CHAPITRE XXXII
De Naples à Palerme, je fis la traversée en compagnie du duc de San-Pietro-Mayor, lieutenant-général pour le roi Ferdinand en Sicile. C'est un excellent et aimable homme, mais non pas un homme de génie, tant s'en faut, quoiqu'il m'ait dit que sa femme — une Française, née Bourdin — est « une femme de génie ».
Attendu le grand nombre d'étrangers que la prochaine arrivée de l'impératrice de Russie avait attirés en Sicile, j'eus beaucoup de peine à me caser dans l'hôtel de la Trinacria, en attendant que fût prête la jolie maison que j'avais louée, en bon air et en belle vue, hors de la porte Maqueda.
Je retrouvai à Palerme la famille Partana que j'avais tant connue autrefois à Berlin, et nouai d'agréables relations avec mes collègues et principalement avec le consul généra d'Autriche, M. de Wallenburg, possesseur d'une femme jolie, aimable et intelligente, mais aimant la toilette, le monde et ses flirts au delà de toute expression. Puis, successivement, je fis la connaissance des principales familles palermitaines : Je prince de Trabia, ministre de la justice et des grâces; son fils et sa belle-fille, le prince et la princesse de Scordia (1); le duc et la duchesse de Villarosa; le prince Malvaglia; le prince de Larderia; la princesse Lanza; le prince et la princesse de Montevago; le duc et la duchesse de Monteleone- Terranova; leur fils, le marquis del Vaglio, dont la femme, si belle, est si nulle en conversation; le prince et la princesse Niscemi; le duc de Serra di Falco; le prince et la princesse San Gataldo; le duc de Gacamo; le marquis de Forcella, aide de camp du roi des Deux-Siciles, etc.. J'arrêterai là cette énumération; princes, ducs et marquis fourmillent dans cette ville.
Les navires à vapeur russes, le Kamchatka et la Bessarabie, jetèrent l'ancre dans le port de Palerme le 23 octobre 1845. A bord du premier se trouvaient l'empereur et l'impératrice de Russie, la grande-duchesse Olga et le prince Albert de
(1) En 1848, le prince de Scordia a pris le nom et le titre de prince de Butera, venant du côté de sa mère. (Note de l'auteur.)
Prusse. LJ arrivée du Tzar était imprévue pour les autorités, bien que l'on eût appris son passage à Gênes et son projet de venir voir l'Impératrice à Palerme. Guidées par le duc do San-Pietro-Mayor, liiogo tenente (lieutenant-général pour le Roi), les majestés russes se rendirent, aussitôt débarquées, directement à l'Olivuzza, charmant village où se trouvent les coquettes villas Radali, Serra di Falco, Butera, Monteleone et Belmonte, qui furent occupées par les souverains moscovites et leur nombreuse suite.
Les autorités palermitaines avaient cherché à prévoir toutes choses pouvant contribuer à l'agrément de l'impératrice de Russie pendant son séjour. Ainsi, la route menant à l'Olivuzza avait été refaite, les principales rues de Palerme avaient été repavées, des mesures prises pour que la circulation des voitures ne pût avoir lieu trop près de la demeure de l'Impératrice, les abords de sa villa recouverts d'un sable épais, etc.. Enfin, on avait poussé la coquetterie des attentions, jusqu'à faire peindre aux couleurs russes les guérites des sentinelles montant la garde aux portes de la demeure impériale!... Croirait-on cependant que plusieurs Russes de la suite de l'Impératrice, tels que le prince Galitzin (1), le comte de Nesselrode (2), le comte Schouvaloff (3) et le général comte Orloff (4), ont déploré devant moi l'obligation où se trouvait leur souveraine d'habiter des villas qui, par leur peu de développement, n'étaient « pas dignes d'elle?... » C'est vraiment se montrer difficile : les villas Butera et Serra di Falco sont deux habitations charmantes, dont dépendent de vastes et magnifiques jardins, communiquant entre eux. Mais les Russes, qui voudraient voir le monde entier aux pieds de leur Impératrice, affectent souvent, à l'étranger, de trouver supérieur à ce qu'ils voient tout ce qu'ils ont laissé dans leur pays.
(1) Secrétaire de la légation russe à Naples. (Note de V auteur.)
(2) Ministre des affaires étrangères de Russie. (Note de l'auteur.)
(3) Maréchal de la Cour de l'Impératrice de Russie. — (Note de l'auteur.)
(4) Aide de camp général de l'Impératrice. (Note de l'auteur.)