CHAPITRE XXIX
ne put réussir dans la société précieuse, élégante et colletmonté de cette grande ville. Ses manières vulgaires, son parler rude, sa loquacité fatigante, son manque de tact continuel le firent surnommer le Snob : il ne tarda pas à se déplaire à Dublin, De retour à Paris, il eut l'honneur d'être reçu par le Roi, à qui M. de la Boutraye rappela qu'il avait été consul à Danzig.
« Eh! quoi, monsieur! s'écria Sa Majesté en riant de bon cœur, seriez-vous le consul auquel les Polonais ont volé une montre? »
Cette exclamation du Roi se rapportait à ce que, dans plus de vingt dépêches, écrites à l'époque de la révolution de Pologne, et que, pour cette raison, Louis-Philippe avait lues, M. de la Boutraye, qui n'aimait pas les Polonais, avait cherché à démontrer qu'ils ne méritaient pas l'intérêt que la France leur avait témoigné, et citait toujours, à l'appui de son opinion, qu'un Polonais lui avait « volé une montre ». Aussi l'histoire de cette montre volée, revenant à tout propos comme une idée fixe, avait été l'occasion de quelques moments de gaîté entre le Roi et le ministre des affaires étrangères.
En voyant rire le Roi, M. de la Boutraye se lança, s'empara de la conversation, et l'aurait gardée deux heures durant, si le Roi ne lui eût pas dit, pour y mettre fin :
— « Mais, monsieur, il me semble que ce n'est pas la première fois que j'ai le plaisir de vous voir, et je crois vous avoir rencontré sous un autre uniforme, sans pouvoir me rappeler... »
— Sans doute, Sire. J'ai été, autrefois, colonel d'état-major de la garde nationale, et, en cette qualité, invité fréquemment aux bals de Mme la duchesse de Berry. Alors, l'avenir était large devant moi, et je m'attendais à poursuivre d'une manière plus brillante ma carrière politique; mais, depuis cette époque, mon étoile a pâli, tandis, qu'au contraire, celle de Votre Majesté a fait une ascension, toujours plus éclatante, et toujours jetant de plus éblouissants rayons sur le firmament de la politique!
— Très joli, très joli, monsieur... »
Et le Roi, stupéfait de l'aplomb et du pathos de son interlocuteur et peu charmé de cette comparaison, congédia M. de la Boutraye, lequel, enchanté d'avoir vu le Roi rire, n'eut rien de plus pressé que de venir raconter, dans les bureaux du ministère, son entretien avec le monarque. Personne ne voulut y croire, tant le manque de tact était flagrant; mais ce qui arriva confirma la vérité des paroles de M. de la Boutraye.
M. Désaugiers, directeur des consulats, de qui je tiens ces détails, ayant porté, sur un travail de nominations, M. de la Boutraye pour le poste de Palerme, reçut le projet approuvé par le Roi, mais vit le nom de la Boutraye biffé, avec la mention « à mettre à la retraite ». Le comte Mole dit à M. Désaugiers, que c'était, en effet, l'intention du Roi, et la sienne propre, que M. de la Boutraye ne fût plus envoyé à l'étranger, que c'était vraiment un trop ridicule représentant que la France avait en lui, partout où il paraissait. Alors, par la même occasion, le comte Mole conta à M. Désaugiers, que le Roi, qui n'avait pu s'empêcher de rire en se trouvant en face de « l'homme à la montre volée », lui avait gaîment répété tout son entretien avec M. de la Boutraye, sans oublier la comparaison des deux étoiles.
« Mais, avait ajouté le Roi, ce consul, par tout ce qu'il a dit sur les hommes et sur les choses qu'il a été appelé à observer, m'a paru tenir le langage d'un fou. Ce fou, puisqu'il a l'âge de la retraite, doit la recevoir. »
Ce comte de Circourt dont j'ai parlé plus haut, et qui avait pour femme une jolie et intelligente Russe, élevée en France, m'a raconté des faits fort curieux sur les procédés de gouvernement, la police, l'administration, le caractère et les mœurs de la Russie. De l'ouvrage du marquis de Custine, publié sous le titre de la Russie en 1839, il me disait, qu'il n'est pas vrai dans toutes ses parties, mais que les idées générales en sont exactes (1), ainsi que ses affirmations sur la façon dont s'écrit l'histoire en Russie.
(1) Dans la Russie en 1839, le marquis de Custine semble, au reste, avoir parfois cherché le scandale plutôt que la peinture vraie des mœurs, et.