CHAPITRE XXX
grande place en Europe, et à porter un grand poids, dans le bassin qu'elle choisira, de la balance politique. Elle deviendra le grand royaume septentrional, puissant sur terre, par les liens de l'intérêt matériel qu'elle aura su employer pour attacher fortement à elle les Etats allemands qui l'entourent, en se plaçant à leur tête, au moyen du Zollwerein, comme elle l'était déjà par la protection donnée au protestantisme. Importante, peut-être, un jour, sur mer, quand, par l'adoption d'un pavillon maritime germanique, commun à toute l'Allemagne, elle pourra, directrice du Zollwerein, faire usage des ports allemands placés sur l'Océan, comme s'ils faisaient partie de son territoire.
Avec un pareil et probable avenir pour la Prusse, est-il ou n'est-il pas avantageux d'avoir ce royaume pour voisin?... Je n'ai point à examiner cette question; mais les circonstances l'aj^ant rendu notre voisin, il est important, du moins, que les deux peuples ne conservent, dans le cœur ou dans l'esprit, aucun principe, aucun motif, aucun prétexte de haine, d'irritation, de jalousie. Or, je n'aperçois pas, au degré où je désirerais que ce sentiment existât, une disposition réelle de la part des autorités allemandes à effacer d'anciens souvenirs, fort propres, si on les nourrit, à nourrir aussi les vieilles rancunes et à empêcher les sympathies de naître.
Après une aussi longue paix, on voit encore, trop souvent, surgir des restes de mauvais vouloir. La publication, il y a deux ans, de la Chanson du Rhin, si pauvre d'idées, si dépourvue de poésie, a fourni une preuve éclatante de ces dispositions, par l'empressement qu'ont apporté plusieurs souverains allemands à récompenser son auteur, lequel a dû être fort étonné, je pense, que tant de faveurs, tant de compliments, tant d'honneurs, lui arrivassent pour aussi peu de chose.
En outre, dans maintes circonstances, des faits locaux, des faits minimes, viennent, de temps à autre, dévoiler, chez les autorités, le besoin d'entretenir dans le peuple un patriotisme antifrançais. Tout naguère à Danzig, en juin 1843, j'ai eu encore une occasion nouvelle de le constater.
Le jour de la Saint-Jean ramène une grande fête populaire, qui a pour théâtre une délicieuse montagne, le Johannisberg, aux portes de la ville. Les acteurs et les spectateurs n'en sont pas les populations de Danzig seulement, mais celles ■de toutes les petites villes, de tous les villages environnants. Des orchestres placés dans la forêt, des illuminations, des mâts de cocagne, des feux d'artifice, des chants exécutés en chœur contribuent à animer la joie publique. Au nombre des six chansons patriotiques, nationales, annoncées pour cette année, le programme en indiquait une tout à fait dirigée contre les Français. Ce programme donnait, d'ailleurs, in extenso, les six chansons, afin de placer sous les yeux des spectateurs le texte qu'eux-mêmes pourraient chanter, si bon leur semblait, en joignant leurs voix à celles des chœurs. Je fus choqué, je l'avoue, de voir, après vingt-huit ans de paix, reproduire des platitudes et des mensonges comme ceux qui entrent dans cette chanson nationale, composée en 1825, et qu'elle tend à propager parmi les populations; et ce qui me choqua le plus, ce fut que l'autorité permît, pour une fête publique, une chanson où les Français sont encore désignés sous le nom de « Sans-culotte », où le poète les fait « fuir comme des lièvres » et ose écrire enfin ceci : « ... battus à Lùtzen, 10 000 de ces Welches ont été endormis par Blucher, lequel apprit si bien à nager à d'autres Welches, à la Katzbach... » Charmants lazzi qui font juger du bon goût et de l'esprit de vérité des Allemands!
Cet été (1844), aux bains de Zoppot, à 4 lieues de Danzig, j'ai beaucoup vu un M. de Glasenapp, gendre de l'amiral de Moller et officier de la marine russe. Ce Glasenapp, parent du colonel russe de ce nom, que j'ai connu autrefois à Berlin, est un des membres de cette phalange dorée des cinquantesix aides de camp de l'empereur Nicolas. Sauf trois ou quatre qui font le service auprès du Tzar, tous ces aides de camp sont en mission : quelques-uns dans l'intérieur de l'Empire; le plus grand nombre dans les pays étrangers.
Le Tzar ne néglige, en effet, aucun moyen d'être informé
de tout ce qui se passe, se fait, s'imprime, se dit ou se prépare en Europe. Dans leurs missions avouées ou secrètes, ces aides de camp, qui correspondent directement avec leur Empereur, recueillent des faits, des anecdotes, des opinions que les légations russes ne sont pas toujours en mesure de connaître, et ils tiennent leur souverain au courant de détails minimes — dont on le dit fort avide — concernant l'esprit public, l'intérieur des familles souveraines, la vie privée et le caractère des grands fonctionnaires de tous les pays. Ce sont donc, à vrai dire, des espions du temps de paix.
L'un des confidents les plus dévoués du monarque russe, M. de Glasenapp, fait donc de l'espionnage à Zoppot. Cette jolie petite localité est, en été, remplie de Polonais qui, chaque année, s'y rendent, sous un prétexte de santé, mais, plus réellement, pour vivre, pendant quelques mois, affranchis du joug qui s'appesantit sur eux dans leur patrie. La mission avouée de M. de Glasenapp est l'étude des constructions navales, aussi bien que des divers systèmes de navigation à la vapeur qui sont en usage en Europe, tant sur les fleuves et rivières que dans les ports, et pour les trajets maritimes.
Cet espion discret du Tzar est un homme aimable, poli et instruit. Sa femme, un peu enfant gâtée, passionnée pour la musique, distraite au possible, et, d'ailleurs, très naturelle et fort agréable, tient les propos les plus drôles et les plus inattendus. Un jour que nous causions du renvoi de Taïti du sieur Pritchard, ce missionnaire énergumène, Mme de Glasenapp me dit que son mari avait été, à l'âge de dix-sept ans, l'amant de la reine Pomaré, et, en me regardant avec ses yeux candides, elle ajouta ingénument : « Pomaré avait quatorze ans et était, parait-il, assez jolie. Très ardente, et tout entière à sa proie attachée, elle avait mis mon pauvre futur mari sur les dents... »