CHAPITRE XX
belles statues antiques de Florence, de Naples ou du Vatican, et qui, à Dresde, par décence, portent un petit tablier!... 0 bon roi de Saxe!... Je revis aussi le trésor de la couronne au château où se trouvent tant de choses rares, curieuses et du plus grand prix, et j'admirai encore une fois, longuement, les collections d'antiquités et d'armures, et cette splendide galerie de tableaux du musée de Dresde où le souverain saxon qui, cependant, affecte de protéger les arts, n'a jamais mis les pieds. Le cœur serré, je pris congé des excellents amis que je regretterai toujours : le comte de Rumigny, mon chef, avec qui j'ai si bien vécu, le général de Canicoff, les Palffy, les de Bergh, les Maltzahn, les Luxbourg, la duchesse d'Esclignac, l'aimable et galant Moncenigo, etc, etc.. et le 2 juillet, je me mis en route pour Paris.
A Paris, où j'arrivai le 8 juillet, je descendis dans un hôtel de la rue des Moulins, afin d'être à portée de mon ami Hippolyte Billecocq, qui tenait à me recevoir à sa table jusqu'au moment où j'aurai pu former mon installation particulière. Peu de temps après, il changea de demeure, et nous vînmes, l'un et l'autre, occuper deux appartements d'une maison de la rue Godot-de-Mauroy, habitation commode et fort tranquille où le bruit de la rue ne vient pas me troubler pendant que je trace ces lignes.
J'ouvre une parenthèse pour consigner à cette place quelques souvenirs que, jusqu'ici, ma narration n'a point amenés.
Depuis 1820 ou 1821, un comité royaliste s'occupait de former des souscriptions pour ériger, à Besançon, je crois, une statue au général Pichegru. Les fonds réunis n'étant pas encore suffisants en 1824, l'un des membres du comité, le général Coutard, écrivit de nouvelles lettres-circulaires. M. de Rumigny et moi en reçûmes chacun une, mais nous n'avions, ni l'un ni l'autre, la moindre envie de souscrire. Comme capitaine, Pichegru a conquis une place distinguée et se classe parmi les grands hommes de guerre qui ont illustré les armes françaises; mais il a trahi la cause qu'il servait quand il était à la tête d'une puissante armée, et il a pris part à la conspira-
tion de Georges Cadoudal. En refusant de souscrire, M. de Rumigny voulut motiver son refus et répondit que « quelle que fût la cause pour laquelle un chef d'armée trahissait la confiance de ses soldats et la mission dont il était investi, sa trahison ne pouvait pas lui mériter de statue ». Mon chef, après m'avoir fait lire cette lettre, me demanda ce que je ferai. « Signer cette déclaration avec vous, » répondis-je.
A mon dernier séjour à Paris, lorsque M. de Rivière, écuyer cavalcadour de Mme la duchesse de Berry, vint me porter un gant de cette princesse, comme modèle de ceux qu'elle me priait de lui faire fabriquer en Saxe, il me dit que le comité de la statue de Pichegru avait reçu quelques refus de ce genre, et que, seuls, les membres les plus fanatiques de la Congrégation s'en étaient offusqués. A la Cour même, les « protestataires » avaient trouvé des défenseurs, dont, selon M. de Rivière, le plus ardent était Mme la duchesse de Berry.
D'après ce que m'a raconté le duc de Rovigo, qui a vu le général Pichegru, mort, dans sa prison, le suicide n'est pas douteux et a été accompli avec la plus grande énergie. Le général employa sa cravate, nouée, et se servit, pour la tordre, d'un bâton de chaise qui, agissant en tourniquet, amena la strangulation. Ayant prévu que ses forces, à un moment donné, lui feraient défaut, le général s'était allongé sur le bâton de chaise, de telle façon qu'il ne pouvait se retourner et amener le relâchement de la cravate. Le duc de Rovigo est convaincu que la strangulation a dû être assez longue et qu'elle n'eût pu être achevée, sans la volonté énergique de Pichegru.
Le parti royaliste a dit que le général Pichegru a été étranglé secrètement par ordre du gouvernement consulaire, et je possède dans mes papiers l'exemplaire d'un quatrain qui, malgré la surveillance de la police, se vendit beaucoup lors de l'établissement de l'Empire. Voici ce quatrain :
Je vis de bienfaits et d'aumônes.
Du citoyen Barrais j'épousai la catin.
J'étranglai Pichegru, j'assassinai d'Enghien.., Pour prix de mes forfaits, le Sénat me couronne.