; car il n*y en a pas une qui n'y ait donné de son sang.
» Jugez maintenant la guerre qui vous est proposée... Si cette guerre que vous allez faire à l'indépendance espagnole est juste, celle que nous fit l'étranger, il y a trente ans, l'était donc aussi; il avait donc le droit de brûler nos villes, de ravager nos campagnes, d'envahir nos provinces, et nous n'avions pas celui de nous défendre. Voilà ce qu'il faut faire comprendre à notre nation qui s'estime et qui ne manque pas de mémoire. Qu'ajouterai-je à ce rapprochement? Les paroles sont ici superflues. Nous vivons dans un temps où les peuples sont plus éclairés que ceux qui le furent le plus, où ils aperçoivent les conséquences obscures des choses aussi distinctement que les choses les plus claires. Ne vous étonnez donc point de ce que la guerre d'Espagne est si profondément impopulaire ; ce ne sont pas seulement les sacrifices qu'elle exigerait qui attristent celte généreuse nation : elle saurait bien les supporter; elle irait au-devant dans une cause qui serait la sienne; mais elle sent instinctivement que cette guerre se fait contre elle sur
son territoire, et qu'à chaque victoire elle reperdra les batailles qu'elle avait gagnées. »
Le discours se terminait par une noble et touchante allusion à sa situation personnelle :
« Et moi aussi, je suis Français, et c'est à ce titre que je viens m'opposer à une guerre qui menace autant la France que l'Espagne. De tous les devoirs que j'ai pu remplir envers la monarchie légitime, aucun ne m'a paru plus sacré et plus pressant. Puis je me taire quand d'aveugles conseils la précipitent? Comme elle a été la pensée, le vœu, l'espérance, je pourrai presque dire l'action de toute ma vie, elle est aujourd'hui le premier de mes intérêts, si on peut donner le nom d'intérêts aux affections les plus désintéressées, les plus inaUénables. Et quel autre sentiment pouvait m'amener à cette tribune? Puisque j'ai vu la Restauration s'accomplir, qu'ai-je à souhaiter, si ce n'est qu'elle s'affermisse et s'enracine chaque jour davantage dans les intérêts publics, si ce n'est qu'elle aime la France, pour en être aimée. »
La minorité demanda l'impression de ce discours. La majorité refusa.
Le centre gauche ayant pris position, le 24, dans la personne de M. Royer-Collard, la gauche
en fit autant, le 26, dans la personne de Manuel. Dans l'intervalle, la politique intermittente et vacillante de M. de Villèle avait été mise sur la sellette par le général Foy, et M. de Villèle n'était pas sorti trop maladroitement du défilé. Puis était venu M. de Chateaubriand, ne répondant à personne, car M. Bignon n'était pas quelqu'un, du moins en ce temps-là, et tenant en main un gros factum sur lequel j'aurai bientôt occasion de revenir, factum qui contenait un passage, soigneusement travaillé, et gros de tempêtes.
^ Ce passage était ainsi conçu.
■~N « Ferdinand n'est encore que prisonnier dans son palais, comme Louis XVI l'était dans le sien, avant d'aller au Temple et de là à l'échafaud. Je ne veux pas calomnier les Espagnols, mais je ne veux pas les estimer plus que mes compatriotes. La France révolutionnaire enfanta une Convention; pourquoi l'Espagne révolutionnaire ne produiraitelle pas la sienne? C'est déjà trop dans le monde que le procès de Charles I" et celui de Louis XVI. Encore un assassinat juridique, et on établira, par l'autorité des précédents, une espèce de droit de crimes, et un corps de jurisprudence à l'usage des peuples contre les rois. »
Ce fut, je n'en doute pas, cette phrase qui fit monter Manuel à la tribune plus tôt qu'il n'en avait formé le projet; jusque-là, en effet, tout s'était passé à petit bruit, si j'en crois mes souvenirs et le journal qui les rafraîchit; voici en effet ce que j'y trouve :
« Le général Foy n'a pas de calme, mais il a de l'honneur dans la figure comme dans toute l'existence. Il a très bien parlé; il avait quelque chose de plus dégagé encore qu'à l'ordinaire ; il avait l'air plus à la brèche qu'à la tribune... La fin de son discours fut frappante; il y avait dans cette expression de vieux soldat, quelque chose qui semblait indiquer qu'il serait encore jeune pour l'action... Dans un moment, il interpella les gens du côté droit, pour les sommer, sur leur conscience, de dire s'il y avait un homme dans les départements qui voulût la guerre; il n'y eut pas une réponse, pas même un murmure. La droite était morne; le banc des ministres affectait l'hilarité; M. de Chateaubriand essayait de rire; M. de Clermont-Tonnerre croyait de bon goût de sourire, toutes les fois qu'on faisait allusion à notre marine; M. de Yillèle avait l'air piteux; il faisait de petits canards de papier et tenait constamment les yeux baissés, j
« 25 février.
» Mardi, j'ai encore été à la Chambre. On y parlait de paix. Rothschild disait que l'Autriche était vivement pour la paix... Le premier discours fut celui de M. Bignon. J'ai remarqué que la sincérité et la gravité ont de l'empire sur toute assemblée, car il y avait une grande différence entre la manière dont on écoutait M. Royer-Gollard et M. Bignon.
» M. de Chateaubriand, qui avait tant ri la veille, avait l'air beaucoup moins gai pendant que M. Bignon l'accablait de sarcasmes.
A^ » l\ monta à la tribune après lui ; il était ému et pâle. Sa figure est agréable; ses yeux surtout sont magnifiques; il a une très grosse lête et un petit corps; et la tribune cachant une partie de sa taille le servait bien. Sa manière était assez convenable, quoiqu'on y vit l'effort pour se mettre à son aise; on voyait qu'il tâchait de se donner l'air simple et impartial pour faire contraste avec sa réputation. 11 commençait avec assez de largeur; mais à mesure qu'il entrait dans le sujet, ses arguments se rétrécissaient; il mettait quelque affectation à produire de mauvais raisonnements sur le commerce:
on voyait qu'il voulait étonner en montrant un , poète qui s'entendait au commerce des mulets, l'argument qu'il en tirait en faveur de la guerre fit rire tout le monde. »
Sa théorie, en matière d'intervention, apprise de la veille au soir et qui en avait tout l'air, l'exemple emprunté à l'Angleterre en 1793, exemple qui portait à faux, n'avaient pas non plus grand succès. Quand il en vint à la phrase que je viens de rappeler, et qui fut accueilhe par la droite avec un tonnerre d'applaudissements.
Manuel prit la balle au bond.
Son tour de parole étant éloigné, il se fit céder celui de M. Etienne. Il répondit, et sa réponse devint le grand événement de la session.
Lorsqu'on la lit désormais à tête reposée, en oubliant l'état des partis, la position des affaires, les passions du moment, on a quelque peine à comprendre l'effet que produisit quelque chose de si naturel, de si simple et de si facile à prévoir. Manuel, en vérité, ne dit rien que ce que l'un de nous, membre du centre gauche, royaliste sincère et sans arrière-pensée, n'eût pu et peut-être dû dire à sa place. Le fond de son discours n'eut rien de factieux^ son argumentation même manqua plutôt
de vigueur et de précision. En fait de droit public, en fait d'histoire politique, diplomatique, il n'en savait guère plus que son adversaire; il en était, comme lui, aux généralités banales, aux lieux communs de journaux et de pamphlets, et, quand il aborda le point délicat, quand il releva la phrase qui l'avait appelé à la tribune, il le fit au milieu des interruptions, des interpellations, des vociférations les plus violentes ; il le fit en des termes qu'il n'eut aucun besoin ni de rétracter, ni même d'expliquer.
(( Le gouvernement de Ferdinand VII, dit-il, était atroce !»
M. Ravez, président de la Chambre, fit remarquer lui-même, que répithète, hélas ! trop conforme à la réalité, s'adressant au gouvernement et non à la personne de ce prince, était irréprochable.
« Vous voulez, reprit-il, sauver les jours du roi d'Espagne; eh bien, ne renouvelez pas les circonstances qui ont conduit à l'échafaud ceux qui, dans ce moment, vous inspirent un vif, et j'ajoute, pour exprimer toute ma pensée, un légitime intérêt.
> A la bonne heure ! » lui crie-t-on de la droite.
Puis, après avoir rappelé les malheurs de la famille des Stuarls : « Ai-je besoin de dire, a-t-il
SOUVENIRS. 3If
ajouté, que le moment où les daugers de la famille royale, en France, sont devenus les plus graves, c'est lorsque la France, la France révolutionnaire a senti qu'elle avait besoin de se défendre par une forme nouvelle, par une énergie toute nouvelle. »
Certes, il fallait toute la clairvoyance ou, pour mieux dire, tout l'aveuglement de l'esprit de parti le plus furieux, pour démêler dans ce membre de phrase, qu'on ne lui permit pas d'achever, l'apologie du meurtre de Louis XVI; il en fallait encore davantage pour persister dans une semblable interprétation, lorsqu'il eut remis au président, écritey de sa main, la phrase tout entière, laquelle était ainsi conçue :
« Alors la France révolutionnaire, sentant le besoin de se défendre par des forces et une énergie nouvelles, mit en mouvement toutes les masses, exalta toutes les passions populaires, et amena ainsi de terribles excès, et une déplorable calastrophe au milieu d'une généreuse résistance. »
Je le répète, moi qui ai toujours eu horreur du régicide, je n'aurais fait aucune difficulté, la circonstance donnée, d'employer cette phrase, telle quelle et toute entière, en attribuant à chaque
f «14 SOUVENIRS.
terme son sens direct et naturel; et quiconque a connu Manuel sait que s'il a dit : « Tel a été mon langage, et telle était ma pensée, » tels ils étaient, en effet; on l'eût coupé en morceaux plutôt que d'obtenir de lui la moindre concession à la fureur de ses adversaires; la séance du lendemain l'a prouvé de reste.
Qui le croirait, néanmoins, cette phrase, ou plutôt ce membre de phrase tronqué, mutilé, fut, je ne dirai point la cause, mais le honteux prétexte de l'attentat commis sur la personne de Manuel; l'attentat, je le répète, et c'est le mot propre; en vain invoquerait-on l'exemple de l'Angleterre pour en induire un certain pouvoir disciplinaire de la Chambre des communes sur ses membres ; c'est l'abus du langage au profit de l'abus de la force ; l'exclusion de WilkeS ou de lord Gochrane, n'a pas été, endroit, enprincipe, en justice, un moindre attentat que l'expulsion du Rump tout entier par Cromwell; l'expulsion de Manuel n'a pas été un moindre attentat que le 18 fructidor. Il n'y a point de droit contre le droit; les révolutions, les coups d'État, les coups de force n*ont d'excuse que la défense légitime.
Je ne décrirai pas la scène qui s'ensuivit, ce jour-
là; on la trouve partout; elle fut dégoûtante de rage et d'imposture, et me rappela ces colères â froid de l'empereur, dont j'ai parlé plus d'une fois; mais voici ce que je trouve, à ce sujet, dans le journal que j'ai sous les yeux :
« Mercredi, je n'allai point à la Chambre, Victor revint à quatre heures; il me dit que la séance avait été très violente, et le discours de Manuel interrompu. Hyde de Neuville est monté à la tribune en furieux; on eût dit qu'il voulait tuer Manuel; celui-ci a montré un grand calme comme toujours dans les moments de trouble; il a regardé, les bras croisés, Hyde de Neuville d'un air si ferme, qu'il l'a fait retourner tout de suite â son banc. "^» J'avais justement à dîner, ce jour-là, M. de Talleyrand, M. de la Fayette, Benjamin Constant, le général Foy et Sébastiani, qui se détestent. Toute la clique Talleyrand était bouleversée, Sébastian! surtout, et par conséquent Foy justifiait Manuel. Il avait l'air dégagé et prêt à sortir des voies légales quand on voudrait. Il expliquait la conduite de Manuel avec beaucoup de vérité, je crois. Il était clair, d'après l'attitude de la Chambre, depuis cette discussion, que tout le monde voulait éviter la V guerre; il se préparait une guerre entre le centre
316 SODVENIRS.
gauche et le centre droit, qui aurait amené la paix, et peut-être un changement de ministère. Manuel, qui ne veut pas de ces accommodements, a voulu précipiter la droite dans la violence et rendre toute pacification impossible. Foy racontait cela, puis il disait d'un air dégagé : « Est-ce utile, est-ce fâcheux? c'est ce que l'avenir nous apprendra. » Sébastiani, au contraire, faisait le grave. M. de Talleyrand aussi.
'^v » Je trouve M. de Talleyrand commun dans le sérieux; il a le coup d'œil juste, du bon sens, de la fermeté, tout cela soutenu par ses manières, sa position et son ton sentencieux; mais ses phrases contiennent toujours moins qu'elles ne paraissent; il est un exemple de l'effet qu'on produit sur les autres par le poids qu'on donne soi-même à ce qu'on dit. Dites une chose frappante comme une chose naturelle et simple, tous les esprits communs la prendront pour telle; donnez-lui quelque chose de sentencieux, ils croiront que cela cache une grande profondeur. La vraie originalité de M. de Talleyrand est dans la plaisanterie ; c'est là qu'il a ce mélange d'impertinence et de douceur, de calme et de gaieté, enfin ce charme qui était si puissant.
"^^ Il ne prit pas grande part à la conversation. Il parle peu dans la conversation générale et ne s'exprime que par saccades. Le dîner ne présentait pas une grande harmonie. Foy et Sébastiani ne se peuvent sentir. Foy a pris la défense du Directoire, M. Guizol l'a attaqué. M. de Talleyrand ayant été, four à tour, serviteur et ennemi du Directoire, ne disait mot. M. Mole, qui a horreur de tout ce qui sent la Révolution, ne parlait pas, et disait à madame de Sainte-Aulaire qu'il n'était content de personne. Le dîner n'alla pas trop bien. Madame de Dino était très maussade; j'ai su depuis qu'elle avait craint que cela ne compromît M. de Talleyrand, de dîner avec M. de la Fayette. Elle voudrait faire des révolutions populaires avec des robes de crêpe et des turbans d'argent, remuer les masses par des bons mots et bouleverser la société sans déranger ses soirées. C'est une singulière personne; elle est toujours sur la défensive; elle a de l'humeur, et ne le cache pas plus qu'une personne tout à fait naïve, qui n'aurait appris à cacher aucune de ses impressions. C'est une singulière réunion. Son esprit est tranchant et formel, mais elle en a beaucoup. »
Je ne retranche rien de cette digression. Les ta-
bleaux, les scènes dramatiques sont à leur place dans l'histoire; ce sont les incidents et les impressions du moment, l'effet produit involontairement sur telle ou telle personne qui achèvent la vérité de ces tableaux, en permettant de traverser la couche superficielle, et de voir un peu ce qui est derrière. Je rentre maintenant dans le récit, sauf à l'interrompre encore au besoin.
La proposition d'exclure ou, pour parler plus exactement, d'expulser Manuel, séance tenante, et sans l'entendre, après avoir mis, pendant trois heures, la Chambre sens dessus dessous, après avoir inutilement mis à l'épreuve tous les ingrédients du régime disciplinaire, rappels à l'ordre, menaces de se couvrir, chapeau sur la tête du président, suspension de la séance, etc. , etc. , cette proposition, dis-je, ayant abouti, grâce à la fermeté du président, en proposition écrite, fut régulièrement déposée, renvoyée à l'examen des bureaux, et la partie remise au lendemain; ce lendemain fut le grand jour.
Le Moniteur l'ayant fidèlement raconté et la plupart des historiens ayant copié le MonileuVy je me bornerai encore ici à laisser parler un témoin oculaire et auriculaire.
« J'ai assisté à la séance de jeudi 28.
» Manuel n'y était pas; on croyait qu'il n'oserait pas venir. La gauche avait l'air fort déconcertée.
» M. de la Bourdonnais est monté à la tribune pour demander son exclusion; au moment où il prononçait son nom, tout le monde étant assis, et toute la Chambre silencieuse, Manuel est entré, d'un air calme et digne; il a^traversé le parquet vide, et tous ces furieux qui voulaient le déchirer la veille, et qui l'auraient hué, s'il fut entré un quart d'heure avant avec les autres, se turent; on aurait entendu tomber une épingle, telle est la puissance du courage et du sang-froid. S'il y avait incertitude sur la réception qui lui serait faite, tout fut emporté par la noblesse de son entrée, et on lui fit place avec respect. Il paraît que la manière dont il avait prononcé son discours, la veille, avait été plus blessante que les paroles mêmes ; car on n'en avait plus été choqué en le relisant. II monta à la tribune pour se défendre; là, il fut plein de grandeur et de dignité; il ne rétracta pas une parole; il affecta même de ne donner à la mort de Louis XVI que le nom de malheur. 11 avait l'air au-dessus de toute la Chambre par le calme et le talent; toute celte foule furieuse l' écouta sans murmurer, et
pourtant il la traita de montagnards, d'hommes de 93. Il y avait de la puissance en lui; ce jour-là, il était un vrai Gracque, accablant ce qui n'était pas le Sénat de Rome. « Yictime de vos fureurs, dit-il en descendant de la tribune, si j'étais animé d'un sentiment de haine, je laisserais à vos fureurs le soin de me venger. » Et disant cela, il alla se placer au milieu du côté droit en désordre, toujours avec le même sang-froid.
i> Sa figure est assez agréable; il est très blond, et, en temps ordinaire, il a l'air doux et insignifiant; mais il y a place, sur son visage, pour la physionomie, et, quand il s'anime, elle arrive; il en est de sa figure comme de son talent; elle sommeille dans le calme, elle se réveille et grandit dans l'orage; c'est un oiseau de tempête. II a quelque chose aussi de commun dans l'habitude de la vie, qui s'ennoblit dans le trouble; il a la dignité et la vulgarité des démagogues, tout ensemble. Ses gestes sont simples et un peu calculés; le son de sa voix est doux, mais son accent méridional devient très prononcé quand il s'anime. »
La commission, à laquelle avait été renvoyée la proposition de M. de la Bourdonnaie, ayant conclu unanimement à l'exclusion, et la discussion ayant
été remise au 3 mars, dans l'intervalle, Manuel se présenta plusieurs fois à la tribune pour achever son discours interrompu; plusieurs fois la majorité refusa de l'entendre.
Le jour de la discussion venu, que devait faire le centre gauche?
Devait-il défendre Manuel, en s'exposant à son tour au reproche de faire indirectement l'apologie du régicide?
Devait-il livrer le terrain du débat aux forcenés du côté droit, sacrifier à leur passion factice, à leur emportement de commande la liberté de la parole, le respect de la vérité, les droits de la justice et se borner humblement à protester par un vote timide et silencieux?
Je dois aux deux hommes pour qui le moindre soupçon d'excuser le 21 janvier devait être la plus poignante de toutes les injures, je dois à M. Royer- Collard et à M. de Sainte-Aulaire ce témoignage, qu'ils n'hésitèrent ni l'un ni l'autre; que séparément d'abord, puis d'un commun accord, ils résolurent à tous risques de défendre Manuel.
Je dis à tous risques, car il y en avait là de plus
d'une sorte. Manuel n'entendait pas être défendu
dans un langage autre que le sien; il n'admettait II. 21
rien qui sentît l'indulgence ou la protection; il s'en expliqua, d'avance, vis-à-vis de M. Royer- Collard avec tant de hauteur, que celui-ci s'en tint pour offensé, et voulait charger Sainte-Aulaire de lui en demander raison. Sainte-Aulaire eut quelque peine à faire entendre raison aux deux interlocuteurs; M. Royer-Collard en vint, de mauvaise grâce, à reconnaître, qu'un duel à son âge, dans sa position, pour un tel motif et dans de telles circonstances, serait ridicule aux yeux du public, et réjouissant pour l'ennemi commun; la chose n'alla pas plus loin.
Vinrent alors les séances où l'exclusion fut prononcée et exécutée de vive force. Ici encore, plutôt que de copier le Moniteur, je copierai le journal que j'ai sous les yeux :
« Le lundi, 3 mars, j'allai à la Chambre.
» Toute la gauche était en tumulte. Le général Foy, qui a la tête tournée de la popularité de Manuel, était décidé à se mettre en fureur pour se faire aussi rappeler à l'ordre; il se mit par là dans une colère hors de propos et de proportion. M. de Sainte-Aulaire et M. Royer-Collard furent les seuls qui parlèrent avec un peu de calme. M. Royer-Collard blâma sévèrement Manuel, trop sévèrement à
ce qu'on trouve, en général; mais le sens de tous les discours et de tous les cris, c'était que le temps de la légalité était passé, et que le peuple n'avait plus qu'à se révolter ; cela avait l'air du prélude de la guerre civile. La droite était honteuse, et ses orateurs ne donnèrent pas une raison qui pût les contenter eux-mêmes; ils étaient obligés de tout entendre, sans avoir rien à opposer que la force. Manuel fut encore très beau; il annonça qu'il ne céderait qu'à la force. C'était un triste spectacle; il y avait, d'un côté, une tyrannie inepte, et, de l'autre, un désordre insensé. M. de Girardin criait plus fort que toute la salle. Alexandre de Lamelh se levait, de temps en temps, comme un homme qui a l'expérience des orages parlementaires, et qui en sait toutes les étiquettes ; il apostrophait le président avec des gestes emportés. Le général Foy avait perdu la tête. Pendant ce temps, j'avais là, dans ma tribune, des femmes de députés de la droite, vociférant, montrant du doigt les députés de la gauche, et leur criant des injures. C'étaient de vraies dames de la halle. Il n'y a pas plus mauvaise compagnie que les extrêmes de ce parti-là. Ils se croient tout permis; ils. sont plus peuple que le peuple dans leur violence et dans leur crédulité I
» Le mardi, j'ai encore été à la séance.
i On ne savait pas si Manuel viendrait ou non ; on croyait qu'il serait arrêté à la porte. Enfin, au bout d'une demi-heure, on le vit entrer à la tête d'une colonne du côté gauche qui avait l'air d'un bataillon, et alla s'établir à sa place. Je regardai Manuel v avec une lorgnette, et je vis que son visage était comme à l'ordinaire, qu'il avait le même calme et la même douceur dans les gestes; je suis sûre que le son de sa voix était aussi bas et aussi lent ; il n'y a rien d'affecté dans ce calme ; c'est un don de la nature.
» Pendant ce temps, M. Ravez avait l'air bouleversé; il parlait avec les huissiers, avec les secrétaires ; il ne savait plus où donner de la tête ; comme disait M. de Barante, « il maigrissait à vue d'œil. » Ce qui fut comique, ce fut l'entrée des ministres ; le ministre de la guerre arriva jusqu'au milieu de la Chambre; puis quelqu'un vint lui parler; il aperçut Manuel et s'arrêta; il avait l'air de dire : « Dans quel » guêpier me suis-je fourré? » Ils arrivèrent tous, M. de Chateaubriand, M. Peyronnet et les autres, et s'arrêtèrent au milieu de la Chambre, puis s'en retournèrent après avoir vu Manuel. La séance fut ' longtemps suspendue; pendant ce temps, il y avait
une grande émotion dans la salle; on se demandait ce qu'il en allait advenir, et la résolution d'un seul homme paraissait faire reculer tout un parti. Enfin le président somma Manuel de se retirer. « J'ai annoncé hier, » dit-il en se levant avec beaucoup de calme, « que je ne céderais qu'à la force ; aujourd'hui » je viens tenir parole. » Ces mots furent prononcés sans emphase, et avec une parfaite simplicité. Le président leva la séance pour une heure, en déclarant qu'il allait faire exécuter les ordres de la Chambre. Le côté gauche et le centre gauche restèrent sur leurs bancs; leur attitude était grave, et toute la séance fut solennelle. Dans l'intervalle plusieurs députés vinrent causer, dans notre tribune, avec les personnes qui s'y trouvaient; ils s'excitaient mutuellement par d'indignes plaisanteries ; une peur ignoble était cachée sous leur violence. J'étais troublée; je ne savais pas s'il n'allait pas s'engager une vraie bataille dans la Chambre; mais j'avais tant d'indignation, que cela me soutenait. Pourtant, je voyais bien que les plus furieux auraient été les plus effrayés s'il y avait eu un engagement sérieux. Un huissier arriva, d'abord, pour signifier l'ordre à M. Manuel; il tremblait et lisait tout bas; on fut obligé de lui répéter
plusieurs fois de parler plus haut. Ce pauvre homme agissait à contre-cœur; il a dit ensuite : « Il » faut bien n'avoir pas de pain pour faire un pareil » métier. » Manuel ayant refusé d'obéir, il alla timidement chercher des soldats. Le côté gauche se contenait. Foy était en avant comme un général; il les faisait taire au moindre bruit; pour la première fois, ils étaient silencieux et disciplinés.
» La garde nationale entra. On cria de toute part : « Pas de garde nationale ! ■^ M. de la Fayette se leva et, avec un air de paternité, lui fit signe de se retirer. Il se retrouva, tout à coup, comme il y a trente ans. L'officier se troubla, il alla prendre les ordres, revint, balbutia, et enfin se tourna vers le sergent, qui refusa. Alors retentirent, de tous les côtés, les cris de : « Vive la garde nationale ! » J'eus bien de la peine à ne pas me joindre à ces cris; mes yeux se rempHrent de larmes; j'ai peu senti d'émotion plus vive; j'oubliai tout à fait qu'il y avait une autre force armée, et je me figurai que tout était fini. Le geste du sergent en refusant avait été parfaitement simple, rien d'emphatique ni de violent; il semblait avoir une sorte de regret de se trouver dans cette nécessité, et d'être arrêté par le respect et le devoir au moment d'avancer.
» C'est la première fois qu'on ait vu, dans un Français, le sentiment du droit, le respect d'une force morale, la reconnaissance d'une autorité sans autre pouvoir que celui de la loi, enfin ce qui constitue la liberté, la conscience publique. Un moment après, on voit entrer les gendarmes. L'officier, M. de Foucault, paraissait imposé par le spectacle ; pourtant il a dit à ses gendarmes :
» — Empoignez-moi cet homme.
» Les gendarmes eux-mêmes étaient troublés ; cependant ils montèrent trois ou quatre degrés. Manuel se laissa emmener; tout le côté gauche le suivit, en accablant d'injures et presque de coups les gendarmes; il y eut, dans les tribunes, des applaudissements pour les gendarmes, en imitation de ceux adressés à la garde nationale. Il y avait des jeunes gens et des femmes qui criaient que c'était trop peu et qu'il fallait l'assommer. On ne savait pas trop s'il n'y aurait pas de tumulte dans la rue ; mais, au bout d'un moment, on vint nous dire que tout était tranquille. Le côté droit rentra après s'être caché bravement pendant la crise ; ils s'établirent sur leurs bancs et la séance recommença; mais le côté gauche ne rentra pas, et ces bancs vides faisaient une grande sensation. Ce profond
silence qui avait succédé à ce tumulte, toutes ces paroles qu'on prononçait devant leurs places, qui les auraient tellement agités, et maintenant ne rencontraient plus aucune résistance, tout cela avait quelque chose de solennel, quelque chose de pareil à ce qu'on éprouve quand on regarde la place d'une personne que la mort a frappée, quand on se figure ce qu'elle aurait dit, ce qu'elle aurait témoigné. Le côté droit semblait consterné ; on eût dit qu'il semblait effrayé de son propre pouvoir, et qu'il eût besoin de la contradiction pour se rassurer. Toute la gauche sortit; le centre gauche resta, spectateur immobile, refusant de parler et de voter, ce qui ne laissait pas d'être imposant.
» Le soir, chez madame de Sainte-Aulaire, on était fort animé. Le général Foy racontait la séance avec sa vivacité naturelle ; il la décrivait comme une manœuvre militaire ; il disait qu'on avait placé Manuel au centre, qu'on l'avait flanqué de droite et de gauche, qu'on avait pris les bureaux pour remparts, et qu'alors on avait dit :
» — Qu'ils viennent!
» Il y avait de la gaieté et de la grâce dans son récit, mais point de gravité ; tout cela avait l'air de gens qui avaient bien joué leur rôle le matin ; il
nous lut enlin la protestation qui devait être signée par cent cinq députés. Le lendemain il ne s'en trouva que soixante-deux. Le centre gauche ne signa pas; M. Royer-Collard l'en détourna. »
J'étais de l'avis de M. Royer-Collard. C'était, chez moi, préjugé plutôt que conviction bien réfléchie. Protester, disais-je, à quoi bon ! C'est crier misère et tendre le dos ; c'est un pis aller de muets et d'ilotes; si l'on s'en tient là, c'est un coup d'épée dans l'eau, telum imhelle sine ictu, et, si l'on va plus loin, s'il s'agit d'une retraite sur le mont Sacré, s'il s'agit de déserter la Chambre et la tribune, c'est un vrai métier de dupes. L'essai, ajoutai-je, en a été fait à Londres, vers 1797 ; un beau matin, ou, pour parler plus exactement un beau soir, toute l'opposition. Fox et Sheridan en tête, a faussé compagnie, en déclarant solennellement qu'elle jetait le manche après la cognée. Qu'y ontils gagné? On leur a souhaité bon voyage ; on s'est passé de leur présence et raillé de leur retour. Lorsqu'ils sont revenus de guerre lasse, ils avaient fait le jeu de leurs adversaires, et rentrèrent l'oreille basse, ayant tout l'air de faire amende honorable. Règle générale : une démonstration de ce genre n'a de sens et de portée qu'autant qu'elle est un appel
au peuple, et le prélude d'une révolution. Je ne cessais de répéter cela au général Foy, à Casimir Perier, à Benjamin Constant, à tout ce qui nous restait de la gauche ; je leur remettais sous les yeux cette anecdote parlementaire : ils m'écoutaient, en hochant la tête, et n'en tenaient compte; ils avaient raison etj'avais lort.
La situation, en effet, n'étant pas la même, autre devait être le but et le succès d'une même conduite.
L'opposition whig, en 1797, s'était retirée, par dépit, par découragement, sans motif réel ni même apparent, parce qu'étant depuis longtemps en minorité et en minorité décroissante, elle n'avait aucune chance de devenir bientôt majorité. C'était lâcher pied sur le champ de bataille ; c'était se passer un mouvement d'humeur, aux dépens de tous les principes ; la devise d'une opposition c'est : Etiamsi omnes, ego non; son rôle, c'est de défendre le terrain pied à pied ; son jeu, c'est d'élever d'autant plus la voix, qu'étant plus loin du pouvoir, elle a moins de ménagements à garder. Il était naturel que le ministère tory, ayant pour lui le nombre au dedans et l'opinion au dehors, fit de sa retraite une déroute, et du retour un mea culpa.
Notre opposition de gauche, au contraire, avait
pour se retirer un motif apparent et réel, manifeste el légitime : la tribune était asservie ; la liberté de la parole avait été outragée et étouffée dans l'un de ses chefs ; elle ne pouvait plus discuter avec honneur et sécurité. Gela était vrai à tel point, que le centre gauche resta silencieux sur ses bancs, malgré les invitations amicales ou ironiques qu'on ne cessait de lui adresser; elle avait pour elle, en se retirant, la raison, le bon droit, le cri unanime de l'opinion indignée; elle avait enfin, et c'était le point capital, une époque fixe et nécessaire de retour, celle où Manuel, qui n'était exclu que pour un an, rentrerait à sa tête, le front haut, la vengeance à la bouche. Aussi l'effet de la retraite fut-il bon, bon au dedans, bon au dehors, bon sur les amis, bon sur les ennemis; ma pédanterie anglomane se trouve n'avoir été qu'une sotte.
Et, puisque j'en suis ici sur le terrain des confessions, disons quelques mots du sergent Mercier, de ce sous-officier de la garde nationale qui refusa, lui et son escouade, de prêter main-forte à l'expulsion de Manuel : que faut- il penser de son refus?
A cet égard, je l'avouerai, j'ai changé plusieurs fois de sentiment.
Au premier moment, je fus et je fis comme tout
le monde; je battis des mains dans la tribune ou j'étais placé. Le lendemain, je trouvai fort bon que la foule se rassemblât devant la boutique dudif sergent (il était passementier, rue aux Fers, n° 44) et criât à gorge déployée :
— Vive Mercier! vive la garde nationale!
Je trouvai même fort bon que les belles dames, et ma femme y faisait nombre, allassent, sous prétexte de lui acheter quelque bagatelle, lui serrer la main et le féliciter. Mais, quand je vis, ce qui ne pouvait guère manquer dans ce pays à têtes folles, que l'admiration tournait en ovation, l'ovation en triomphe et le triomphe en système; quand je vis l'infraction à la discipline érigée en prouesse; quand j'entendis parler de souscriptions, de sabre d'honneur, de médaille frappée ad perpeluam rei memoriam, cela me fit réfléchir. Il me parut que l'exemple était fâcheux dans un temps où les révolutions militaires menaçaient de faire le tour de l'Europe, où les Riego et les Quiroga, où les Carascosa et les Pepe faisaient et défaisaient, en un tour de main, les gouvernements, et, qu'à tout prendre, mieux eût valu un peu moins de gloire au sergent Mercier et à son peloton, un peu moins d'exhibition mélodramatique dans l'exécution d'un
acte de violence dont la responsabilité devait, en tout cas, rester à ses véritables auteurs.
J'ai depuis été conduit à revenir sur cette idée, non plus incidemment, et dans le feu de l'action, mais en principe et à tête reposée. Appelé, durant le court trajet du ministère Martignac au rôle de rapporteur dans le sein d'une Commission chargée de travailler à la réforme des tribunaux militaires, j'eus occasion d'entendre les premiers chefs de notre armée et les plus savants magistrats de notre cour de cassation s'expliquer sur la nature et l'étendue, sur les conditions et les exigences de la discipline; j'eus occasion d'y placer mon mot, et j'y soutins cette thèse que le terme d'obéissance passive était dépourvu de sens; qu'il n'y avait d'obéissance passive pour personne, pas même pour le soldat à l'égard de son chef; que toute obéissance avait sa limite, et qu'en pareil cas, la limite était dans l'illégalité évidente du commandement; je le démontrai par une série d'hypothèses auxquelles on ne trouvait de réponse que leur invraisemblance ; si l'officier, disais-je, commandait au soldat de tuer son père ou sa femme, ou de se tuer lui-même, le soldat devrait-il obéir? c Cela n'arrivera jamais, » me répondait-on. Je pris un exem-
pie, en point de fait, et un exemple tout récent.
Une patrouille entend du bruit dans un cabaret; elle y entre, et^trouve des ivrognes aux prises; l'officier qui la commande ordonne à ses soldats de les arrêter et de les conduire au commissaire de police. Bien, jusque-là : l'officier était dans son droit; le soldat obéit; tout est en règle; mais l'un des prisonniers s'échappe et s'enfuit à toutes jambes; l'officier ordonne de faire feu sur lui; il tombe mort.
Je le répète, le fait était réel et presque de la veille.
Que l'officier fût coupable de meurtre, personne ne le contestait; mais j'allais plus loin : je soutenais qu'il en était de même du soldat qui avait fait feu, celui-ci devant savoir et sachant qu'en temps de paix, et dans leurs rapports avec leurs concitoyens, la force armée ne devait faire usage de ses armes qu'en défense de sa consigne. J'allais plus loin encore. Je soutenais qu'au cas (et c'était un point accordé) où la compétence des tribunaux militaires serait désormais restreinte aux crimes et délits commis contre l'ordre du service, l'officier et le soldat devaient être traduits devant les tribunaux ordinaires comme s'ils avaient commis de
complicité un meurtre ordinaire. La discussion tut vive dans le sein de la Commission. Je fus soutenu, non seulement par les magistrats, mais par plusieurs généraux, entre autres, le général Dode, depuis maréchal de France, et l'un des militaires les plus éclairés que j'aie connus; et je ne sais ce qu'il en serait advenu au sein de la Chambre, si la clôture de la session, suivie de la chute du ministère Martignac, n'avait pas mis un terme à nos travaux; mais on voit par là que j'étais bien revenu de mes scrupules au sujet du sergent Mercier et de son refus ; je n'ai plus changé d'avis depuis ce temps, et plût à Dieu qu'en 1851, lors du coup d'État, il y eût eu des sergents Mercier dans le bataillon des chasseurs de Vincennes qui nous chargea à la bayonnette à la porte du Corps législatif, et nous conduisit ensuite, comme des malfaiteurs, de la mairie du X* arrondissement à la caserne du quai d'Orsay; ils auraient épargné à la France un régime d'opprobre et d'oppression qui dure depuis bientôt dix ans et ne semble pas près de finir.
La retraite de la gauche et le silence du centre gauche, ayant éteint toute discussion à la Chambre des députés, ce fut à la Chambre des pairs que passa
336 SOUVEiNIRS.
le dé; elle eut tous les honneurs de la fin de la session. J'eus ma part et ma grosse part du fardeau ou plutôt je la pris volontairement. J'étais résolu à me commettre à fond et sans ménagement dans le débat, à le pousser à toute extrémité légale, à faire entendre, dans une assemblée grave, honnête et modérée par raison plus encore que par timidité, le langage qui avait été odieusement et honteusement étouffé dans la bouche de Manuel.
La discussion s'ouvrit le 14 mars, sur le rapport de M. Laforêt, rapport aussi plat que son auteur, ce qui n'était pas peu dire. Elle s'ouvrit par un discours du maréchal Jourdan, que nous avions, contre son usage, déterminé à se porter en avant. Le choix était bon ; le nom ne rappelait que des souvenirs de gloire et de liberté; le discours fut bon ; il fut'grave, ferme, sensé. Le maréchal Jourdan en était bien lui-même l'auteur, sans qu'aucun de nous fût complice à aucun degré. Ce fut la seule fois, si je ne me trompe, que son patriotisme sincère fit violence à sa modestie naturelle.
Il fut soutenu habilement et hardiment par M. de Barante; les réponses furent insignifiantes comme les répondants ; aucun ministre ne prenant la parole, nous vîmes clairement qu'on entendait
renouveler la tactique qui avait si bien réussi précédemment; qu'en laissant flotter et languir la discussion, on espérait précipiter la clôture. Le piège éventé, je résolus, cette fois, de l'éviter, et de charger sur le premier qui me tomberait sous la main, sauf à m'en débarrasser en quelques mots, et sûr de forcer M. de Chateaubriand dans le retranchement de son silence, en prenant à partie le lourd factum auquel il -n'avait pas été permis à Manuel de répondre en suivant jusqu'au bout sa pensée.
Mon adversaire donc, mon adversaire de hasard plutôt que de choix, ce fut M. de Polignac, tristement célèbre depuis, alors notre ambassadeur à Londres, et qui s'efforçait un peu niaisement de nous persuader que la résistance du ministère anglais à notre expédition d'Espagne était simulée, qu'elle n'avait d'autre but que de donner le change à la pédanterie des whigs, et aux criailleries de John Bull.
Je ne m'arrêtai point à réfuter une argumentation puérile que la Chambre écoutait ou plutôt entendait sans l'écouter; j'entrai de plein saut dans le fond même de la question, et je me pris, corps à corps, avec l'ennemi commun, avec le véri-
table auteur de la guerre d'Espagne, avec le seul homme qui valût, dans cette affaire, qu'on le comptât pour quelque chose.
Je rétablis contre lui les vrais principes du droit de paix et de guerre, sous un régime représentatif; les vrais principes du droit d'intervention, selon les règles du droit des gens, et plaçant en regard de ces principes la double série des griefs allégués contre l'Espagne, tant ceux qu'on prétendait puiser, terre à terre, dans nos intérêts matériels, que ceux qu'on prétendait faire descendre du ciel, au nom de la religion et de la morale, je fis ressortir l'inanité puérile des uns, et l'inanité déclamatoire des autres, avec un degré d'évidence, sans réplique, à mon avis, et qui, du moins, n'en reçurent aucune.
J'en citerai quelques exemples.
« Que cherchons-nous? Que veut le gouvernement? Conquérir des provinces sur les Espagnols? A Dieu ne plaise. Prend-il les devants? veut-il prévenir, de la part de nos voisins quelque injuste agression? Tout aussi peu. II est entendu que l'Espagne est pauvre, sans armée, sans ressources, et ne menace le territoire d'aucun pays.
» Nos relations commerciales sont interrompues
avec la péninsule; il importe de les rétablir! J'y consens pour ma part... Si l'intcrruplion de nos relations commerciales résultait de quelque fait du gouvernement des Gortès, d'un tarif de douanes par exemple, nous pourrions espérer, Tépée à la main, de faire révoquer ce tarif; resterait à savoir seulement, d'une part, si la chose est juste, et, de l'autre, si elle est raisonnable; mais, si, comme c'est le cas, la stagnation de nos rapports avec l'Espagne provient de la pauvreté du pays, de la situation déplorable de son industrie, de ce qu'il est hors d'état d'offrir un débouché à nos marchandises, ou d'en produire dont nous puissions nous accommoder, c'est, en vérité, le plus singulier remède à un tel état de choses, que de porter dans ce pays, l'invasion étrangère et, à la suite, les dévastations, les réquisitions, le pillage.
» Il nous faut, du côté des Pyrénées, un allié sûr, il faut même que cet allié soit puissant ! Et, pour conserver cet allié que nous possédons déjà, qui ne nous a jamais manqué, dont la fidélité est irréprochable, nous allons l'attaquer et nous en faire un ennemi ; et, pour que cet allié soit puissant, nous lui portons la guerre civile et la guerre étrangère
3iO SOUVENIRS.
» Il faut que nous soyons, sur cette frontière à l'abri de toute inquiétude, afin que nous puissions déployer nos forces sur le Rhin, et prendre en Europe le rang qui nous appartient? Et, pour atteindre ce but, nous commençons par transporter par delà les Pyrénées ce que nous avons de troupes disponibles ; nous évacuons nosgarnisons, nous dégarnissons nos places fortes, nous demeurons, en quelque sorte, à la merci d'un coup de main. Et pourquoi? Pour établira Madrid un gouvernement qu'il faudra soutenir, s'il chancelle, et relever, s'il retombe; car, enfin, les faits parlent ici plus haut que les raisonnements, qu'a-t-il fallu à Naples, après une expédition de cette nature? qu'a-t-il fallu à Turin?... ^
» J'aborde maintenant, continuai-je, un sujet délicat, difficile à traiter avec bienséance, mais qu'il me serait impossible de négliger entièrement. J'aborde la discussion d'un motif de guerre que DOS adversaires n'expliquent presque jamais en termes catégoriques, mais qui se trouve cependant trop intimement tissu dans le texte de leurs discours, qui ressort trop fréquemment de leurs phrases les plus saillantes pour qu'il me soit permis de le laisser en oubli.
» Le roi d'Espagne est petit-iils de Louis XIV, comme le prince qui règne sur nous. Les frères du roi d'Espagne méritent nos respects au même litre; or, le roi d'Espagne est captif dans son palais; les égards qu'on lui paye extérieurement déguisent à peine cet état de captivité ; une telle humiliation pour un prince né du sang de nos rois rejaillit directement sur la couronne de France : c'est un affront pour notre roi; pouvons-nous, dès lors, nous dispenser de prendre les armes? Les injures faites au sang de Louis XIV ne sont-elles pas communes à tous les Français?..^
» Je nie formellement, en principe de droit public, cette solidarité qu'on prétend introduire entre des maisons qui régnent sur deux trônes différents; je nie formellement que, des rapports d'alliance et de parenté qui existeraient entre des familles royales, on puisse induire un droit de tutelle et de surveillance réciproque d'un royaume envers l'autre; je nie formellement que, de cela seul que deux souverains seraient descendus des / mêmes ancêtres à un degré quelconque, il en résulte un devoir pour l'un d'eux de venger les injures réelles ou prétendues de l'autre. » Que deviendraient la paix du monde et l'indé-
pendance des Étals, si jamais un semblable principe venait à prévaloir?
» Quoi ! parce qu'un roi de France aurait, il y a cent ans, donné sa fille en mariage à un empereur de Russie, cette fille aurait porté en dot à son époux le droit d'intervenir dans les démêlés que nos rois pourraient avoir avec leurs peuples ! Cette fille aurait transmis à ses descendants le droit d'envoyer ici des nuées de Tartares ou de Cosaques, chaque fois que l'un d'eux trouverait que son arrièrecousin n'est pas traité par ses sujets français avec les mêmes témoignages d'adoration servile qu'il exigerait, lui, de ses sujets demi-serfs et demi-barbares ! Quoi ! parce que la maison de Bourbon aura donné un souverain à l'Espagne, un autre au royaume des Deux-Siciles, un autre à la principauté de Lucques, parce que la maison d'Autriche aura donné un grand-duc à la Toscane, parce que la plupart des princes d'Allemagne sont unis par des liens de parenté plus ou moins étroits : dès que l'un de ces princes se regarderait comme offensé, l'offense serait censée dirigée contre tous ceux qui lui tiendraient de près ou de loin; tout différend en Europe deviendrait le signal d'une conflagration universelle?
» A ce compte, ces alliances entre les maisons régnantes, ces rapports de parenté entre les souverains, qui ont fait, d'ailleurs, tant de mal et si peu de bien, qui ont fourni si souvent des prétextes à la guerre, et qui l'ont si rarement prévenue, ces mariages, ces liens du sang deviendraient un véritable fléau pour les peuples. Mais, par bonheur, il n'en est rien; ce principe n'a jamais été admis par les hommes d'État ni reconnu en diplomatie. Les États sont indépendants l'un de l'autre; les couronnes ne le sont pas moins; les souverains, quelque nœud qui les unisse personnellement, n'ont d'obligations réciproques que celles qui résultent des règles du droit des gens, et des stipulations des traités. Le roi de France nous appartient; son honneur est le nôtre, sa dignité est celle de la nation française dont il est le chef au dedans, et le représentant au dehors, et jamais, lorsqu'on a consulté les simples notions du bon sens plus que la pompe des phrases, lorsqu'on a raisonné en publiciste et non en rhéteur, on n'a pu avancer sérieusement qu'un peuple dût se regarder comme insulté dans la personne d'un prince étranger. >
Ce dernier trait fut celui qui piqua mon adversaire le plus au vif. Je poursuivis, et, venant au pre-
3i4 SOUVENIRS.
mier des deux points sur lesquels Manuel avait été interrompu par les vociférations de la droite :
« Ici finit, dis-je, la série des motifs que l'on assigne à la guerre d'Espagne quand on se borne à l'envisager uniquement dans ses rapports avec la France; mais ici commence, en revanche, un tout autre ordre d'idées, la question change de face, s'agrandit et s'élève.
» Il s'agit bien, nous dit-on, d'insister sur des minuties. Nous propose-t-on de prendre les armes pour quelques-uns de ces griefs plus ou moins frivoles qui trop souvent ont porté les peuples à s'entre-détruire? Est-il question de s'assurer la possession de quelque méchante bicoque, de quelque pêcherie sur un rivage lointain, le monopole du sucre, de l'indigo, de la cochenille? Non, c'est une véritable croisade qu'il nous faut entreprendre.
j> L'ordre social est ébranlé dans ses fondements, il faut le raffermir. L'hydre des révolutions relève l'une de ses têtes, il faut l'abattre à l'instant. Près de ces grands intérêts que sont les sacrifices? Ce n'est pas la France qui attaque l'Espagne; c'est la société menacée dans son existence qui prend sa propre défense; c'est l'avant-garde de la civilisa-
tion qui s'ébranle pour exterminer la barbarie.
» Voilà certes de magnifiques paroles ; elles retentissent merveilleusement à l'oreille. Gardons-nous cependant de nous y laisser surprendre ; ne nous livrons pas sans examen au premier entraînement.
» C'est une guerre de principe que nous allons faire. Quel est-il, ce principe qui doit nous embraser d'un saint zèle? C'est une guerre de doctrine que nous allons entreprendre. Quelle est cette doctrine qui doit illuminer les Français, qui les doit arracher au repos et à leurs foyers, et les précipiter en avant en criant : Dieu le veut ?
» Ce principe, le voici.*
» Entrevu de très bonne heure, lors même de la formation de la Sainte-Alliance, par des esprits clairvoyants, il a été déposé par elle dans la circulaire de Laybach et mis à exécution sur Naples et sur le Piémont. Reproduit, sans doute, au congrès de Vérone, il a été recueilli par les ministres du roi de France, qui l'ont placé dans la bouche de leur auguste maître à l'ouverture de la session.
» Le voici, dis-je, dépouillé du langage emphatique et doucereux qui l'enveloppe, réduit à son sens positif, et commenté par la conduite des puissances alliées envers l'Espagne.
» Toute révolution, quelle qu'elle soit, est non seulement un désordre à l'égard du gouvernement qui la subit, mais un attentat contre la civilisation en généml. Tout peuple qui revendique des droits, une liberté que son gouvernement lui refuse, est un peuple de forbans, de pirates qui doit être mis au ban de l'Europe. Les constitutions n'ont de source légitime que le pouvoir absolu. — Le pou voir absolu les donne quand il lui plaît, comme il lui plaît. — S'il n'en donne point, les peuples n'en auront point. Tout gouvernement issu d'une révolution est un monstre qu'il faut étouffer dès qu'on le peut.
» Et ceci nous est enseigné sans restriction, sans limites, sans réseiTe. Point de distinction entre une révolution et une autre; quelque injuste, quelque oppressif, quelque destructeur des droits et du bonheur de l'humanité que puisse être un gouvernement, quelque sages, quelque modérés, quelque prudents que puissent être des réformateurs, n'importe, ils doivent être enveloppés dans le même anathème. Washington ne vaut pas mieux que Catilina ; nulle différence entre Guillaume Tell et le farouche scélérat qui conduisait les sections au 31 mai et au 10 août; entre le prince d'Orange,
SOUVENIRS. 3i7
libérateur des Pays-Bas, et Robespierre ou Dabœuf ; eux et leurs imitateurs, sont également des révolutionnaires qu'il faut exterminer au même titre.
» Ce n'est pas tout.
» Envers un gouvernement né d'une révolution, il n'est aucune obligation qu'on doive regarder comme sacrée. — Un souverain qui a prêté serment à une constitution qu'il n'a pas faite lui-même, n'est pas tenu de son serment. — Des souverains étrangers qui, volontairement et librement se sont établis en rapport avec ce gouvernement, ne sont pas liés par la foi des traités. — Aucun engagement ne prévaut, aucun laps de temps ne prescrit. Des ambassadeurs envoyés et reçus ne prouvent rien. On peut reconnaître de tels gouvernements, môme en termes formels ; mêmependant des années on peut les encourager, les caresser, tant qu'on y trouve son intérêt; dès que cet intérêt cesse, on est endroit de les renier et de les détruire.
» Tel est, messieurs, le principe raisonnable, humain, magnanime, que les puissants de la terre ont entrepris depuis deux ans, de mettre en lumière. Telle est la doctrine pour laquelle nous devons, à ce qu'on suppose, nous prendre d'enthousiasme, nous Français, nous qui avons traversé trente ans
de révolution, nous qui devons pourtant à celte révolution, quels que soient, d'ailleurs, ses erreurs et ses crimes, et les lois qui nous régissent, et les établissements publics qui font notre gloire, et notre prospérité ; nous qui avons vécu, servi, administré, rendu la justice sous des gouvernements nés de celte révolution. Si les Espagnols, en repoussant aujourd'hui notre agression, sont des rebelles ou des traîtres, qu'avons-nous été pendant trente ans?
» Je n'insisterai pas sur ce sujet ; il a été traité avec une noble hardiesse par l'honorable maréchal qui a ouvert aujourd'hui la discussion. Il appartient au vainqueur de Fleurus de protester, au nom de ses frères d'armes, contre une guerre qui serait la condamnation de notre résistance et de nos victoires ; nous l'avons entendu avec le respect dû à ses éclatants services et à la pureté de son caractère. Ce qu'il a dit, je ne pourrais le redire aussi bien, ni surtout d'aussi haut ; mais ce qu'il n'a pas dit, je le dirai.
» Si, sur les débris du droit des gens qui règle les rapports des nations entre elles, je voulais inaugurer audacieusement le droit de la force, c'est le principe énoncé par la Sainte-Alliance que
j'invoquerais. Si, sur les débris du droit public qui règle, dans chaque État, lès rapports des souverains et des sujets, je voulais établir audacieusement le droit de la force, c'est la doctrine de la Sainte-Alliance que je mettrais en avant.
» Ce principe, en effet, quel est-il, sinon la consécration du droit du plus fort, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur des États
» C'est le droit du plus fort à l'extérieur; car, puisqu'il n'existe aucun gouvernement sur la terre qui ne remonte, de près ou de loin, à une révolulion ou à une usurpation, puisqu'il n'en est pas un seul qui soit, de mémoire d'homme, descendu du ciel, il n'en est aucun non plus auquel son voisin ne soit le maître d'imputer à crime son orijîine. C'est un sujet perpétuel d'agression entre les Etats. Si la Russie qui, depuis deux siècles, compte presque autant de révolutions que de règnes; qui a reconnu, en termes positifs, et non équivoques, la constitution des Cortès en 1812; qui, depuis 1820, a reçu un ministre d'Espagne, et en a entretenu un à Madrid ; si la Russie, dis-je, est en droit de rompre subitement avec l'Espagne, de travailler à la destruction du gouvernement des Cortès, sous prétexte que ce gouvernement est issu
d'une révolution, et, partant, indigne de figurer dans la confédération des Élats policés, qui peut se croire en sûreté ?
» Malheur donc aux États-Unis d'Amérique si les iorces de la Sainte-Alliance peuvent jamais traverser l'Atlantique; caries États-Unis ont secoué, il y a quarante ans, par la force des armes, le joug de l'Angleterre! Malheur à l'Angleterre elle-même, si la Manche et sa puissante marine cessent d'être pour elle un rempart inexpugnable; car il y a cent trente ans environ qu'elle a expulsé par la force des armes la famille des Stuarts ! Malheur aux Provinces-Unies et aux Pays-Bas! qui empêche le roi de Prusse, leur voisin, de les attaquer, puisqu'ils se sont soustraits par la force des armes à la domination d'un maître barbare? Malheur aux républiques helvétiques! l'empereur d'Autriche va s'en emparer, sans doute, puisqu'elles se sont rendues coupables du même crime envers ses ancêtres ! Malheur enfin à la Suède, qui se trouve sous la main de la Russie; car il n'y a pas quinze ans qu'elle a placé sur son trône un général français, et son roi dépossédé erre encore, en ce moment, dans les cités d'Allemagne.
» Tel est le sort qui attend tous les États con-
stitutionnels, si la Sainte-Alliance se montre conséquente avec elle-même. Quant aux gouvernements despotiques, je n'oserais dire que le danger soit le même pour eux; non, sans doute, que les révolutions y soient rares, mais il semble convenu que le pouvoir absolu purifie tout ce qu'il touche.
» Quant à l'intérieur des États, que faut-il penser de ce principe, et en quoi diûère-t-il du dogme insensé du droit divin?
» Quoi! le pouvoir de donner aux peuples des institutions politiques, de les détruire ou de les refuser réside exclusivement et perpétuellement dans les rois ! Un roi est le maître, en tout temps et par sa seule volonté, d'abolir le droit public de son pays, de lui en substituer un autre ou de ne lui en substituer aucun! Le roi d'Espagne, rentrant dans ses États après cinq années d'exil, s'empare du pouvoir absolu, et soumet au joug le plus humiliant le peuple qui a délivré l'Europe ; il fait bien, nulle voix parmi les souverains ne s'élève pour le contredire ; il reçoit même, de toutes parts, des félicitations et des éloges ! Ce pouvoir périt dans ses mains par ses propres fautes; aussitôt grande rumeur; il faut que toute l'Europe arme pour le lui restituer dans sa pureté et sa plénitude. Que s'il
consent ensuite à en céder quelque chose à ses sujets, on en sera bien aise; mais, s'il prétend le conserver tout entier, il ne faut pas lui imposer de conditions. Quelque usage, d'ailleurs, que ses conseillers en fassent, à quelque excès qu'ils se portent, de quelques violences qu'ils se rendent coupables, ils n'en seront responsables qu'à Dieu; et, si la nation espagnole ruinée, persécutée, réduite aux abois, poussée au désespoir, se relève enfin, et, sans attenter à la personne du prince, sans porter atteinte à ses droits héréditaires, invoque et consacre un nouvel état de choses, cette nation ne sera plus qu'un assemblage de bandits qu'il faudra châtier et museler de nouveau. Le droit de résistance à la tyrannie a donc disparu de la terre. »
Ici, M. de Chateaubriand m'interrompt d'un ton dédaigneux. « De quel droit parlez-vous? » me dit-il. « Du droit de résistance à la tyrannie, » lui répliquai-je en le regardant en face, et en élevant la voix; et, reprenant :
« Messieurs, dis-je, c'est avec un profond regret que je prononce ces paroles. Je sais que je marche sur des charbons ardents.
> Autant d'ailleurs qu'un autre, je sais que ce
droit délicat et terrible, qui sommeille au pied de toutes les institutions humaines comme leur triste et dernière garantie, ne doit pas être invoqué légèrement. Autant qu'un autre, je sais que, surtout à l'issue des grandes commotions politiques, la prudence conseille de n'en pas frapper incessamment l'oreille des peuples, et de le laisser enseveli sous un voile que la nécessité-seule ait le droit de soulever. Je suis prêt, pour ma part, à me conformer aux conseils de la prudence; je suis prêt à me taire, mais c'est à cette condition pourtant qu'on ne prétende pas me contraindre à proclamer qu'un tel droit n'existe pas. C'est à celte condition qu'on ne prétendra pas me contraindre à approuver par mes paroles, à tolérer par mon silence, à sceller du sang de mes concitoyens des maximes de pure servitude. Car enfin ce droit de compter sur soi-même et de mesurer son obéissance sur la justice, la loi et la raison, ce droit de vivre et d'en être digne, c'est notre patrimoine à tous; c'est l'apanage de l'homme qui est sorti libre et intelligent des mains de son Créateur; c'est parce qu'il existe, imprescriptible, inexpugnable, au dedans de chacun de nous, qu'il- existe collectivement dans la société : l'honneur de notre espèce eo