‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 119 sur 223 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

grand honneur pour moi que cette ressemblance avec votre grand poète... »

Dans le spécimen que m'adressait le chansonnier prussien, on lisait ces vers, qui sont une épigramme dirigée contre son souverain, sans le nommer :

Ein Kœnig soU nicht hitzig sein; Ein Kœnig soll nicht witzig sein, Er soll auch nicht Alt Fritzig sein.

La signification de ces vers est la suivante :

Un roi ne saurait être emporté;

Un roi ne doit pas faire du bel esprit.

Un roi ne doit pas trancher du vieux Fritz.

Il faut ajouter que, dans la langue populaire, on désigne encore Frédéric II sous le nom de Aller Fritz (le vieux Fritz).

La question du sieur Hoffmann de Fallersleben m'embarrassa un peu, je l'avoue. Je pouvais ne pas lui répondre, mais je tenais à rabaisser quelque peu l'importance que s'attribuait ce mauvais chansonnier. Or, comment et que répondre, moi, représentant officiel d'un pays ami prés de ce gouvernement que chansonnait le poète?... J'adoptai un biais; j'allai trouver M. de Blumenthal, président de la régence de Danzig, que je savais en relations avec le sieur Hoffmann de Fallersleben, et je lui dis, en lui montrant la lettre et la chanson qui m'étaient adressées :

« Ce sont bien là des chansons politiques, tout comme celles de notre Béranger; mais voilà le seul point commun, je crois, entre les deux poètes. »

J'ai toujours eu une piètre estime pour Béranger, ce « grand poète » aux vers faciles, flattant toujours l'opinion publique; mais, commue Français, je n'étais pas fâché de faire comprendre à M. de Blumenthal la différence entre les deux talents, différence que je n'avais pas de peine à juger favorable à mon compatriote.

Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV séjourna à Danzig

du 2 au 4 juin 1843. Il ne tint point de lever et n'accorda point d'audience particulière. Une seule exception eut lieu et je fus assez heureux pour en être l'objet : Sa Majesté Prussienne me fit, en efîet, écrire par l'un de ses aides de camp, mon ami le général de Below, de me rendre au palais du gouvernement, une demi-heure avant tout le monde, désirant me recevoir en particulier comme une ancienne connaissance de Berlin (1).

Le Roi se montra avec moi d'une grande affabilité, me prenant plusieurs fois la main avec bonté, et prolongeant, pendant plus de vingt minutes, une conversation qui a passé en revue tous les souvenirs se rattachant au long séjour que j'ai fait à Berlin, comme secrétaire de légation. A diverses reprises, Sa Majesté Prussienne voulut bien me dire qu'elle me retrouvait avec un plaisir bien sincère, et que ma présence en ce moment auprès d'elle la reportait, avec un grand charme pour son cœur, vers une époque qu'elle regardait, sans aucun doute, comme la plus heureuse et la plus gaie de sa vie.

— « Notamment, me dit Sa Majesté, à l'année 1821, à l'époque du premier voyage de ma sœur, la Russe (2), à Berlin, pendant le séjour de laquelle nous avons eu tant de fêtes, de réunions, de comédies, auxquelles, mon cher Cussy, vous avez bien voulu prendre part (3)... Nous sommes du même âge (4). Alors, c'était l'heureux temps, n'est-ce pas?... Ah! les fraîches et jolies personnes qu'étaient Mmes de Hardenberg, de Heister, de Schlippenbach, de Bernstorfî et tant d'autres!... Et les admirables épaules de la belle Mme d'Alopéus (5)? Elles ont dû perdre de leur splendeur... »

Nous continuâmes sur ce ton durant vingt minutes, échan-

(1) Ce billet était rédigé en français, et ces mots, que je souligne ici, étaient soulignés. (Noie de l'auteur.)

(2) La princesse Charlotte de Prusse, alors grande duchesse Nicolas, aujourd'hui impératrice de Russie. {Note de V auteur.)

(3) Voir chap. xin à xi.

(4) Le roi Frédéric-Guillaume IV est né en 1795. Nous sommes donc, comme le Roi le disait, absolument du même âge. (Note de l'auteur.)

(5) J'ai déjà dit que la « belle » Mme d'Alopéus, devenue veuve, a épousé le prince Lapoukine. {Note de l'auteur.)

Page 1