CHAPITRE XX
esprit, et la preuve en est qu'on a fait, l'année dernière (1825), beaucoup d'arrestations à Erfurt, parmi les officiers et les soldats (1). Le roi de Prusse s'occupe beaucoup de son armée et la voit souvent; mais les idées libérales n'y ont pas moin ; cours et cela, peut-être, dans les grades élevés. On voit, partout, le buste de Bonaparte, des militaires"portent sa figure sur leurs pipes; on lit avidement, même dans les villages, tout ce qui s'est passé à Sainte-Hélène, et le nom d'un despote est un mot de ralliement pour des hommes qui, disent-ils, veulent être libres. »
Eh bien! j'en suis désolé pour le savant général Rogniat, mais tout ceci est forcé, tout ceci ne peut s'appliquer qu'à des exceptions, au petit nombre, et pas du tout aux masses. Le buste de Bonaparte, sa figure sur des pipes, les mille gravures relatives à sa vie, sont autant d'objets de curiosité, et non point un hommage. La vie de Napoléon s'est trop mêlée à celle des Allemands; ceux-ci ont été trop bouleversés dans leurs intérêts, pour qu'il y ait hommage, ainsi que semble le dire le général Rogniat. Avec le temps, quand les rancunes très vives qui existent encore, seront émoussées, quand on ne pourra plus penser à Napoléon que pour les grandes choses qui ont été faites par lui, et que les blessures des cœurs et des fortunes seront cicatrisées, alors viendra l'hommage. C'est encore pour les mêmes motifs qu'on lit avec avidité le Mémorial de Sainte-Hélène. On veut connaître tout ce qui se rapporte à la vie du grand homme, et, partout, les mauvais procédés de sir Hudson Lowe envers Napoléon sont regardés comme indignes. Les Anglais eux-mêmes sont, dit-on, révoltés de la conduite de leur compatriote et de celle de leur gouvernement, si cet homme a agi d'après des instructions, mais j'ai connu des .Anglais haut placés, comme le duc de Cumberland et le chevalier Rose, qui sont convaincus que sir lludson Lowe a agi de son propre chef et que le gouvernement britannique n'a jamais donné d'instructions pouvant justifier la conduite
(1) M. le général Rogniat se trompe : les arrestations faites à Erfurt se sont bornées à celles d'un major et d'un garde-magasin. {Nou de l'auteur.)
22 SOUVENIRS DU CHf:VALIER DE CUSSY
de cet officier général. Ces mêmes Anglais vont jusqu'à renier Lowe pour compatriote, assurant que ce bourreau de Napoléon est né Hanovrien. Un rapport de lord Bathurst, en 1816, relatif aux plaintes formées au nom de Napoléon, porterait à croire que sir Hudson Lowe se serait relâché, en faveur de son illustre prisonnier, de la sévérité de ses instructions. S'il en est ainsi, honte au cabinet anglais!
Quand je quittai Pai'is pour Dresde, le 12 mai, certes, je ne croyais pas que c'était pour y revenir en juillet, contre mon gré et mes espérances. Le baron de Damas me confia des dépêches pour Carlsruhe, Francfort et Cassel et, comme je savais que ces dépêches étaient de peu d'importance et que je n'avais pas besoin de me presser, j'en profitai pour visiter à mon aise, en touriste, les villes que je ne connaissais pas encore.
A Francfort-sur-le-Mein, je fus très bien reçu par le comte Reinhart, ministre de France, homme d'esprit et d'une vaste instruction diplomatique, de même que par l'aimable Alleye de Cyprey, son secrétaire de légation, qui n'a contre lui que d'être malheureusement trop porté sur les femmes et de traîner toujours après lui quelque gourgandine de basse extraction. Répondant à l'une de mes questions sur Francfort, le comte Reinhart me répondit : « Oui, Francfort est une des quatre villes libres de l'Allemagne. Hambourg, Brème et Lubeck ont peut-être droit à cette qualification; quant à Francfort, disons que c'est une ville censée libre. »
Je trouvai à Cassel, fort jolie ville, un excellent accueil chez le ministre du Roi, M. de Cabre. Il avait en ce moment la goutte et ne put m'accompagner dans mes excursions, mais il mit sa calèche et ses gens à mes ordres. \]n soir, j'allai au théâtre, que je trouvai mal éclairé, enfumé et mal organisé. On joua une pièce insipide et il m' arriva une des choses les plus choquantes qu'il soit, je crois, possible de voir : la maîtresse de l'électeur Guillaume II, la vieille comtesse de Lessonitz, qui se trouvait au théâtre, eut l'audace de me dépêcher un huissier de service qui me dit que « la comtesse priait le secrétaire de la légation de France à Dresde de passage à