‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 130 sur 223 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Deux jours après l'arrivée des souverains russes, le roi des Deux-Siciles débarqua lui-même à Palerme, accompagné de ses frères, les comtes d'Aquila et de Trapani.

Le navire de guerre français à vapeur, le Narval, mouilla dans le port de Palerme, le 30 de ce même mois d'octobre (1845). Il avait à bord le duc de Montebello, notre ambassadeur à Naples. L'amiral Heyden, commandant du Kamtchatka, envoya, le premier, un officier porter des compliments au capitaine du Narval, et celui-ci se rendit, quelques heures plus tard, à bord du Kamtchatka, pour faire sa visite à l'amiral moscovite. Les officiers russes se montrèrent fort empressés pour notre commandant et lui firent visiter leur navire, qu'il trouva en excellent état, mais trop chargé et encombré, sur le pont, de roofs et de « cahutes », dont, selon le capitaine français, « l'existence est de nature à embarrasser les manœuvres. ))

J'ai connu beaucoup de Russes dans ma vie, et j'ai trouvé, en général, tous ceux qui ont beaucoup voyagé, très enclins à parler, avec une sorte de légèreté et de moquerie, de certaines choses de leur propre pays, pour lesquelles ils désireraient voir adopter quelques réformes; mais, depuis la publication de l'ouvrage de M. de Custine (1), j'ai constaté une grande réserve dans la conversation des Russes, et plusieurs d'entre eux m'ont avoué qu'ils évitaient de se montrer trop expansifs avec les étrangers, craignant, désormais, de voir leurs paroles recueillies au profit d'une publication et leur nom compromis. Je fus donc fort surpris de certains propos que me rapporta le commandant du Narval (2), au lendemain de sa visite à bord du Kamtchatka.

A diverses observations que notre compatriote se permit de faire, touchant l'encombrement du pont — observations dont les marins russes reconnaissaient la justesse — on répondait invariablement :

(\) La Russie en 2S39.

(2) L'auteur ne nous donne pas le nom du commandant du Narval. [Note de V éditeur.)

— Qu'y faire?... L'Empereur le veut ainsi... A telle époque, nous faisions de cette manière, et c'était bien... Puis, il a fallu changer. Qu'y faire?... L'Empereur le veut, et, malheureusement, il lui arrive souvent de ne plus vouloir le lendemain ce qu'il a voulu la veille. —

Au-dessus de la passerelle du commandant, le capitaine du Narval a remarqué une seconde passerelle; il en a manifesté son étonnement :

— Que voulez-vous? lui a-t-on répondu... C'est encore une création de l'Empereur. Habitué à dominer tout ce qui l'entoure, il n'a pas cru pouvoir se contenter de la passerelle du commandant, il en a fait établir une plus élevée à son usage personnel, sans s'inquiéter si elle ne serait pas fort incommode pour la manœuvre. —

De la part de marins russes paillant à des marins français, ce langage est étrange et semble dénoter que ceux qui n'ont pas craint de le tenir ont été, fréquemment, à même de reconnaître chez leur Empereur des irrégularités et une mobilité d'esprit déplorable.

Quelques jours après le débarquement du prince Albert de Prusse, aiTivé en même temps que les souverains russes, je me rendis à sa villa, car j'avais hâte de présenter mes devoirs à ce prince qui avait été si aimable pour moi, durant mes séjours dans son pays. Le prince me dit que l'Impératrice savait que j'étais à Païenne et qu'elle désirait me voir au plus tôt. Le lendemain, en effet, je reçus la visite du comte de Brandenburg (1), fils naturel de Frédéric-Guillaume II et lieutenant-général prussien, qui me portait des compliments dont l'Impératrice avait daigné le charger pour moi. Ce même soir, à un thé chez le comte de Nesselrode, ce dernier me répéta, de son côté, ce que la veille m'avait dit le prince Albert de Prusse. Pour me parler, le ministre russe m'avait

(1) En 1848, le comte de Brandenburg a été chef du cabinet prussien, sous l'administration duquel le roi Frédéric-Guillaume IV, fatigué à boa droit des tendances anarchiques de l'Assemblée nationale, a dissous cette assemblée et octroyé à son peuple la constitution si libérale de la Belgique. (Note de 1851.)

Page 1