CHAPITRE XXX
géant nos souvenirs et nos impressions, et, quand vint l'heure du dîner, le Roi me dit :
— « N'entrons pas ensemble dans le salon, car je n'ai reçu et vu que vous, mon cher Gussy. Passez par cette porte, et moi j'arriverai, une minute après vous, par celle-ci. »
Le soir, au thé. Sa Majesté Prussienne répéta à Mme de Cussy, pour laquelle il se montra fort bienveillant et avec laquelle il causa plusieurs fois, la plupart des phrases obligeantes qu'il m'avait dites le matin. Le lendemain, à VArthus- Hoff où la ville offrait un diner au Roi, celui-ci s'approcha de moi au milieu de la foule et me parla longtemps avec une grande bonté, faisant toujours retour vers le passé avec un air de sincère satisfaction, et m'exprimant ses regrets de ce que j'eusse quitté la carrière diplomatique qui m'eût, peutêtre, encore, un jour, fixé à Berlin. Avant de s'en aller de VArthus-Hoff, après ce fameux toast qui excita l'enthousiasme des auditeurs, et où Sa Majesté Prussienne but « à la prospérité du commerce et de l'industrie de Danzig, à la paix intérieure et extérieure, aux habitants de cette ville que j'aime, au bonheur de la Venise de P Allemagne », le Roi me fit de nouveau l'honneur de me parler longtemps, et notre entretien se termina par ces mots :
— « Ah çà! Cussy, j'ai appris par Meyerinck (1) et par Below que vous aviez traversé plusieurs fois Berlin sans vous arrêter!... Avisez-vous encore de le faire sans venir me voir!.... »
Un fait me frappa beaucoup, lors de ce séjour du monarque prussien à Danzig : c'est la froideur extrême avec laquelle il traita le consul général de Russie, qu'il avait, au contraire, accueilli avec beaucoup de distinction un an avant, à Mémel, lorsque Sa Majesté Prussienne se rendit en Russie. Bien que mon confrère moscovite, M. de Pachert, se fût toujours trouvé auprès de moi, Frédéric-Guillaume IV ne lui parla jamais, alors que, par contre, il avait, comme je viens de le dire, daigné non seulement m'accoster, mais converser fréquemment avec moi.
(1) Maréchal de la Cour.
Le roi de Prusse, qui a la mémoire du cœur et qui se rappelle avec reconnaissance les soins dont, pendant les malheurs de 1807, il avait été l'objet de la part de la famille de la femme du consul d'Angleterre, qui, à Mémel, lui avait offert leur maison, se montra également fort bon pour ce fonctionnaire étranger, et pendant le dîner offert par la ville, le Roi lui proposa, suivant les usages anglais, de boire un verre de vin avec lui.
Cette froideur marquée envers M. de Pachert, conseiller d'Etat, fort bien traité par le Tzar, n'échappa à personne. Elle avait, ce n'est pas douteux, une signification politique.
Quatorze mois après, le 25 août 1844, le roi Frédéric-Guillaume IV vint de nouveau à Danzig, où il séjourna jusqu'au 27 pour être, le 28, à Kœnigsberg. Sa Majesté me fit l'honneur de m'admettre à lui faire ma cour, en audience particulière. Je la trouvai maigrie. Le Roi, qui se plaignait, d'ailleurs, de la fatigue et de divers accidents de voyage, me dit :
— « Non, mon cher Cussy, tout n'est pas enviable dans mon métier. »
Et, comme je l'assurais respectueusement de la douleur que m'avait causée l'attentat dont, ainsi que la Reine, il avait failli être victime le 26 juillet (i), Sa Majesté repartit :
— « Ce sont nos petits profits. Le soir de l'attentat, à Francfort-sur-l'Oder, j'ai reconnu sur ma poitrine la trace d'une forte contusion : la balle, après avoir traversé mon manteau, fortement ouaté, a rencontré un bouton qu'elle a brisé et qui lui a fait faire un ricochet. »
Je vais consigner ici certaines de mes idées sur la Prusse, idées que je me suis faites, au bout de longues années de séjour en ce pays et d'après tout ce que j'ai été à même de voir et d'entendre.
La Prusse semble destinée à occuper, avec le temps, une
(1) L'assassin Tscheck, que le roi Frédéric-Guillaume IV a voulu, en vain, sauver de la mort, s'il voulait donner le moindre signe de repentir, a été exécuté à Spandau, dans le mois de décembre dernier, je crois. (Note de Vauteur.)