CHAPITRE XX
formellement promis, soit d'être maître des requêtes, soit de recevoir la décoration d'officier de la Légion d'honneur. M. de Damas s'excusa, dit qu'il y avait eu oubli, en effet, mais qu'il y penserait sérieusement. Nouvelle promesse verbale par laquelle je ne me suis point laissé leurrer : M. de Damas est digne d'être Gascon et je ne compte point sur ses belles protestations. Cependant, le voyant en si généreuses dispositions, et sachant que le département aurait cette année une croix de commandeur, je résolus de payer d'audace et, à défaut de quelque chose pour moi, de l'obtenir pour M. do Rumigny. Je me rappelai fort opportunément que le baron aimait les images. Je lui dis donc, « qu'à Dresde les membres du corps diplomatique vivaient au milieu d'un monde pavoisé de décorations, et que le comte de Rumigny n'étant qu'officier de la Légion d'honneur, ne paraissait que comme une étoile de quatrième ordre au milieu des nombreuses planètes qui circulent dans le palais du roi de Saxe!... » Les « planètes » firent moins d'effet que « le monde pavoisé »; et M. de Damas revint avec complaisance sur cette dernière expression, et me promit plus formellement que jamais la croix de commandeur pour M. de Rumigny, « ce chef si distingué de la légation du Roi à Dresde ». Hélas! La fête du Roi est passée, et la croix de commandeur n'a pas été donnée à M. de Rumigny; aussi je dirai ceci encore : « Maître Damas, vous n'êtes qu'un Gascon!..,» Parmi les nombreuses visites que je fis, après avoir été libéré de mon incognito, je n'oubliai pas M. de Chateaubriand. Il me reçut, comme toujours, avec son cœur, et tout à fait comme un homme qui m'avait écrit, après son départ de Berlin : « Si nous avions passé de plus longs jours ensemble, vous n'auriez plus su, au bout de quelque temps, quel était le ministre, de vous ou de moi (1)...» Cette phrase affectueuse de M. de Chateaubriand me fait souvenir que, lorsqu'il quitta le ministère des affaires étrangères, il m'écrivit, en réponse aux doléances que je lui adressai du fond de mon cœur, une
(1) Lettre du 11 août 1821. Chateaubriand au chevalier de Cussy. Archives du comte Marc de Germiny.
lettre quasi aussi aimable que celle que je viens de citer en partie (1).
J'eus un nouvel entretien avec le baron de Damas qui semblait m'avoir pris tout à fait sous sa protection, mais je n'augurai rien de bon de ces manifestations du ministre à mon égard; je savais par expérience comme il changeait souvent d'opinion et le peu de cas que ses collègues faisaient de lui. M. de Chateaubriand, qui le détestait, m'accompagna jusqu'à la porte du ministère et me dit : « Allez! monsieur le chevalier. L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux; mais, si demain ou plus tard, vous perdez cette amitié, soyez assuré qu'il vous en restera une au moins, la mienne. »
Le ministre me fît quelques compliments sur un travail que j'avais adressé récemment sur l'organisation et l'administration de l'armée polonaise, et se rappela alors que je n'avais point répondu aux observations que le général Rogniat (2) avait faites sur mon ouvrage relatif à l'armée prussienne. Il fut chercher dans un carton les notes du général et m'installa dans un cabinet attenant à sa chambre à coucher, pour rédiger immédiatement mes répliques.
En compulsant ces notes, je fus fort étonné de constater que le général Rogniat, un général de l'Empire, employait toujours, en pai'lant de Napoléon, la dénomination de Bonaparte. « Je crois, écrivait le général baron Rogniat, que toutes les têtes allemandes fermentent en ce moment, et, sans savoir positivement ce qu'elles veulent, il est certain que l'on désire, en général, d'importants changements dans les gouvernements. Il est difficile que les troupes échappent tout à fait à un pareil
(1) Paris, ce 8 juillet 1824.
M J'ai toujours eu le temps de penser à vous, monsieur, et je n'oublie jamais ceux qui veulent bien me montrer quelque attachement. Ne soyez pas en peine de moi : c'est à vous qu'il faut songer, à votre santé, à votre carrière. Je voudrais pouvoir soigner l'une et l'autre. Croyez que, quoi qu'il arrive de moi dans la vie, vous avez en moi un ami dévoué et sincère. »
Chateaubriand au chevalier de Cussy. Archives du comte Marc de Germimj.
(2) Né en 1767 et mort en 1840. Au cours des guerres impériales il se distingua par son talent dans l'art de la fortification. Lieutenant-général en 1816. Pair de France en 1830.