CHAPITRE XXIX
Le duc d'Orléans se disposait à partir pour un camp de manœuvres, dont il devait avoir le commandement. 11 s'occupait à donner à l'intendant militaire ses dernières instructions, lorsqu'on vint lui annoncer que la voiture qu'il avait commandée pour se rendre à Neuilly — où se trouvaient alors ses augustes parents — était avancée. Supposant que sa conférence avec l'intendant militaire devait encore durer longtemps, le prince donna l'ordre de renvoyer la voiture; malheureusement, le valet ou l'huissier de service comprit que Son Altesse Royale avait dit « qu'on attendît ». Une fois la conférence terminée, le duc d'Orléans sortit avec l'intendant militaire, et fut surpris de trouver sa voiture. Il consulta sa montre, et dit : « J'aurai encore le temps d'aller jusqu'à Neuilly. » Quelle fatalité! Une demi-heure de conversation de plus avec l'intendant militaire, et le temps dont le prince pouvait disposer avant son départ (1), ne lui permettait plus de se rendre à Neuilly et de profiter à cet effet de la voiture qu'il ne s'attendait plus à trouver devant la porte de son pavillon des Tuileries, et qui ne l'avait attendu que par suite d'une erreur!...
Cette voiture était une petite calèche très basse, conduite à deux chevaux, par un postillon. A la hauteur de la porte Maillot, le cheval monté prit peur, s'emballa; l'autre fit de même, et bientôt le postillon ne fut plus maître de ses bêtes. Le prince s'était levé pour parler au postillon. On a prétendu qu'en voyant que celui-ci ne pouvait plus contenir ses chevaux, bien qu'il les dirigeât encore tant soit peu, le prince, confiant dans son agilité et son adresse extraordinaire, s'était élancé de sa voiture et qu'il était retombé violemment sur le pavé. Ceci n'est pas exact. Malgré qu'une contusion à la région frontale ait été constatée, le prince, d'après le général de Rumigny, ne s'est pas jeté de sa voiture, mais en a été précipité, la tête en arrière, par un cahot violent. Il était debout, parlant au postillon, surveillant le galop des chevaux,
(1) Le prince devait partir à midi pour Saint-Omer. (Note de l'auteur.)
et se tenant avec une seule main à l'avant de sa calèche, quand, par suite d'un fort balancement de roulis ou de tangage, que la rapidité de la course imprime souvent aux voitures dont les ressorts ont beaucoup de jeu, il fut lancé hors de la calèche. Le malheureux prince resta étendu, insensible, sur le pavé de la grande route, fut transporté par des ouvriers dans la maison du sieur Cordier, épicier. Aucun soin ne put rappeler à lui le duc d'Orléans, et il rendit le dernier soupir à quatre heures et demie, ayant prononcé en langue allemande quelques mots qui, sans doute, s'adressaient à sa femme, la princesse Hélène, alors à Plombières. Cent pas plus loin que l'endroit où l'infortuné prince royal avait été précipité de la voiture, le postillon était parvenu à se rendre maître de ses chevaux. 0 desseins insondables de la Providence!...
L'héritier du trône était adoré de l'armée et aimé de tous. Quelle stupeur dans Paris, le soir de ce fatal événement. Le lendemain, dans un cabinet de lecture, fai vu les larmes couler des yeux de ceux qui lisaient les feuilles publiques. M. de Kœnneritz, ministre de Saxe à Paris, me dit ces paroles : « Quelle perte pour l'Europe!... Je connais toutes les familles souveraines. A mon avis, le duc d'Orléans était, en toutes choses, supérieur à tous les princes qui les composent. Mais quelle perte pour la France en particulier!... Votre excellent prince royal avait toutes les qualités qui doivent faire réussir et qui trouvent l'amour du Français. Beau, gracieux, affable, instruit, courageux, aimant les arts, les lettres, l'administration, la guerre, il était parvenu, comme il le disait lui-même un jour, à se faire aimer des libéraux exagérés eux-mêmes, et à se faire pardonner d'être né prince... »
Le 20 juillet, les Chambres votèrent la loi de régence, prévoyant le cas, fort probable, hélas! où le roi régnant quittera ce monde, laissant, pour héritier du trône, un roi mineur, dans la personne de son petit-fils, le comte de Paris, ou du frère puîné de ce jeune prince, le duc de Chartres. Mgr le duc de Nemours, second fils du roi Louis-PhiUppe et oncle des deux jeunes princes, est désigné, éventuellement, comme