CHAPITRE XXVIII
n'avoir été appelé que pour assister à cette royale bourrade, crut devoir dire quelques mots pour excuser son compatriote.
— « J'ai désiré, monsieur, lui déclara le Roi d'un ton sec, que vous pussiez constater par vous-même que je ne regarde pas la Suède comme un gâteau dont je veuille faire des parts à jeter à la faim de tous ceux qui se disent mes parents, ou de tous ceux qui prétendent avoir servi avec moi autrefois, en France. J'ai désiré que vous connussiez ma pensée, afin que vous la fissiez vous-même connaître au loin. J'ai désiré que l'anivée, la réception et le départ de ce jeune Français, mon parent, fussent bien connus, dans le cas où il en serait fait un vaudeville qui n'altérât pas la vérité. »
Le mot de « vaudeville » prononcé ici par le roi de Suède appelle une explication. Depuis quelque temps, Charles- Jean témoignait quelque humeur à Adolphe Billecocq, dans la persuasion que ce dernier était l'un des auteurs d'un petit vaudeville qui venait d'être récemment représenté à Paris, sous le titre de Camarade de lit. Il est clair que dans cette bluette assez gaie, où l'auteur met en scène deux Français, anciens camarades de lit à la caserne, l'un devenu roi, l'autre resté simple soldat, on a eu en vue le roi Charles-Jean, à qui on a fait jouer un rôle assez vulgaire : inde i>œ. Mais comment le roi de Suède a-t-il pu s'arrêter à la pensée que Billecocq, chargé d'affaires de France auprès d'un monarque qui le traitait avec beaucoup de bonté, eût pu se laisser aller à l'action coupable et ingrate de participer à un vaudeville qui devait être, très certainement, de nature à déplaire à ce prince?... Billecocq m'a dit positivement qu'il n'avait aucunement contribué au Camarade de lit, ce dont j'étais certain avant l'affirmation de mon ami. Je dirai donc de nouveau : les rois, comme les autres hommes, se trompent quelquefois.
Nous arrivâmes le 18 décembre à Paris. Lorsque je fus établi dans le logement que j'ai occupé pendant tout mon séjour, rue Caumartin, n^ 6, je fis des visites à mes amis et aux chefs divers du ministère des affaires étrangères : M. Drouyn de Lhuys, de la direction commerciale, qui me fit un parfait II. 14
accueil; M. Brenier, directeur de la comptabilité, toujours aimable et bon; M. Mignet, directeur des chancelleries, si gracieux et si poli; M. Desages, directeur de la politique, si froid, si glacial, si raide, qu'on dit de lui qu'il est comme une corde à puits en hiver. C'est, d'ailleurs, un homme de mérite.
Lorsque M. Desages était à Gonstantinople, en qualité de premier secrétaire de l'ambassade de France, il aA-ait l'habitude réguhère, quotidienne, à la même heure, de se promener pendant quelque temps sur une terrasse dépendant du palais de l'ambassade. Un Turc, logé en face, voyant l'air sérieux de M. Desages et frappé de la régularité avec laquelle avait lieu la promenade quotidienne, crut qu'il accomphssait une punition qui lui était imposée par l'ambassadeur. Au bout de quelques semaines, jugeant que ce Français, condamné à ce mouvement régulier et prolongé, était assez puni, le Turc d'en face fît demander sa grâce à l'ambassadeur!
L'anecdote est-elle vraie?... Je l'ai entendu conter par Feuillet de Couches, directeur du protocole, par le comte de Viel-Castel, par Théodore de Lesseps, par l'aimable comte de Marescalchi, par d'autres diplomates encore. En tous cas, c'est ici qu'on peut dire : Se non è çero, è hene trovato.
Ce fut M. Sylvain Dumon, membre de la Chambre des députés pour le Lot-et-Garonne, qui, dans une audience du ma tin, me présenta à M. Guizot, ministre secrétaire d'Etat au département des affaires étrangères. Le ministre me reçut avec une grande distinction, me parla avec force éloges de mes services, de ma correspondance, qui avait beaucoup attiré, me dit-il, l'attention du Roi et la sienne propre, et finalement me proposa le consulat général de Gênes, dont le titulaire, M. Tellier de Blanriez, a,vait fait connaître, d'une manière officieuse, l'intention de se retirer. Je fus donc fort satisfait de l'accueil du ministre et de sa proposition, mais M. Guizot différa le travail de nomination; M. Tellier de Blanriez changea de résolution, et l'affaire manqua. M. Guizot me proposa à la place le poste de Barcelone, offre que je déclinai sur l'instant, un peu piqué, je l'avoue, après avoir cru tenir l'agréable cou-