‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 107 sur 223 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

devant être chargé de la régence. Par ses qualités, par son instruction et ses talents militaires, ce prince est digne de cette grande mission.

Ce même jour 20 juillet, mourait, à Baden-Baden, lord Richard Hussey Vivian, ce lieutenant-général anglais, que j'avais beaucoup connu à Dublin, où il résidait alors, comme commandant en chef des troupes. C'était un aimable causeur et un homme aux manières affables, ce qui n'est pas fréquent en Angleterre, je dois le dire. Lord Vivian avait une jeune et fort jolie femme, faisant parfaitement les honneurs de cette agréable maison.

A cette époque, je revis, à Paris, mon vieil ami, le baron Paul de Bourgoing, ministre de France à Munich, marié en secondes noces à une fort belle Bavaroise. Il venait d'être nommé pair de France et de publier un ouvrage sur les chemins de fer. Bourgoing, doué d'un esprit vif et chercheur, a des connaissances un peu universelles. Il y a douze ou treize ans, il a inventé la lithophanie, cette porcelaine qui, par ses cavités calculées, représente, placée devant une fenêtre ou une lampe, des dessins fort doux en tons, ombres et dégradations de lumière. Je le trouvai occupé d'une autre invention de même nature.

Pendant qu'il me l'expliquait, nous fûmes interrompus par l'entrée de ce docteur Koreff, que nous avions tous deux connu autrefois, à Berlin, et que M. de Chateaubriand prisait tant, je n'ai jamais compris pourquoi.

Entendant parler d'invention, Koreff nous recommanda l'achat de bottes du docteur Junot, qui venait de découvrir, nous dit-il, un système de ventouses, panacée de tous les maux. Dans des bottes en cuivre, le docteur Junot a établi le vide, au moyen d'une puissante machine pneumatique, dans le but de détourner le sang et d'attirer vers le bas du corps, sans crainte d'occasionner des varices, toutes les affections pouvant attaquer les parties organiques essentielles.

— Allons, acheva Koreff en nous quittant, achetez chacun des bottes du docteur Junot, homme doux, aimable, savant, je le crois, mais un peu charlatan.

Koreff n'avait pas disparu que Bourgoing disait, en riant :

— Koreff est instruit, je le crois, mais est-il un plus grand charlatan que lui?... Il en a toutes les manières. Son visage de juif, qui grimace comme les gueules de fontaine ou comme les marteaux des portes cochères, contribue admirablement à le faire prendre pour un charlatan. Je lui en demande bien pardon, mais, en lisant les Mystères de Paris, d'Eugène Sue, je ne peux m'empêcher de penser à la figure de Koreff, toutes les fois qu'il est question du docteur Bradamanti. —

J'avouerai que, moi aussi, je partage absolument la manière de voir de Bourgoing...

Je revis aussi un autre de mes vieux amis, le vicomte Maurice de Flavigny, qui a été fait pair de France, par cette même fournée qui a nommé Bourgoing.

Mis en disponibilité à la révolution de 1830, qui l'avait trouvé sous-directeur de la politique aux affaires étrangères, où le prince de Polignac, sous lequel il avait servi à Londres, l'avait nommé, Flavigny n'a pas repris de service et s'est consacré aux soins de son département d'Indre-et-Loire, dont il est membre du Conseil général. Il n'a, d'ailleurs, pas témoigné d'hostilité particulière au gouvernement actuel que son beau-père, le duc de Montesquiou-Fézensac, a servi comme ambassadeur à Madrid.

Flavigny m'accueillit comme il devait m'accueillir, avec affection, simplicité, sans faire parade de sa nouvelle dignité, et se dépouillant de cette morgue et de cette hauteur que je crois innées chez lui. Il va sans dire, que je m'abstins de lui parler de sa sœur, cette jolie Marie, pâle, blonde, aux formes si gracieuses, qui, par principes de religion et de morale, n'est jamais entrée, jeune fille, dans un théâtre, si ce n'est pour aller entendre un oratorio ou quelque morceau de musique grave, comme un Stabat. Mariée avec le comte d'Agoult, la douce et jolie Marie s'est émancipée. Elle a quitté son mari et a suivi en Suisse le pianiste Liszt, dont elle a eu des enfants. Grande amie, d'ailleurs, de la baronne Dudevant connue dans le monde littéraire sous le nom de George Sand,

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