CHAPITRE XXX
La secte des Mucker. — L'affaire Finkenstein. — Le général de Below. — Une de ses conversations avec l'ex-prince royal de Prusse (Frédéric- Guillaume IV). — Idées politiques de Frédéric-Guillaume IV. — Inquisition et tracasseries de la police russe. — Mlle LoUa Montés. — Voyage de l'ingénieur français Leroux en Russie. — Un descendant des Jagellons privé de la noblesse. — Propos du lieutenant-général de Rùchel-Kleist sur l'éventualité d'une guerre entre la Prusse et la France. — Conversation avec M. de Jordan. — Fanfaronnades des journaux allemands.
— La mission de M. de Liéven à Constantinople. — Le chansonnier Hoffmann de Fallersleben. — Mon entrevue avec Frédéric-Guillaume IV en juin 1843. — Froideur du roi de Prusse envers le consul de Russie.
— Autre entrevue avec Frédéric-Guillaume IV (août 1844). — Mes idées sur la Prusse. — Chansons antifrançaises. — Un espion du Tzar.
— « Tout entière à sa proie attachée ».
Danzig, décembre 1844.
Après avoir noté la plupart de mes souvenirs personnels depuis mon arrivée à Danzig, je vais continuer ce journal en consignant ici, et en suivant autant que possible l'ordre chronologique, des faits d'un intérêt général, et, en quelque sorte, d'un intérêt historique, concernant les événements publics ou les individus; faits qui, en grande partie du moins, ont du reste trouvé place dans ma correspondance officielle.
Voici, d'abord, au sujet de la secte des Miicker (1), quelque
(1) Tout en admettant les anciennes Ecritures, tout en reconnaissant Jésus-Christ pour le Messie, tout en considérant les Evangiles de ses disciples comme des livres saints et sacrés, les Miicker prêchent la venue d'un nouveau messie régénérateur. Celui-ci doit naître de l'homme et de la femme, selon les voies ordinaires de la nature, mais sans que les sens interviennent dans cette venue, autrement que comme des instruments nécessaires et passifs, sous l'inspiration de î'Esprit-Saint. Les hommes et les femmes qui, à cette époque (1835), étaient à la tête de l'association et se considéraient comme des élus, c'est-à-dire parmi ceux où l'Esprit-Saint devait choisir le père et la mère du nouveau messie, paraissaient, dans leurs réunions secrètes, sans aucun vêtement, de façon à habituer leurs sens
chose de curieux qui se passa, en 1835, à Kœnigsberg. Je tiens le fait de M. de Schœn, ministre d'Etat, président de la province de la Prusse orientale, qui résidait à Kœnigsberg, où les Miicker avaient établi le siège principal et directorial de leur association. M. de Schœn avait été chargé par le feu roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III, de détruire cette secte, lorsqu'elle commença à s'étendre et qu'éclata l'indignation générale soulevée par leur doctrine.
Portés au piétisme, dont la secte des Mûcker est un dérivé, le comte et la comtesse de Finkenstein étaient entrés dans cette bizarre association, sans en connaître toutefois ces conciliabules secrets où certains adeptes, hommes et femmes, se réunissent absolument nus (1). Une fois membre de l'association, le comte de Finkenstein, grand propriétaire foncier, se trouva en face d'embarras d'argent, et, en vertu des statuts de la secte, il eut recours à la caisse des Miicker. Il souscrivit des obligations, mais, à l'époque de l'échéance, il ne fut point en mesure de payer ses billets. Les chefs de la secte n'exigèrent pas le payement et laissèrent le « cher frère » libre de le différer, à condition de continuer la remise des intérêts.
Or, il paraît que l' Esprit-Saint avait, de l'avis des Mûcker, la faculté de choisir la mère du nouveau messie en dehors des femmes membres des fameux conciliabules secrets. En effet, la jeune et ravissante comtesse de Finkenstein reçut, un jour, de la part du chef des pieux croyants, une sommation mystique lui ordonnant, au nom de l'Esprit-Saint, dont elle était « la glorieuse et pure élue », de se rendre dans la salle des réunions secrètes pour travailler au grand œuvre de la régénération, et, d'accord avec le « frère » désigné à cet effet, d'y accomplir, devant les adeptes, l'acte de procréation du messie... Etonnée, à bon droit, de recevoir un pareil message, la comtesse de Finkenstein remet le billet à son mari. Ce dernier va aux informations, apprend ce dont il s'agit, et, indigné, refuse.
à rester muets et à pouvoir accomplir, en quelque sorte, passivement, l'acte de procréation. (Note de l'auteur, 1844.) (1) Voir renvoi précédent.