‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 99 sur 223 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

sa femme, m'a raconté, à l'occasion de M. Thiers, président du dernier ministère, une anecdote assez curieuse.

Lorsque le Roi chargea M. Thiers de former un ministère, cet homme d'Etat vint, le soir même, causer de cette circonstance avec le général Jacqueminot et lui demander des conseils. Le général, qui connaît beaucoup M. Thiers, et dont le langage, rude mais sincère, est une conséquence de son caractère énergique et ardent, le détourna d'accepter cette mission, ou, du moins, de ne point prendre, dans le ministère, la situation de président du conseil et de ministre des affaires étrangères. Il lui donna, pour motiver ces conseils, trois raisons majeures, qu'il lui exposa ainsi :

— « A tort, j'en suis convaincu, et c'est pour cela que je suis votre ami, l'opinion publique vous a accusé de n'être pas sorti les mains nettes de votre poste de secrétaire d'Etat aux finances, sous le ministère Laffîtte. Voilà la première raison; passons à la seconde... A tort ou à raison — c'est ce que je ne cherche pas à approfondir — l'opinion publique vous accuse encore d'avoir été et d'être toujours l'amant de votre bellemère... Ne trouvez-vous pas que ce sont là deux choses qui doivent nuire à votre dignité, et qui vous empêchent d'être, auprès du corps diplomatique, l'homme pur qui doit être l'organe de la France envers les nations étrangères, auxquelles, déjà, vos opinions politiques connues n'inspirent pas beaucoup de confiance?... Enfin, permettez-moi de vous le dire, au milieu de ces ambassadeurs, de ces envoyés de l'Europe, appartenant, tous, à l'aristocratie nobiliaire de leur pays, il faudrait, tout au moins, vous « le Démocrate », avoir un extérieur digne, imposant, austère. Or, en vérité, l'exiguïté de votre taille s'y oppose. Vous pouvez être un excellent ministre de l'intérieur, mais vous ne sauriez être, convenablement, et dans l'intérêt de notre patrie, un président du conseil des ministres, ni un ministre des affaires étrangères. »

Après quelques minutes de silence, M. Thiers dit au général qu'il se rendait à ces raisons, et, sans ajouter le moindre commentaire, il quitta le général, vers 2 heures du matin, lui disant

qu'il ne refuserait pas au Roi son concours, qu'il remplirait la mission que Sa Majesté lui avait donnée de former un nouveau ministère, mais qu'il n'y entrerait pas, ou, du moins, qu'il n'y serait — c'était bien convenu — ni président, ni ministre des affaires étrangères. Le général Jacqueminot lui promit alors, sur sa demande, de se rendre chez lui, vers 7 heures du matin, pour travailler ensemble à la composition du ministère en formation.

Fidèle à sa parole, le général Jacqueminot était, en effet, chez M. Thiers à 7 heures du matin. Il trouva Mme Dosne dans le cabinet de son gendre, et celui-ci lui déclara, aussitôt, et à sa grande stupéfaction, que son ministère était composé, et qu'il en ferait partie comme président du conseil, chargé du portefeuille des affaires étrangères.

— « Ce n'était pas la peine de me faire me déranger aussi matin, dit le général, après les promesses qu'il n'y a pas cinq heures vous m'avez faites, et sur lesquelles vous m'avez quitté cette nuit, après quatre heures de conversation... »

Et là-dessus, le général Jacqueminot, fort en colère, prit son chapeau et sortit de l'appartement.

Dans la Chambre des députés, à la séance de ce jour, M. Thiers et le général Jacqueminot faisaient pai^tie du même bureau. En arrivant au comité, le général trouva, déjà établi, M. Thiers, lequel eut l'air de ne pas remarquer l'entrée de son collègue. Le général dissimula son mécontentement, mais, à la fin de la séance, il dit : « Thiers, j'ai un mot à vous dire; » et, ensemble, ils quittèrent la Chambre, se dirigeant vers la place de la Concorde... Le général rompit le premier le silence, qui durait depuis la sortie du palais Bourbon :

— « Ce matin, monsieur, dit-il à M. Thiers, j'ai eu lieu d'être étonné de votre légèreté, en me laissant arriver chez vous, après ce dont nous étions convenus quelques heures auparavant, uniquement pour m'apprendre que vous agissiez tout autrement que vous ne vous étiez engagé avec moi à le faire. Je vous ai montré mon mécontentement, en abandonnant la place à Mme votre belle-mère, dont, en cette circonstance,

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