‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 125 sur 223 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Schlieffen, née comtesse de Schouvalofî, de Rochow, née de Wartensleben, d'Olfœrs, née Steigmann, etc..

Arrivé à Kissingen le 2 juin, je me suis installé à l'hôtel de Russie, et me suis placé entre les mains du docteur Maas. Vieux, routinier, pensant sans cesse au dommage que porte à Kissingen l'établissement de Hombourg et préoccupé de l'absence des familles russes, cette année, bon homme au fond, le docteur Maas est le véritable type des médecins des eaux, qui ne connaissent que leurs sources, ne jurent que par elles, les proclament une panacée universelle et répondent à toutes vos observations par un « Buvez!... » Entre le docteur Maas et ses clients, voici quel est le dialogue en usage :

— « J'ai mal au pied, docteur!

— Buvez trois verres.

— Je crois mon pied démis...

— Buvez quatre verres...

— En vérité, docteur, je crois qu'il est cassé...

— Cassé, dites-vous?... Buvez cinq verres... »

Les gi'ands de la terre abondent à Kissingen. En ce moment, on y voit notamment : le prince Adalbert de Prusse, instruit, poli, timide; le duc régnant de Saxe-Altenbourg, qui, sous le nom de comte de Wittin, est accompagné de la duchesse, sa femme, et des trois jolies princesses, ses filles. Son frère puîné est également ici; c'est un triste prince, à gros éclats de rire, à grosses plaisanteries, et mieux fait pour se plaire avec les palefreniers qu'avec la bonne compagnie. Puis, nous avons encore la reine de Wurtemberg et la duchesse Paul de Wurtemberg.

J'ai retrouvé ici bien des connaissances: le colonel de Heister; le major de Witzleben; le major de Deventhal, dont la femme, née Arnim, est fort belle; la baronne de Spiegel, dont le mari est grand maréchal de la Cour de Weymar; sa fort jolie fille, la baronne de Seckendorff, le comte et la comtesse Walewski, etc.. Je me suis particulièrement lié avec le baron de Marshal, lieutenant-général autrichien, ministre à Lisbonne. C'est un homme d'une instruction extrême, doué d'une grande

mémoire, gai, sarcastique au plus haut point et parlant le français avec esprit et admirablement.

Le baron de Marslial a rempli plusieurs missions de confiance. Après la mort du comte de Neipperg, cet amant de l'ex-impératrice Marie-Louise, « femme indigne et peut-être inconsciente », m'a déclaré le baron de Marshal, ce dernier a, en quelque sorte, administré le duché de Parme. Lorsque le mariage de la princesse Hélène avec le duc d'Orléans se négociait, il s'est rendu en Mecklembourg pour décider le grandduc à ce mariage, démarche qui lui a fait bien des ennemis dans la « crème » viennoise (1). C'est encore le baron de Marshal qui fut chargé d'annoncer à l'empereur François la mort du duc de Reichstadt, fils de Napoléon. Voici ce que lui répondit le souverain autrichien :

— Puisque Dieu voulait disposer de lui, si jeune encore, mieux vaut que ce soit de mon vivant, malgré tout le chagrin que j'en ressens. Après moi, l'existence de ce jeune prince eût été un embarras pour mes successeurs, qui se seraient peut-être trouvés dans la nécessité de le faire enfermer.

D'après le baron de Marshal, les dernières paroles qu'a prononcées le duc de Reichstadt ont été un souvenir pour sa mère, en langue allemande, qu'il ne parlait pas habituellement. Le baron croit, qu'après la mort du comte de Neipperg, Marie-Louise a épousé M. de Bombelles, son maréchal de Cour. Quels tristes rôles a toujours tenus cette femme!...

Je me suis arrêté plusieurs jours à Bruxelles chez mon vieil ami, le marquis de Rumigny (2). Celui-ci m'a semblé triste. Ce n'est pas tant, je crois, d'être veuf depuis deux ans de Mlle Caroline de Trévise (3), qu'il rendait assez malheureuse et qu'il traitait comme une idiote, alors qu'elle n'était que lente et inerte, que d'avoir une ambassade qui n'en est pas une et d'être écarté des véritables affaires.

Chez M. de Rumigny, j'ai retrouvé avec bien du plaisir

(1) Voir chap. xxvn.

(2) Ambassadeur de France à Bruxelles.

(3) Fille aînée du maréchal Mortier.

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