‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 11 sur 223 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Cassel d'aller lui parler aussitôt. » Je priai l'employé de répéter sa commission, et le renvoyai en lui disant, qu'à ma connaissance, il n'y avait pas en ce moment de secrétaire de légation française au théâtre de Cassel, et qu'il ne se trouvait dans la loge que j'occupais que « le chevalier de Cussy », lequel n'avait jamais entendu parler de la comtesse de Lessonitz (1). Cette laide et vieille concubine de Guillaume II le domine complètement; la pauvre Electrice et son fils lui avaient dernièrement laissé la place à Cassel. Cette conduite de l'Electeur est un véritable scandale. Comment un souverain peut-il abdiquer à ce point sa dignité (2)?

Lors de ma dernière arrivée à Paris, j'avais fait connaître au baron de Damas le désir exprimé par le vieux grand-duc de Saxe-Weimar, Charles-Auguste, ce doyen des souverains, d'obtenir un exemplaire des gravures du couronnement de Napoléon, dont la Cour de France avait fait continuer la reproduction, comme une œuvre artistique. Cette gravure, que l'Empereur s'était proposé de donner en présent à certains grands personnages, n'est point dans le commerce, et, s'il y en a quelques exemplaires en circulation, ils sont d'un prix si élevé que le grand duc de Saxe-Weimar ne voulait pas faire ce sacrifice. Cette affaire fut promptement réglée : le roi Charles X ordonna qu'on fît relier richement un exemplaire et qu'on me le remît pour le grand-duc. Je m'arrêtai donc à Weimar, ville assez laide, mais dont le parc grand-ducal est charmant.

Je fis des visites officielles au ministre des affaires étrangères afin qu'il m'annonçât au grand-duc, et aussi à l'illustre- Gœlhe, ministre d'Etat et ami du souverain. Qui dit Weimar,, dit Gœthe, et l'on ne peut s'arrêter à Weimar sans aller voirie grand homme. Celui-ci me reçut dans sa petite maison et fut

(1) On l'appelle aussi comtesse de Reichenbach. {Note de l'auteur.)

(2) La mauvaise conduite et la mauvnise administration de Guillaume II ont amené des troubles et un soulèvement (n scpte-iibre 1830, à la suite duquel le prince héritier Frédéric-Guillaume a pris la régence. Ce prince a suivi les errements de son père et s'est laissé aussi dominer par une intrigante, la femme d'un simple lieutenant prussien qu'il a laite comtesse de' Schaumburg. {Note de 1834.)

fort gracieux, disant combien il aimait causer avec les Français « qui ont conquis le monde par leurs armes et leur esprit ». Gœthe, qui est presque octogénaire, ne me parut pas avoir plus de soixante ans. C'est un homme fort distingué, en tout, et je n'en dirai pas autant de M. Eckerman, son secrétaire. J'ai toujours remai'qué, soit dit en passant, que les grands hommes ont pour secrétaires des personnes fort communes. Peut-on voir, par exemple, quelqu'un de plus vulgaire que le sieur Hyacinthe Pilorge, secrétaire de M. de Chateaubriand?

Je reçus une invitation d'aller dîner au château et fus présenté aux princes et aux princesses, A table, où il y avait environ trente personnes, j'eus l'honneur d'être placé à la droite du grand-duc, qui me remercia dix fois plutôt qu'une de la gravure que je lui apportais. La grande-duchesse régnante et la grande-duchesse héréditaire étaient, à table, fort rapprochées l'une de l'autre et, selon moi, bien mal à l'aise, mais, de cette sorte, elles se trouvaient toutes deux faisant face au grand-duc régnant, ce qui est conforme à l'étiquette de cette Cour. Après le dîner, j'attendais toujours que la Cour se retirât. J'ignorais l'étiquette particulière de Weimar : pai'tout ailleurs, les princes et princesses se retirent en saluant l'assemblée; ici, au contraire, quand il y a un étranger, la Cour attend, pour se retirer, que l'étranger prenne congé. Un chambellan, que j'avais connu à Dresde, le comte d'Einsiedel, parent du tout-puissant premier ministre de la Saxe, me fit connaître cet usage à l'oreille et c'est avec plaisir que je pris congé, donnant enfin la liberté à mes augustes hôtes et à leurs courtisans.

Il me serait difficile de répéter un seul mot de ce que le grand-duc régnant et le grand-duc héritier crurent me dire d'obligeant, car leurs conversations avec moi ne furent que de longs imbroglios, décousus et sans suite, à la manière de ceux que l'acteur Pottier a l'habitude de réciter, quand il prend congé du public, dans le rôle de M. de Boissec, du Cidevant jeune homme.

Le lendemain, au moment de quitter Weimar, je vis arriver

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