CHAPITRE XXX
Aussitôt l'anathème est lancé sur sa tête; il est exclu comme « mauvais frère », sans foi, sans dévouement, sans piété, de la secte des Miicker, et reçoit, dès le lendemain, la sommation légale, sous peine de poursuites judiciaires, de rembourser immédiatement les sommes considérables qu'il doit à la caisse de l'association. Fort embarrassé, le comte de Finkenstein va confier son aventure à son amie et parente, la comtesse de Dohna (1). Séduite par les prédictions publiques des Miicker, et n'ayant envisagé que certains côtés de la nouvelle secte, la comtesse de Dohna s'y était associée. Stupéfaite et justement écœurée de ce que lui révèle son parent, la comtesse de Dohna fait remettre sur l'heure au comte de Finkenstein la somme dont il a besoin pour se libérer, et, en même temps, écrit aux chefs de la secte pour leur manifester son indignation et leur faire connaître qu'elle n'entend plus faire partie de l'association.
Tenue secrète pendant quelque temps, cette affaire finit cependant par arriver aux oreilles du public. Elle eut un grand retentissement. Le roi Frédéric-Guillaume III fut d'autant plus indigné, qu'il s'était jusque-là montré favorable aux piétistes. Il ordonna à M. de Schœn une enquête sévère : les réunions de la secte des Miicker, publiques ou secrètes, furent interdites, comme ennemies de la religion chrétienne et de la morale, et les ecclésiastiques qui en faisaient partie furent suspendus et privés* de leurs appointements.
L'enquête poursuivie par M. de Schœn lui fit connaître tous les détails qui précèdent sur la tenue des conciliabules
(1) La comtesse de Dohna était la femme de ce lieutenant-général comte de Dohna qui, au mois de décembre 1839, succéda au général de Natzmer dans le commandement du 1" corps d'armée à Kœnigsberg. Le comte de Dohna avait été envoyé en France, en 1837, à l'époque du camp tenu à Compiègne par Mgr le duc d'Orléans. C'est un fort bel homme, mais d'assez peu de capacités, au sujet duquel le général de Below, qui se piquait de quelques connaissances en littérature française, m'envoya, un jour, les vers suivants :
Belle tête, dit-il, mais de cervelle point. Illustre nom, Dohna, mais de mérite peu.
{Note de l'auteur, 1844.)
secrets, et le mit bientôt sur la trace de nombreuses escroqueries. L'affaire, dans son ensemble, fut portée devant les tribu naux; mais, malgré tout, les journaux ne parlèrent que peu ou point du tout de cette pasquinade, dont on chercha à ensevelir l'existence dans le secret, par égard pour les familles nobles dont les noms ont été salis par cette ridicule histoire.
Aujourd'hui (1844) la désignation de Mûcker est encore en usage, mais elle ne s'applique plus que, dans le langage un peu sarcastique, aux piétistes exagérés (1). Or, les piétistes ne sont pas généralement bien vus en Prusse, quoiqu'on sache que le roi Frédéric-Guillaume IV a, tout comme son prédécesseur, des tendances marquées vers ces idées, et qu'on ne craigne, même, qu'il ne finisse par être dominé et circonvenu par la propagande piétiste qui s'est établie à Berlin, sous la protection immédiate du monarque, en quelque sorte.
Au mois de mars 1838, le colonel de Below fut nommé général et aide de camp de Sa Majesté Prussienne, et quitta Danzig pour Berlin. Je ne regrettai pas uniquement, à titre d'ancien ami, le départ de M. de Below, dont l'avancement, comme tel, me réjouit, mais j'eus lieu de le déplorer, sous le rapport des utiles renseignements que je recevais de lui, soit comme grand propriétaire, membre des Etats provinciaux, soit comme homme du monde, dont les relations avec la société prussienne étaient fort étendues. Sa correspondance avec un grand nombre de personnes fixées à la Cour par leurs fonctions était, pour moi, une source d'informations curieuses, où j'ai, quelquefois, puisé des indications qui n'ont peut-être pas été dénuées d'intérêt pour le gouvernement de mon pays.
Les hautes relations de i\L de Below à Berlin, où il faisait de fréquents voyages, le mettaient en mesure de me révéler, dans nos conversations d'amis, des détails sur des faits intérieurs de Cour, dont l'existence n'était connue que des per-
(1) Le terme de Miicker est un nom de moquerie, en quelque sorte. Il vient du verbe allemand muchen, qui peut s'appliquer à toute personne qui, la tête baissée, les yeux fixés sur le sol, semble absorbée dans une profonde méditation. (Note de l'auteur, 1844.)