‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 127 sur 223 · CHAPITRE XXXI i · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI i

ministre des affaires étrangères de ce souverain et il n'a pas la pensée d'avoir avec moi un entretien sérieux!... Il est vrai que ce que j'avais à dire à M. Guizot n'aurait pas servi à lui donner une voix de plus à la Chambre des députés. A quoi bon, alors?...

M. Dumon, ministre des travaux publics, bien qu'il m'ait fallu, pour le voir, passer par la formalité de l'audience, s'est, lui du moins, montré curieux des faits et des choses concernant la Prusse. C'est à lui que j'ai pu répéter un assez singulier propos du roi de Prusse, propos trop franc, sans doute, et qui dénote, qu'à la mort du roi Louis-Philippe, les cabinets étrangers s'attendent à voir naître des troubles politiques en France. Voici ce propos.

Causant à Danzig avec M. de Blumenthal, président de la Régence, de l'établissement du chemin de fer qui doit partir de Berlin et conduire à la frontière russe, le roi Frédéric-Guillaume s'est laissé aller à dire : « Il faut que ces travaux soient achevés dans fort peu de temps. Louis-Philippe est à la veille de sa mort et Dieu sait ce que deviendraient alors les travaux non achevés!... »

A Kissingen, le comte de Bûlow m'avait dit qu'il travaillait toujours pour amener l'occasion d'une entrevue entre les deux souverains de France et de Prusse, et que, tout en éprouvant encore quelque répugnance à se rencontrer avec Louis-Philippe — afin de rester dans de bons termes avec son beau-frère l'empereur Nicolas — le roi de Prusse, au fond, désirait cette entrevue. Cette occasion, m'avait dit M. de Biilow, s'était présentée, il y a quelque temps, quand ce prince était allé à Sarrebruck. Si, alors, un envoyé français était venu complimenter Frédéric-Guillaume, on aurait pu arranger un voyage du roi de Prusse à Paris. Mais, au lieu de tout cela, c'est lorsque Frédéric-Guillaume était à Neuchâtel que le comte Mortier, notre ambassadeur à Berne, est venu porter des compliments. Ceci a gâté les choses et éveillé les susceptibilités prussiennes, car les compliments du comte Mortier ont été considérés comme portés, unique-

ment, au prince souverain de Neuchâtel, et dans les Etats prussiens, on a affecté de croire qu'on avait voulu éviter, en France, de complimenter le roi de Prusse.

J'ai trouvé — avec raison, il me semble — que le gouvernement prussien s'est montré d'une ridicule susceptibilité en établissant ces nuances subtiles. Le roi Frédéric-Guillaume ne faisait pas un séjour réel à Sarrebruck : comment chercher à l'y atteindre?.... Tandis qu'il devait s'arrêter assez longtemps à Neuchâtel, où, en bon « confrère », Louis-Philippe a envoyé son ambassadeur en Suisse porter des compliments au monarque prussien. N'était-ce pas suffisamment aimable?...

Donc, j'ai combattu les raisonnements de M. de Btilow, pour démontrer que les choses ne pouvaient se passer autrement qu'elles se sont en effet passées; mais ce que je n'ai pas voulu lui dire, c'est que le roi Louis-Philippe n'est plus porté, le moins du monde, aujourd'hui, à faire aucune avance à Frédéric-Guillaume IV : il laisse ceux qui boudent encore, bouder tranquillement, et Nicolas, et Frédéric-Guillaume, et d'autres encore. Car, ne faut-il pas considérer que le roi Louis-Philippe a dû se trouver offensé de l'affectation que son confrère prussien a mise à éviter de traverser le territoire français, lorsqu'il s'est rendu à Londres pour y tenir le prince de Galles sur les fonts du baptême, puis quand il est allé à Neuchâtel, en 1842 ?... Le souverain français ne fera plus, désormais, aucune démarche pour avoir une entrevue avec le roi de Prusse. Dans le temps, Louis-Philippe s'est expliqué avec quelque humeur à ce sujet, en causant avec M. Humann, chargé d'affaires de France à Berlin : « Frédéric-Guillaume a agi avec moi, a-t-il dit, comme on agit avec le chien de garde. Il a mesuré la longueur de la chaîne et il a toujours eu soin de passer un peu au delà. » Le propos m'a été rapporté par M. Humann lui-même.

Parmi les anciens amis que j'ai retrouvés à Paris, je nommerai le commandant Lapierre, capitaine du navire à bord duquel était le prince de Joinville, devant Tanger et devant

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