CHAPITRE XXXI
M. Dupont, qui était médecin des gardes du corps du roi Louis XVIII, compagnie Gramont, lorsque j'y servais; il m'a donné des nouvelles d'anciens camarades que les circonstances politiques et ma vie à l'étranger m'ont fait perdre de vue.
De Bruxelles, j'ai fait diligence pour Paris où je suis arrivé le 10 de ce mois.
Le surlendemain soir, le Roi m'a fait l'honneur de me recevoir à Neuilly. Quel charmant intérieur de famille! Autour d'une table ronde, chargée de travaux féminins : tapisseries, broderies ou crochet, se trouvaient la Reine, ayant à sa gauche Mme Adélaïde, puis la jeune duchesse d'Aumale. Une place vide était à la droite de la Reine, place que, peu après, est venue occuper la princesse royale, toujours en deuil.
Sa Majesté n'a paru que vers 10 heures. Elle a parlé avec tous les hommes qui se tenaient en cercle, et, en ce qui me concerne particulièrement, ses paroles ont été fort obligeantes. Le Roi m'a fait, sur la Prusse, quelques observations au sujet desquelles je ne suis pas tombé d'accord avec lui. Il a voulu savoir le fond de ma pensée, et comme le cercle ne permettait pas une trop longue conversation en aparté, il a voulu que ce fût Mme la duchesse d'Orléans qui me servît de truchement. Le Roi causait en effet avec cette princesse, lorsque je vis cette dernière promener les yeux tout autour du salon; son regard rencontre le mien, fort avide de considérer l'intéressante et malheureuse veuve du plus excellent des princes, que je n'avais pas revue depuis Compiègne, en 1837. Peu après, une dame d'honneur s'est approchée de moi et m'a dit que Mme la princesse royale désirait me parler. Je me suis empressé de me rendre auprès de la princesse, qui m'a demandé des nouvelles de ses cousins et cousines de Prusse que j'ai eu l'honneur de voir tout naguère à Wiesbaden; puis elle a abordé la politique, et, pendant trois quarts d'heure, elle m'a fait parler sur l'esprit régnant dans les provinces prussiennes, sur les tendances de l'aristocratie, le plus ou moins de probabilité de la publication d'une consti-
tutinn eu Prusse, le récent voyage de Frédéric-Guillaume IV à Kœnigsberg, etc.. La princesse royale parle notre langue avec une grande facilité, et, lorsqu'elle croit ne pas avoir employé l'expression française la plus propre à rendre sa pensée, elle la reproduit en allemand. Ceci est arrivé deux ou trois fois durant mon entretien avec la princesse.
M. Guizot, ministre des affaires étrangères, se trouvait à cette réception. Il est écrit que cet homme politique ne me procurera que des étonnements désagréables (1). Ainsi, lui qui aurait dû avoir le désir de causer avec un agent politique arrivant de Prusse, il n'a pas su trouver deux minutes, avant son départ pour sa propriété de Val Richer, pour m'interroger sur un pays, notre voisin, où germe, en ce moment, un mal social réel, où les besoins de réforme politique et religieuse peuvent entraîner le souverain à des mesures qui le mettraient en opposition avec les deux grands Etats, ses amis politiques, l'Autriche et la Russie.
La veille, à Passy, dans son jardin, j'avais vu M. Guizot, juste le temps nécessaire pour qu'il me dise « qu'il était désolé vraiment de ne pas avoir le temps de causer avec moi; qu'il l'eût bien désiré, car dans le poste que j'occupais à Danzig, j'avais été dans le cas de faire connaître, par ma correspondance, des faits d'un intérêt réel qui étaient restés ignorés de la légation du Roi à Berlin; ... que j'étais un des meilleurs serviteurs de mon pays, qu'il ne m'oublierait pas dans le nouveau poste que le Roi m'avait confié... » Et ce court entretien s'était terminé par quelques autres banalités ou vaines promesses, car c'est bien de M. Guizot qu'on peut dire, en toute vérité : Verba, voces, prœtereaque nihil.
Au reste, chacun dit ici que, hors les faits et les circonstances qui sont de nature à le maintenir au pouvoir, M. Guizot semble s'intéresser à fort peu de choses. Comment?... Il sait que, tout récemment, j'ai longuement causé avec le roi de Prusse, à Potzdam, puis à Kissingen, avec le comte de Bûlow,
(1) Voir chap. xxvxn et xxix.