CHAPITRE XXIX
leurs faveurs et de tâcher de former avec elles des liens secrets, c'est l'habitude où l'on est ici de les éloigner, continuellement, des réunions. Les clubs sont très nombreux, et sous tous les noms possibles : casino, concordia, amitié, unité, etc..
Là, les hommes se réunissent pour fumer, boire et jouer. Mais ce n'est pas tout; les hommes ont encore l'habitude de fréquents dîners par souscription, à l'auberge ou dans les clubs, et chacun des bourgeois ou des fonctionnaires publics et militaires donne, pendant l'hiver, des dîners auxquels sont seuls convoqués les représentants du sexe fort. Enfin, grand nombre parmi eux donnent, également, des soirées d'hommes, pendant lesquelles on joue aux cartes, on boit, on fume et on soupe. Et c'est ainsi que ces bons habitants de Danzig s'habituent à se passer de la société des femmes, et qu'ils n'apprennent jamais la manière de leur parler et de se conduire en leur présence. C'est pourquoi ces grands buveurs et ces engloutisseurs de choucroute et de volailles prêtent facilement une intention secrète à tout représentant du sexe fort, surtout Français, qui, dans les réunions où les femmes sont invitéeS; trouve du plaisir à s'entretenir avec celles-ci et préfère leur gazouillement et leurs épaules nues à la conversation nulle des hommes et à l'odeur rance de tabac que leurs bouches vous lancent.
En résumé, tout Danzigois sait à peine ce que c'est que de causer avec des femmes. Où et comment, au reste, aurait-il pu l'apprendre?... Durant le temps des fiançailles, il voit une femme, sa promise, qu'il quitte rarement. Mais, à peine marié, il fait lui-même partie de toutes ces réunions d'hommes et laisse au logis sa jeune femme, de laquelle il reçoit, quasi chaque année, un enfant.
La plupart des Français que j'ai vus passer ici ont subi la conséquence des idées erronées des Allemands sur nous et de cette incapacité des Danzigois pour la conversation. Le comte de Grandesse, homme de fort bonne compagnie, qui s'était rendu à Danzig pour vendre le château de Montbrillant qu'il possédait dans les environs d'Oliva, a écourté son
séjour, de crainte d'affaires querelleuses suscitées par suite de son empressement de gentilhomme poli près de plusieurs jeunes Danzigoises; le comte de Circourt, revenant de Russie, a fui, lui aussi, au plus vite « ce pays de sauvages », préférant, me disait-il, sacrifier les intérêts qu'il y a, plutôt que d'y demeurer trois jours de plus. Mon chancelier, M. de Combles, lui, n'a pu s'en aller à temps. Soupçonné par des maris jaloux, et fort à tort, car le pauvre homme était, à son âge, incapable des « légères épreuves » dont parle dans ses mémoires le comte de Lion, le malheureux de Combles s'est fait une telle bile de tous les racontars et les cancans sur le compte de sa moralité, qu'il en est mort!... Pour ce qui est de moi, si la Providence veut que je trépasse dans ce maussade pays, ce ne sera pas des suites de soucis de ce genre, et, au surplus, j'ai, en connaissance de cause, résolu de borner mes rapports de société avec le beau sexe danzigois à ceux de quelques femmes d'officiers, d'allures et de sentiments moins allemands que les autres.
Mon prédécesseur à Danzig, M, de La Boutraye, a eu, dans le temps, bien des désagréments avec les maris de cette ville. Il est vrai que, pour lui, il y avait une raison particulière. Il était, en effet, aussi maladroit qu'il l'est dans sa correspondance et ses autres faits et gestes.
On m'a assuré au ministère, que le prénom de M. Bon de La Boutraye était Jean, et qu'il l'avait changé en celui de Jules, pour éviter la rencontre peu euphonique des mots Jean et Bon. Ce qui ne l'empêchait pas de crier sur les toits que sa femme, Mlle Bourdin, devait à son mariage d'avoir un beau nom. Ce propos faisait un peu rire. Un propos du même genre avait été tenu autrefois par M. de Moustier, disant que sa femme, Mlle de La Forest, qu'il regardait comme fort au-dessous de lui parla naissance, avait reçu, en l'épousant, le baptême d'un autre nom (1).
Envoyé au poste consulaire de Dublin, M. de la Boutraye
(1) Voir chap. V.