‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 118 sur 223 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

nation, et, du moins, ne saurait le faire, sans des promesses pour l'avenir, qu'il faudrait réaliser au retour de la paix (1)... »

Ces propos du général de Riichel-Kleist me rappellent une conversation, dans laquelle, au mois de mars 1840, je m'étais trouvé engagé familièrement avec un des hommes d'Etat de la Prusse, que je connais depuis vingt-huit ans, et qui, depuis plus longtemps encore, prend une part active à la politique et à l'administration de son pays. Je veux parler de M. de Jordan, ce diplomate retors, avec lequel j'avais eu, à Dresde, en 1824, maille à partir, au sujet de M. Victor Cousin. En 1840, je le vis à Tœplitz, puis je le revis à Dresde, à mon retour de Franzensbad : comme seize années avant, il était ministre de Prusse en Saxe et venait d'accomplir la cinquantième année de son entrée au service et de célébrer ce qu'en Prusse on nomme son jubilé de serviteur de l'Etat.

Après m'avoir entendu m'exprimer, avec éloge, sur les améliorations nombreuses que j'ai trouvées introduites en Prusse, lorsque j'y suis revenu en 1835, après avoir été éloigné de ce pays pendant douze ans seulement, M. de Jordan, grand protecteur d'un système qu'il a aidé à créer et à étendre, n'a pas manqué de me parler de V Association douanière ou ZoUwerein.

— « Ce n'était qu'un nain, en naissant, me dit-il, mais, grâce à ses pères nourriciers, il est devenu géant (2).

— Et avec lui, répliquai- je, vous avez, en dépit de la dissolution de 1806, recréé, au profit de la Prusse, un nouvel empire d'Allemagne.

(1) Les hallucinations politiques de la France en 1848, et les niaiseries de Francfort-sur-le-Mein, à la tète desquelles l'archiduc Jean s'est laissé placer, ont amené la Prusse à s'empêtrer d'une constitution représentative. Je croyais, je l'avoue, que les niaiseries de Francfort, en tombant, auraient apaisé la manie des constitutions représentatives en Allemagne. (Note de l'auteur, 1851.)

2) Le libraire Cotta, de Stuttgard — qui fut, au congrès de Vienne, chargé par les libraires de l'Allemagne de solliciter une loi sur la propriété des éditeurs — est le premier qui ait donné l'idée de V Association. Il ne s'agissait encore que des intérêts de la librairie. Sa pensée, qu'il fit adopter aux ministres prussiens, donna naissance — mûrie par eux — au système actuel d'association des douanes. (Note de l'auteur.)

— Comme tous les Français, s'écria vivement M. de Jordan, vous voyez de la politique et des alliances offensives et défensives partout et dans tout! Non, les haines sont éteintes dans les cœurs. La gloire militaire a eu son temps, et l'esprit de conquête n'existe plus que dans les jeunes têtes sans expérience, qui rêvent le Rhin comme frontières naturelles de la France, Les intérêts matériels dominent, aujourd'hui, la société devenue plus égoïste; ils dominent, surtout, la nation allemande où les idées libérales en politique n'ont encore passé qu'autour de quelques cerveaux d'écoliers, et où les idées saines d'amélioration et d'industrie sont générales. C'est tout cela qu'il y a dans V Association qu'un grand élément commercial, dont tous les Etats du nord de l'Allemagne profiteront, dont la Prusse, il est vrai, profitera surtout, car ses fabriques sont plus nombreuses que celles de tous les autres Etats associés ensemble, et tous les jours le marché pour leurs produits s'agrandira... Jusqu'à présent, le trésor royal, il faut bien le dire, n'a pas retiré de V Association tout l'avantage qu'on avait espéré d'abord, et ne le retirera même pas de longtemps peut-être (1). Nous avons, en effet, de petits princes enclavés qui mourraient de faim sans nous : ce sont les premiers-nés de notre système, et comme ces premiers-nés ne grandissent • pas, il nous faut bien, comme aux enfants auxquels on donne à boire pour leur fermer la bouche, leur jeter les quelques millions de thalers dont ils ont besoin. Avec le temps et la paix, cjue la sagesse de notre Roi nous conservera, nous ne nous apercevrons pas de cette petite rente de bon voisinage, car les profits s'élargiront, je n'en doute pas... »

Un an après cette conversation avec M. de Jordan, j'eus occasion d'appeler l'attention du ministre sur le ton et les fanfaronnades de certains journaux des provinces rhénanes (2).

L'un de ces journaux établissait que l'Allemagne pouvait facilement réunir, au premier roulement de tambour, une armée de 2 250 000 hommes, se décomposant en 675 000 sol-

(1) Ce qui n'est plus, actuellement. (Note de V auteur, 1844.)

(2) Dépèche du 8 mars 1841.

dats de l'active et 1 575 000 de la réserve. Cette feuille s'écriait:

« Allemands, avec de tels moyens, ne devons-nous pas rire des prétentions que pourraient avoir les Français, de reprendre le Rhin pour frontière de leur empire?... Aurions-nous même, à nous effrayer d'une alliance franco-russe?... Ne pourrions-nous pas faire front des deux côtés?... Que peut donc nous faire la France, en nous menaçant de sa paix armée, et la Russie avec ses frontières hermétiquement closes?... Sans doute, le poids d'une forte armée allemande à entretenir sur pied est lourd; mais voyez la Prusse! Son armée est considérable. Ses finances en sont-elles pour cela en moins bon état que les nôtres?... Son industrie agricole, son industrie manufacturière, son commerce souffrent-ils du système militaire qui oblige tous ses citoyens à passer par l'armée? Hélas! L'Allemagne, placée au centre de l'Europe, n'est que trop réellement le champ de bataille sur lequel se décident les grands événements militaires. C'est sur le sol allemand que les armées ont combattu pour la succession espagnole, que les Anglais et les Russes ont combattu la Révolution française; et c'est aussi sur son sol que les armées ennemies auraient cherché à se rencontrer, si un souverain moins sage que le roi Louis-Philippe, sur le trône français, n'avait pas arrêté, avant leur naissance, les dévastations qu'aurait pu faire naître, en Europe, la désobéissance d'un pacha d'Egypte à son prince suzerain!... Mais, avec nos deux millions de combattants, n'aurions-nous pas pu arrêter ces armées sur nos frontières?... Quand on veut la paix, on ne doit pas craindre la guerre. Acceptons partout l'admirable système prussien, et nous serons invincibles!... »

Un autre journal disait :

« Quant à nous. Prussiens, tout chez nous est préparé. L'armée est organisée dans toutes ses parties : qu'un ordre subit soit donné, il pourra être exécuté de suite, et, journellement, l'on augmente les moyens... »

Dans le courant du mois de mai 1841, un notable négociant de Brest, M. Kerjégu, revenant de Russie, me fit le récit suivant.

Il voyageait avec un colonel russe, de la garde impériale. Dans une auberge de Gourlande, ces messieurs rencontrèrent M. de Lieven, aide de camp du Tzar. Les deux officiers, vieux amis, eurent ensemble un entretien que, dans la suite du voyage, le compagnon de M. Kerjégu se laissa aller à lui rapporter, et voici, en résumé, ce que dit le colonel : « La mission de ^L de Lieven à Constantinople, dont il n'était de retour que depuis quelque temps, aurait eu pour but de préparer quelque événement propre à faire reprendre à l'Empereur, dans l'Orient, une influence qu'il y avait perdue... L'Empereur serait très mécontent du rôle qu'il a joué depuis le traité de juillet... L'influence anglaise l'irrite; il voudrait faire naître quelque nouveau sujet de mécontentement entre le. sultan et Méhémet-Ali... Le Tzar profiterait de la circonstance pour amener le Sultan à se replacer sous le protectorat de la Russie... »

Ce même colonel russe disait encore avoir appris, d'une manière certaine, que l'empereur Nicolas était fort mécontent des mesures adoptées par le roi de Prusse, en ce qui concerne les Etats provinciaux : « Mon beau-frère, aurait-il dit, se conduit comme un fou : il fait de la sensiblerie comme une vieille femme, en rappelant dans ses Etats, aux affaires, les démagogues que son père avait eu le bon esprit d'en éloigner... »

Au début de l'année 1843, je reçus une lettre étrange d'un M. Hoffmann de Fallersleben. Cet individu, poète et professeur à l'Université de Breslau, venait d'être renvoyé, sans pension de retraite, pour les lieder (chansons) qu'il avait publiées sous le titre de Chansons noji politiques, et qui avaient fait quelque sensation. M. Hoffmann de Fallersleben m'envoyait une de ses chansons, en m'écrivant : « A vous. Français si distingué par votre situation, votre éducation, votre instruction et votre esprit, je remets avec tranquillité l'examen de cette chanson. On m'a dit que mes chansons sont politiques : on m'a dit aussi qu'elles rappellent vos chansons de Déranger?... Qu'en pensez-vous, monsieur?... Ce serait un

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