‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 116 sur 223 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

sonnes appartenant à l'intimité des princes. Je vais consigner ici quelques particularités relatives au prince royal d'alors, aujourd'hui Frédéric-Guillaume IV, qui m'ont paru mériter d'être recueillies. La conversation entre le prince royal et M. de Below, à laquelle j'emprunte ce qui suit, remonte à l'époque de la mort du général de Witzleben (1837), ministre de la guerre, ami et confident du roi Frédéric-Guillaume III, aussi longtemps que vécut le général.

« Witzleben est mort — c'est le prince royal qui parle — et, avec sa mort, est partie ma rancune; mais je lui ai toujours su mauvais gré d'avoir persuadé à mon père que je ne partageais pas ses vues politiques, depuis les événements de juillet, en France. Il lui avait, en outre, persuadé que je désirais la guerre. Moi, vouloir la guerre!... Et dans quel but?... Pour y jouer le rôle d'un général d'armée?... Mais, avec ma mauvaise vue, qui ne porte pas à trois pas devant moi, je ne puis prétendre au rôle de prince conquérant, ni à celui de roi guerrier, dans un temps où les princes doivent commander les armées qu'ils envoient au combat... Serait-ce alors pour combattre un principe politique, dont l'adoption dans un pays voisin ne menaçait pas absolument le repos public dans les Etats prussiens, auxquels, avant tout, je dois penser?... Mais une bonne administration et des mesures gouvernementales qui attachent les peuples au trône, en favorisant leurs industries, en accroissant leurs richesses, en élargissant la base de l'aisance générale, seront plus utiles qu'une guerre pour empêcher ce principe de travailler les esprits, au point d'amener la perturbation du bonheur public et de donner des inquiétudes au trône!... Certes, quand l'intérêt bien positif de l'Etat en dépendra, ou que l'honneur de la nation le réclamera, je ne craindrai point de faire la guerre; mais, en principe, je la redoute, pour la perturbation, pour les secousses, pour les malheurs, pour la longue agitation qui marchent à la suite; et, en outre, mes goûts personnels me portent à ne la point aimer. Toutes les dépenses que la guerre occasionne sont un vol fait aux travaux utiles du pays, ainsi qu'à la protection

et aux encouragements qu'on doit accorder aux beaux-arts et à l'industrie, que j'aime. Le temps, lui-même, que la guerre, la vilaine et cruelle guerre, réclame pour la préparer, pour la conduire, puis pour réparer les maux qu'elle a engendrés, même quand elle a été heureuse, ne peut que me détourner, d'une manière forcée et pénible, des occupations littéraires et scientifiques, ainsi que des études d'administration publique, que, toujours, je préférerai à toutes choses. »

Bien que Frédéric-Guillaume IV ait pu manifester, parfois, des opinions aristocratiques prononcées, et son désir de favoriser les familles nobles, en leur confiant les premiers emplois de l'administration publique, et bien, qu'au fond, il donne la préférence aux gouvernements absolus sur les gouvernements représentatifs, ses principes sont modérés, si j'en juge par plusieurs traits de conversations intimes qui m'ont été rapportées. Ses idées sont surtout moins absolutistes que celles de ses frères, grands partisans du gouvernement russe. Mais, je le répète, le roi de Prusse désire que les noms historiques ne disparaissent pas du souvenir de la génération actuelle et des fastes futurs de la monarchie, derrière la quasi-pauvreté qui atteint aujourd'hui un grand nombre de familles nobles. Aussi ne pouvant recréer pour elles la position et la fortune que le temps a fait disparaître, il protège, du moins, leur entrée dans les fonctions publiques. Et c'est ainsi que les Alvensleben, les Arnim, les Rochow, etc., sont entrés dans l'administration, et y ont fait une carrière rapide, sous le patronage du prince royal, qui leur a continué sa faveur, comme Roi.

Frédéric-Guillaume IV veut qu'un roi gouverne, mais il veut aussi qu'un roi étudie les besoins du pays et du siècle, et que les actes de son administration soient basés sur ces besoins. Il veut encore qu'une certaine mesure de liberté soit étendue à tous les administrés, et que le gouvernement soit ferme, mais paternel. Bien que, personnellement, il aime l'empereur Nicolas, il n'est nullement approbateur du gouvernement russe, ni pour l'administration intérieure, ni pour les vues

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