CHAPITRE XXXI
dans les termes les plus aimables, manifesté tous les regrets qu'il avait de me voir quitter la Prusse, me disant que j'étais « un ingrat » de m'en aller ainsi, et qu'il était cependant persuadé que l'ingratitude ne remontait pas jusqu'à lui, car il savait que je l'aimais.
Notre entretien a duré plus d'une demi-heure. Après plu-" sieurs propos gracieux, pai^mi lesquels il m'a fait entendre qu'il ferait peut-être un voyage à Palerme, ajoutant que, puisque je le fuyais, ce serait lui qui viendrait me voir, le Roi me dit :
— « Mon cher Cussy, avant de me quitter, donnez-moi une preuve de votre amitié, en me disant, sur l'esprit public de la pai^tie de la Prusse que vous avez habitée pendant près de dix années, ce que votre excellent esprit d'observation vous a porté à faire savoir à votre gouvernement. Laissez-moi en faire mon profit. Je ne sais pas toute la vérité : on ne me la dit pas toujours tout entière. Dites-la-moi, vous qui n'êtes pas un courtisan, mais un ami seulement...
— Sire, je suis tellement convaincu qu'en me faisant l'honneur de m'interroger d'une manière aussi nette, vous voulez que je vous réponde avec franchise, et sans aucune arrièrepensée ni réserve, que je parlerai avec le même abandon que si j'avais à mettre un rapport en chiffres sous les yeux de mon propre souverain.
— C'est bien comme cela que je l'entends, Cussy... Que pense-t-on, que veut-on à Danzig?... Que pense-t-on, que veut-on à Kœnigsberg?...
— Sire, à Danzig, l'affection pour vous est profonde. On y rencontre des opinions libérales, des désirs d'institutions représentatives; mais jamais les habitants de cette ville — sauf quelques rares exceptions qui se voient partout — no manifesteront de vœux tendant à amener leur Roi sur un terrain autre que celui sur lequel il veut rester. En disant Vorwaerts, dans une circonstance solennelle, vous avez montré. Sire, la pensée de vous placer dans la voie qu'aujourd'hui on nomme le progrès : on attendra avec confiance que la volonté du Roi se manifeste; on acceptera avec respect ce
qu'il fera, ce qu'il donnera; et l'on sera content de tout ce qu'il fera, parce qu'on est heureux des témoignages de bonté, de bienveillance et de sollicitude qu'en toutes circonstances il a donnés à la ville de Danzig...
— Ce que vous dites-là, mon cher Cussy, me fait plaisir... A toute médaille, il y a un revers : continuez...
— Le revers de la médaille. Sire, est à Kœnigsberg. Là, l'esprit des masses est remuant, ou, plutôt, il a des meneurs qui le remuent. Là, les meneurs sont actifs, ardents, mauvais, et, s'ils connaissaient un moyen de contraindre leur Roi, — pardon. Sire, du mot que j'ai dû employer, car il rend exactement ce que je veux dire, — s'ils connaissaient, dis-je, un moyen de contraindre leur Roi à faire ce qu'ils désirent, ils n'hésiteraient pas à l'employer,
— Vous parlez, je le vois, mon cher Cussy, selon votre conviction... Cette vérité que vous m'exprimez, d'autres qui devraient me la dire, ne me la disent point.
— Comment, Sire, n'aurais-je pas la plus mauvaise opinion de l'esprit public d'une ville où le discours de tel professeur — que je m'abstiendrai de nommer (1) — trouve écho et approbation, quand il dit, dans une réunion nombreuse : « Ce qu'on nomme le juste milieu en politique est un déplorable système. Ce n'est, par comparaison avec le corps humain, nij la maladie ni la santé. Hé bien! moi et mes amis repoussons, pour l'Etat, un pareil système : mieux vaut un Marat qu'un, Gasimir-Périer! »
Ici, le Roi a mis ses deux mains sur la figure; un long silence s'est fait, qu'il rompit, en disant, après m' avoir repris la; main :
— « Ah! les insensés, les fous, les misérables!... Et dire quel je n'ai rien su de tout cela!... Vous savez, Cussy, que je comptai aller à Kœnigsberg. Quelques personnes n'approuvent pas ce^ voyage... Et vous, qu'en dites-vous?...
— Sire, il y aurait de la témérité de ma part à dire que je
(1) Le professeur Burdach. (Note de l'auteur.)