‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 117 sur 223 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

présentes et futures de cette autocratie en ce qui concerne sa politique étrangère, qu'il voudrait voir exclusivement dirigée sur l'Orient, et qu'il craint pour l'Europe.

Un dernier mot sur les idées du roi de Prusse. A l'époque du soulèvement des Grecs, le futur Frédéric-Guillaume TV plaidait en leur faveur contre M. Ancillon et le général de Knesebeck. Il appelait ceux-ci « mes chers Turcophiles », dans des entretiens qui étaient si animés que, souvent, les interlocuteurs se séparaient fâchés. Un soir, notamment, la princesse royale, qui s'était déjà retirée, fut, bien qu'à moitié déshabillée, sur le point de rentrer précipitamment, effrayée qu'elle était de la chaleur de la discussion et du bruit qu'avait occasionné le général de Knesebeck, en frappant avec colère la table du poing. Le lendemain, le prince royal retint à dîner les deux « chers Turcophiles » qui l'avaient quitté, la veille, de fort mauvaise humeur,- et la discussion recommença, le prince s'étant mis à lire, pour exciter un peu ses amis, quelques fragments de lord Byron en faveur des Grecs.

Dans l'automne de l'année 1838, je vis, retour de Russie, un M. Charles Bernard, fils du maire de Bourg, lequel a été membre de la Chambre des députés et aide de camp du général comte Puthod. M. Charles Bernard me conta de la Russie des faits conformes à ce qu'en disent tous les voyageurs, concernant l'inquisition incessante de la police, et la nécessité d'avoir, sans cesse, l'argent à la main, pour payer le moindre service, la moindre facilité de la part des agents subalternes de l'administration publique. De cette surveillance continuelle d'une police aux cent yeux entourant les étrangers en Russie, voici des exemples qui m'ont été cités par M. Gnéau de Réverseaux, qui, en 1838, séjourna à Danzig, revenant de Varsovie.

A Varsovie, M. Gnéau de Réverseaux était entré, avec un ami, dans un bal public, où devait se trouver le gouverneur de la Pologne, le prince Paskewitsch, à qui il était recommandé, et qu'il était fort désireux de voir. Il se penche, à un certain moment, à l'oreille de son ami, et lui dit à mi-voix : « Mais, où

est donc ce farceur de prince Paskewitsch? » Le lendemain, M. de Réverseaux est mandé à la police, qui lui demande de s'expliquer sur l'épithète qu'il a accolé au nom du gouverneur : il eut beaucoup de peine à se tirer d'affaire et dut quitter Varsovie dans les vingt-quatre heures.

A la même époque, malgré l'appui du prince Paskewitsch lui-même, Mlle Lolla Montés, danseuse espagnole, se disant fille d'un général de don Carlos, ne put échapper aux vexations de la police russe. Elle se rendait à Pétersbourg et s'était arrêtée à Varsovie. Jeune et très jolie, Mlle Montés montrait un esprit décidé et des manières un peu hardies. Le colonel Ahranovitch, chef de la gendarmerie de Varsovie et chargé de la police des théâtres, crut pouvoir mettre aux représentations de la danseuse un prix, que celle-ci, sage alors, dit-on, ne voulut pas accorder. De là, difiîcultés sans fin de la part du colonel. Mlle Montés se présente au palais du gouverneur et obtient l'ordre nécessaire pour les représentations, auxquelles le prince Paskewitsch, devant s'absenter momentanément de Varsovie, ne pourra assister. Une cabale se monte contre la jolie danseuse; elle s'arrête alors au milieu de ses exercices chorégraphiques, s'avance sur le bord de la scène et désigne au public, comme auteur de la cabale, le colonel Abranovitch, placé dans la loge qu'elle montre du doigt. Charmé de l'occasion de manifester son mauvais vouloir contre un fonctionnaire russe qui abuse de son autorité, le public polonais jette des clameurs et fait un affreux tapage : le désordre est bientôt à son comble, tout est brisé dans la salle. Dans la nuit, Mlle Lolla Montés est enlevée, et reconduite, escortée par la gendarmerie, jusqu'à la frontière prussienne. De retour à Varsovie, le prince Paskewitsch se montra fort irrité contre le colonel Abranovitch, mais il était trop tai'd pour rien réparer. La police russe mit, du reste, ce tumulte au théâtre sur le compte d'une impertinence faite au public parla jolie danseuse; ce qu'on crut, en général, car on savait Mlle Montés fort indépendante de manières et des plus énergiques dans ses propos. Peu de temps auparavant, à Berlin, elle avait cravaché au

visage un gendarme qui s'était permis de saisir la bride de son cheval, alors que ce gentil dragon féminin caracolait sur le terrain d'exercices devant les troupes de la garnison. Mais voici quelque chose de tout récent. Au mois de décembre de cette année (1844), M. Leroux, ingénieur de la marine, en résidence à Brest, est arrivé à Danzig, après avoir rempli en Russie la mission qui lui avait été confiée par le ministre secrétaire d'Etat au département de la marine. Au milieu des démonstrations de politesse qui lui ont été faites et des facilités apparentes qui lui ont été accordées pour visiter et examiner les établissements, il a été l'objet d'une surveillance attentive, qui ne l'a quitté qu'à la frontière, et qui lui a fait éprouver, comme à tout voyageur sortant de Russie, une espèce de sentiment de bien-être.

A Saint-Pétersbourg, où l'on croit, qu'en disant belles et parfaites toutes les institutions publiques, le voyageur les prendra pour telles, on ne tolère que bien difficilement un examen approfondi de la part de tout homme auquel sa position et sa science doivent donner un coup d'oeil sûr et juste de ce qu'il voit. Avec de grands dehors de politesse, on a donc fait voir, à peu près et rapidement, à M. Leroux, les établissements de la marine, et on a cherché à le persuader, d'ailleurs, que l'état des glaces sur la Neva s'opposait "à ce qu'il pût visiter ceux de Cronstadt. En montant en voiture publique à Saint-Pétersbourg, pour se diriger vers la Prusse, il a vu s'établir à côté de lui un colonel de police, homme de fort bon ton, « voyageant pour ses affaires personnelles », et qui, avec les mêmes démonstrations de politesse et d'obligeance des fonctionnaires pubUcs de Russie, s'est toujours trouvé, par les plus grands des hasards, avoir à s'arrêter précisément là où M. Leroux avait à s'arrêter lui-même. Et, coïncidence véritablement surprenante, ce fonctionnaire russe avait « dans l'intérêt de ses affaires personnelles » à faire, jusqu'à la frontière russe, exactement la même route que celle suivie par l'ingénieur français!...

On est très antirusse à Danzig, et les habitants de cette

ville manifestèrent bruyamment leur joie, en apprenant la nouvelle de la mauvaise issue de l'expédition moscovite de Chiva. « Au reste, disait-on couramment, le gouvernement russe, qui ne compte pour rien la vie des hommes, n'espérait pas réussir. Cette première campagne n'était qu'un essai, qu'une sorte d'étude, et, comme elle devait coûter beaucoup d'existences, le Tzar a eu soin d'envoyer un grand nombre de Polonais à l'armée d'expédition. »

Parmi les Polonais employés dans les armées du Caucase, se trouvait alors un noble descendant des Jagellons, ce charmant prince Roman Sangusko, que j'avais autrefois bien connu, à Berlin, quand il avait une quinzaine d'années (1). Compromis dans les complots polonais, le prince Roman s'était vu privé de la noblesse par l'empereur de Russie. Un descendant des Jagellons, privé de la noblesse!... Que peut la volonté d'un Tzar, si absolue qu'elle soit, sur l'opinion publique, en pareille matière?... Après que le prince Roman eut fait cinq à six ans de services comme simple soldat, le Tzar, sur la demande instante que lui en adressa Mme de Metternich, pendant le dernier voyage de ce monarque à Vienne, consentit à le pourvoir d'un grade d'officier, mais sans que le prince pût reprendre ses titres et ses droits de gentilhomme. Je le répète, je conserve une respectueuse affection à l'empereur Nicolas, et je ne puis m'empêcher d'écrire que ceci est tout simplement absurde.

Bien qu'il soit connu que Frédéric-Guillaume IV fera tout son possible pour maintenir la paix, dès son avènement au trône (1840), en Prusse on craignit la guerre avec la France. L'entourage du monarque était, en effet, fort mal disposé pour notre pays; et l'on peut nommer parmi tous ces personnages, ennemis acharnés des gouvernements représentatifs et ayant un grand empire sur la mobilité du Roi : la Reine, les princes frères du Roi, MM. de Rochow, d'Alvensleben, de Knesebeck, et de Natzmer (2).

(1) Voir chap. iv.

(2) Ceci m"a été dit par M. de Jordan, lui-même, à mon passage à Dresde, lorsqu'en 1840, je revenais des eaux de Franzensbad. (Note de l'auteur, 1844.)

Au mois d'octobre 1840, je recueillis un propos, auquel la situation de son auteur donne une grande valeur. Le lieutenant-général de Riichel-Kleist, gouverneur de Danzig depuis plusieurs années, avait été précédemment, et durant douze ou quinze ans, général divisionnaire en Poméranie, et placé, de ce fait, en rapports immédiats, personnels et fréquents avec le prince royal, aujourd'hui Frédéric-Guillaume IV.

Ce général a souvent entendu l'ex-prince royal exprimer ses opinions sur les événements publics. Or, il me racontait — c'était le 16 octobre 1840, j'ai noté la date exacte — qu'en 1830, le prince royal lui avait dit ceci, qu'il lui avait répété plusieurs fois dans la suite :

« Selon lui, si jamais quelques différends propres à faire éclater la guerre entre la France et la Prusse venaient à s'élever, la politique de la Prusse devrait être, avant de faire aucuns préparatifs de guerre, d'attendre que la France eût forcé, avec ses armées, le territoire prussien. Car, ajoutait-il, de nos jours une guerre contre la France ne pourrait être faite avec énergie et sentiment national de la part du peuple prussien, que si la France se donnait le tort, aux yeux des Prussiens, d'attaquer la première. »

En me rapportant ce propos, qui, ainsi que je l'ai dit, s'est produit plusieurs fois dans la bouche du prince, actuellement roi de Prusse, le général de Ruchel-Kleist voulait me persuader que, malgré le traité du 15 juillet 1840 (1), Frédéric- Guillaume IV, à moins d'être entraîné par des circonstances qu'on ne saurait prévoir, resterait neutre au milieu d'une lutte européenne qui prendrait son origine dans les événements d'Orient, et qu'il garderait la neutralité jusqu'à ce que nos armées envahissent le territoire prussien.

« Et, quant à présent, continua le général de Rûchel- Kleist, malgré les inquiétudes de guerre qui agitent les esprits, malgré la pensée que l'on semble généralement avoir que cette guerre est désirée par la nation française, le Roi est fidèle au

(1) Traité signé à Londres, pour régler les affaires d'Orient entre le sultan et le vice-roi d'Egypte Méhémet-Ali. {Note de V auteur, 1844.)

principe qu'il a énoncé. Il ne se fait chez nous aucun préparatif. Loin de là, et, comme tous les ans, le tiers des soldats a été renvoyé dans ses foyers. Il est vrai, — et vous le savez aussi bien que moi — qu'en Prusse, au moyen de notre admirable institution de la landwehr, il faudrait bien peu de jours pour réunir, équipée, habillée, exercée, une armée de 500,000 hommes de vingt à trente-deux ans, sans compterles garnisons qui seraient fournies par les Allemands de trente-trois à cinquantecinq ans. Sachez que nos magasins renferment au grand complet les uniformes et les armes de la landwehr, que les régiments possèdent ceux de la « réserve », et que nos arsenaux sont remplis de fusils et de sabres de rechange, de canons nouveaux et de projectiles; sachez aussi que notre cavalerie et notre artillerie sont bien montées, habiles aux manœuvres... N'en doutez pas, monsieur, tout ceci est, dans tous les points, rigoureusement exact; et, s'il est vrai de dire que si la guerre portée par la Prusse contre la France serait antipathique à la nation, elle serait, par contre, faite avec un enthousiasme extrême et adoptée avec un esprit patriotique, qui réveillerait d'anciennes rancunes, si les Français, attaquant les premiers, annonçaient le désir de reprendre les provinces du Rhin. De là cette chanson nationale et populaire sur le Rhin, chanson assez niaise, comme mots et comme idées, mais, qu'au besoin, nous nous empresserions tous de trouver belle quand il s^ agirait de réchauifer la haine contre la France (1)... Sachez, toutefois, que le plus grand nombre des Prussiens verraient avec un profond chagrin que la France commençât la guerre contre nous. Car cette circonstance du « besoin de la défense » éloignerait indéfiniment, pour la Prusse, le moment où les vœux de Constitution et à^Etats généraux pourraient être entendus... Mais, je le dis encore, si notre souverain — ce que personne ne veut, d'ailleurs, admettre comme possible — appelait les populations aux armes, sans que la France eût commencé à envahir le territoire, il le ferait contre le gré de la

(1) Notamment, le roi de Bavière, qui nous hait de toutes ses forces. (Note de l'auteur.)

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