‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 124 sur 223 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

désapprouve une résolution que vous n'avez prise qu'après mûre réflexion; cependant, je l'avouerai, je souhaiterais sincèrement que vous n'alliez pas à Kœnigsberg,.. »

De nouveau, Frédéric-Guillaume IV est resté pensif, puis il a dit :

— « Peut-être ferais-je mieux d'écouter votre désir, mais je suis annoncé, l'on m'attend, tout est prêt pour mon voyage. Aleajacta est... (1) »

Cette fois encore le Roi s'est plongé dans ses réflexions, et si profondément et si longtemps que la position devenait fort embarrassante pour moi. Enfin, je me hasardai à reprendre la parole :

— « Sire, j'ose avoir la respectueuse liberté de vous supplier de me faire l'honneur de me tendre la main, en témoignage que ma franchise ne vous a pas déplu.

— Une main, mon cher Gussy, une main!... Deux, mon ami... » Et me saisissant les deux mains, il les a pressées et secouées

avec bonté et effusion, en s'écriant :

— (( Malheureusement, je le sens, vous êtes dans le vrai. Quant à votre franchise, elle me prouve votre amitié et je vous en sais un gré infini. »

La conversation s'est prolongée encore durant plusieurs minutes, et aurait, sans doute, duré davantage, si la Reine n'était pas venue dire à Frédéric-Guillaume IV que le Régent de Hesse-Cassel désirait se retirer. Le Roi m'a quitté, a pris congé du prince, et, au moment où il allait franchir le seuil de l'appartement, il s'est retourné, m'a appelé en disant à haute voix : « Gussy, où êtes-vous?... Je veux encore vous presser la main avant de vous quitter... » Je me suis avancé jusqu'au milieu du salon; de son côté, le roi de Prusse a franchi la même distance, et là, me prenant les deux mains, il m'a souhaité un heureux voyage.

(1) Fatale phrase que M. de Lamartine, cette girouette tournant à tout vent, a prononcée également, moins de trois ans plus tard, en contribuant à renverser une monarchie, pendant la durée de laquelle la France a été riche et prospère! (Note de 1849.)

Le Roi est parti le surlendemain pour la Prusse orientale. A son passage à Kœnigsberg, où, ainsi que je m'étais permis de le lui dii^e, souffle, à peu près dans toutes les classes de la population, un esprit de libéralisme qui touche au radicalisme, Frédéric-Guillaume IV a adressé une allocution sévère aux membres du conseil municipal (1).

J'ai eu la meilleure preuve possible que Sa Majesté Prussienne m'a su gré de ma sincérité. Quelques jours plus tard, à Kissingen, son ministre des affaires étrangères, le comte de Bùlow, est en effet venu me trouver et m'a dit, qu'aussitôt après mon départ de Potzdam, son souverain lui avait témoigné son intention de me conférer un titre prussien de comte. M. de Bûlow m'ayant ajouté que le brevet était signé et que je pom'rai l'avoir en ma possession d'ici quelques jours, je l'ai arrêté, en lui exposant que « attendu les rapports assez froids existant entre Sa Majesté Prussienne et le roi Louis-Philippe, une pareille faveur pomrait être mal interprétée en France et me devenir nuisible dans ma carrière... »

La bienséance m'a interdit d'énoncer la vraie raison de mon refus au comte de Biilow. Je suis chevalier; à la mort de mon vénérable père, j'aurai droit au titre de baron : je suis plus fier de mon titre de « chevalier » ou de « baron français » que de celui de « comte prussien ».

La veille de mon départ pour Kissingen, j'ai assisté chez Mgr le prince de Prusse à une soirée où, là encore, j'ai reçu le meilleur accueil. J'y ai retrouvé un grand nombre d'anciennes connaissances et beaucoup de femmes que, vingt-deux ans auparavant, j'avais laissées à Berlin, jeunes, fraîches et jolies. Tant d'années pèsent sur le physique des femmes; mais, comme consolation, et pour elles, et pour moi, j'ai pu penser que toutes ces beautés resplendissaient encore du même éclat, car elles étaient escortées de jeunes vierges de dix-huit à vingt ans, jolies et fraîches comme avaient été leurs mères : Mmes de

(1) En 1847, à Trieste, le roi de Prusse me dit : « Ah! Cussy, comme vous aviez raison, en me parlant de Kœnigsberg! » (Note de 1849.)

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