CHAPITRE XXVIII
VOUS avez écouté les avis mieux que les miens; mais ce juste mécontentement que j'ai laissé percer n'autorisait nullement de votre part l'impolitesse dont vous vous êtes rendu coupable envers moi, en ne me saluant pas, quand je suis entré dans le bureau, et quand moi, monsieur, je vous faisais l'honneur de vous saluer. Eh bien! monsieur, je veux bien, cette fois-ci, me borner à un avis dont je vous engage à profiter. Je n'ai jamais toléré aucune impertinence envers moi. Si le Roi, si un prince de la famille royale, si mon père, oui, monsieur, si mon père alTectait de ne pas répondre à mon salut, je ne le reverrais de ma vie; mais toute autre personne, — fût-ce vous, monsieur, — qui agirait ainsi, je lui donnerais publiquement de mon pied dans le derrière... »
« M. Thiers, m'ajouta le général Jacqueminot, se rejeta sur sa mauvaise vue, sur un moment de préoccupation, de distraction, et me dit que je prenais bien au vif une chose fort insignifiante. Il affecta un ton d'abandon et d'enjouement avec moi, me quitta en me tendant une main que je ne pris pas, et, depuis, il n'a plus omis de me saluer. »
Le général Jacqueminot me mena un jour visiter la prison de Pau. Le geôlier nous montra un prisonnier accusé de parricide, et voulant, je ne sais pourquoi, le faire parler, il lui adressa ces mots étranges :
— « Hé ben! mon brave homme, nous avons donc tué notre papa?...
— Que voulez-vous, repartit le parricide, d'un air un peu timide, on ne peut pas être parfait! »
Un autre jour, à propos des hommes illustres nés à Pau, le général Jacqueminot me dit qu'il y a dans cette ville un grand nombre de Bernadotte, dans toutes les classes et exerçant toutes les professions. II m'ajouta que le roi Charles XIV Jean a eu la sagesse de laisser les membres nombreux de sa famille ce qu'ils étaient, mais, à tous, et selon leur position, éducation ou profession, il fait remettre une pension calculée sur leurs besoins présumés. L'ancien maréchal de France, devenu roi de Suède, n'a voulu attirer dans sa patrie d'adoption aucun de ses parents.
— « La Cour de Suède en eût été bientôt inondée, disait le général. Et c'eût été d'une mauvaise politique de sa part. Quand on a l'honneur de lui tenir par les liens du sang, il y a maladresse, si l'on a besoin de lui, à se présenter à Stockholm, en qualité de parent, pour réclamer ses bienfaits et sa protection. Il ne les refuse jamais de loin, d'ailleurs, mais il ne veut pas, non seulement par dignité pour lui-même, mais encore par égard et convenance pour le pays qui l'a élu Roi, que ses parents considèrent la Suède comme leur héritage patrimonial. »
Voici un fait, que je sais de source certaine, qui vient confirmer cette assertion du général Jacqueminot.
Il y a six ou sept ans, lorsque mon ami Adolphe Billecocq, aujourd'hui (1843) consul général à Bucharest, était chargé d'aiïaires de France à Stockholm, un Français, porteur de lettres de recommandation, se présenta à la légation, demandant à être présenté kson cousin, le roi Ghai'les- Jean. Billecocq, qui connaissait les principes que s'était formés le roi de Suède en ce qui concerne ses parents français, fit entrevoir au cousin une réception probablement peu agréable, si même le Roi consentait à le voir. Le jeune Béarnais insista et fut annoncé au maréchal du palais ou tel autre officier de la Cour, chargé de prendre, en pareille circonstance, les ordres de Sa Majesté Suédoise. Le roi Charles-Jean fit engager Billecocq à accompagner son compatriote. Dès l'entrée du cousin, le Roi prit un air sévère, et lui dit qu'il trouvait fort mauvais qu'il fût venu à Stockholm sans sa permission, dans l'intention de lui demander un service. Il n'avait pas oublié sa famille; elle recevait, chaque année, des preuves de sa bienveillance; mais tous et chacun de ses parents devaient rester bien convaincus que si la Suède l'avait choisi pour Roi, ce n'était pas à leur profit que l'élection avait eu lieu. Son jeune parent pouvait retourner en France; s'il partait immédiatement, son voyage lui serait payé... Et, sans plus de façons, le roi de Suède congédia son jeune parent.
Adolphe Billecocq, qui trouvait tout au moins singulier de