‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 108 sur 223 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

et ayant tout à fait adopté les principes de cette femmeauteur sur l'émancipation de la femme au dix-neuvième siècle, ainsi que le prouve sa conduite, la comtesse d'Agoult est devenue, elle-même, femme-auteur, et signe ses écrits du pseudonyme de Daniel Stern, déjà illustre.

Ainsi, si, il y a vingt-deux ans, les efforts de la marquise de Bonnay eussent abouti (1), je serais l'époux d'une femme célèbre, le beau-frère d'un pair de France, et en passe moimême, peut-être, d'obtenir cette dignité!... Mais je serais, aussi, un de ces maris tant ridiculisés par Molière...

Mais quittons Paris et revenons en Allemagne.

De retour le 8 octobre (1842) à Danzig, j'y trouvai une lettre d'un chambellan de ce grand comédien royal, Louis- Charles-Auguste de Bavière, invitant le consul général de France à l'installation officielle de la Walhalla de Ratisbonne, sorte de Panthéon germanique ouvert à toutes les gloires de l'Allemagne, devant avoir lieu le 18 octobre « jour anniversaire de la bataille de Leipzig », disait la lettre. Cet honneur qu'on faisait au consul général de France, je le déclinai, comme l'on pense; et ce me fut une occasion de plus de constater la maladresse, la... grossièreté des Allemands, qui ne savent pas faire du patriotisme sans qu'il s'y mêle un esprit d'hostilité, de rancune, de fanfaronnade contre la France. Les peuples germaniques, parce qu'ils sont encore meurtris, au fond de l'âme, des blessures que leur a faites l'Empire français; leurs souverains, parce qu'ils sont honteux, les uns de leurs défaites, les autres, de devoir leur titre royal à Napoléon, et tous, d'avoir rampé aux pieds du grand homme, se vengent de cette façon. Esprit allemand!...

Les rapports de société, à Danzig, sont froids et sans aucune intimité. Les militaires veulent y tenir le premier rang, et la hiérarchie qui règne, non seulement parmi les différents grades, mais aussi parmi les femmes d'officiers, tue, en effet, toute bonhomie et toute intimité. D'un autre côté, les bour-

(1) Voir chap. xxm.

geois de Danzig aiment peu à se rencontrer dans les salons avec les militaires; car, anciens patriciens ou bourgeois enrichis depuis peu, les habitants natifs de Danzig ont de l'orgueil et de la vanité, et n'aiment pas les airs de supériorité que les employés de l'Etat et les officiers veulent prendre dans les salons. En cela, ils ont raison; mais, de cet état de choses, et de la circonstance aussi que, les familles étant nombreuses, les membres d'une même famille vivent beaucoup entre eux, il résulte que le séjour de Danzig est triste et monotone pour les étrangers.

A tout prendre, j'aime mieux, cependant, avoir des rapports de société avec les bourgeois de Danzig qu'avec les militaires, si compassés, si raides dans leurs formes hiérarchiques, lesquelles se portent partout, même, je le répète, entre les femmes. Dans un bal où se trouvent des bourgeois et des militaires, on voit le lieutenant s'occuper de « Mme la capitaine » et de «Mme la majoresse », le capitaine de « Mme la majoresse » et de « Mme la colonelle », le major et le colonel, de Mmes les « colonelles » et les « générales », le général major de « Son Excellence Mme la lieutenante-générale », et le lieutenant-général enfin, quelquefois, de Mmes les « générales, majoresses » et « colonelles », mais, plus habituellement, de... personne. De tous ces procédés hiérarchiques à outrance, il résulte que les fdles de militaires, les vieilles et les laides comprises, ne manquent jamais de danseurs, car les lieutenants affluent, tandis que les plus jolies femmes de la bourgeoisie restent fréquemment sur leurs chaises, la bourgeoisie fournissant peu de jeunes gens en position d'être invités aux grands bals donnés par les autorités.

Malgré cette raideur militaire dont je me plains, j'ai été, ou je suis en rapports agréables avec plusieurs familles d'officiers, tels que les suivants : le colonel de Below, des hussards, aujourd'hui général et aide de camp de Roi, ayant pour femme une Kayserling, personne distinguée, sous tous rapports; les colonels d'infanterie de Buddenbrock, de Dedenroth, de Freisleben, de Hulsen; le général-major de cavalerie de

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