CHAPITRE XX
Quels sots propos, vraiment, peuvent faille tenir les passions politiques!
Puisque le nom du duc de Rovigo est revenu sous ma plume, voici encore un souvenir très personnel de lui, que j'aurais dû noter depuis longtemps, car c'est, en 1820, à Berlin, qu'il m'a confié ces détails.
C'est à propos de la conspiration du général Malet. Je dirai d'abord que cette nouvelle, qu'il reçut au passage de la Bérésina, frappa tellement Napoléon, qu'en se promenant sous sa tente, il se laissa aller à dire tout haut, se parlant à luimême, et ne voyant pas le maréchal Ney qui venait de rejoindre l'armée : « Un Bourbon en réchapperait! » Pas un mot de plus, d'ailleurs, et cette exclamation, qui étonna vivement le maréchal Ney, m'a été rapportée par M. de Rayneval, qui la tenait du prince de la Moskowa lui-même. Je ferme cette parenthèse pour revenir au duc de Rovigo.
Lorsque la conjuration éclata, comme une bombe, inattendue, car, seuls, deux hommes audacieux, les généraux Malet et Lahorie, l'avaient ourdie, le général Savary, duc de Rovigo, ministre de la police, surpris dans son lit par les conjurés, fut arrêté et jeté en prison. S'il y fût longtemps resté, l'Empereur lui aurait, sans doute, su mauvais gré de n'avoir rien appris et de n'avoir pu réparer le mal. Mais le duc de Rovigo, par la plus extraordinaire des chances, trouva, dans le concierge de la prison, un homme qui lui devait son emploi et eut le courage, à ce moment, de le rappeler lui-même à son prisonnier. Celui-ci entreprit do mettre à j)rofit la reconnaissance du goôlier. Il démontra, sans tarder, à cet homme, que ce qui se passait n'était qu'une échauffourée, une conspiration qui serait facilement réprimée, et qu'il n'aurait point à se repentir de lui accorder ce qu'il lui demandait, c'est-à-dire de le laisser sortir secrètement. Le duc de Rovigo lui engageait, d'ailleurs, sa parole d'honneur, si ce qu'il apprendrait lui démontrait que le gouvernement proclamé, par suite du bruit de la mort de l'Empereur qu'on faisait courir, avait quelque chance de solidité, il rentrerait à la prison, sans que personne
ait pu apprendre sa sortie. Soit qu'il lut gagné par son bienfaiteur, soit qu'il ne fût pas sûr lui-même de la mort de Napoléon et qu'il craignit l'échec de la conjuration, le concierge laissa sortir le prisonnier. Le duc de Rovigo ne tarda pas à connaître l'état réel des choses : il reprit d'une main ferme la direction de la police et la conspiration avorta.
Le duc de Rovigo m'a laissé entendre que, l'affaire de la condamnation du duc d'Enghien mise à part, le souvenir de la conjuration Malet est le plus mauvais de sa vie. L'Empereur lui en voulut toujours de ce commencement d'exécution de complot. « Cependant, ajoutait le duc de Rovigo, un homme, fût-il ministre de la police, peut-il se défendre efficacement, surpris au lit et en chemise? )>...
Ici, j'ai retrouvé la même obhgeance de la part des hommes politiques qui veulent bien m'honorer de leur intérêt, et je revois avec plaisir mes vieux amis : les familles de Trévise, de Chastellux, Billecocq, de Flavigny, de Chateaubriand, de Martignac, et les hommes de mon âge, comme Ferdinand de Wegmann, de Vasseuil et de Frileuse. A ces vieux amis est venu s'en joindre un nouveau; c'est l'abbé de Rohan. J'avais fait la connaissance de l'abbé de Rohan par Lagrenée, qui m'avait dit que ce prince-prêtre cherchait quelqu'un de confiance pour des lettres à remettre à Mme la princesse Max de Saxe.
L'abbé de Rohan est ce beau et élégant prince de Léon, dont la femme périt si misérablement, brûlée par suite d'une étincelle qui tomba sur sa robe de bal et l'enflamma, sans que personne pût entendre ses cris ni lui porter secours. Le chagrin changea en pieux prêtre cet homme élégant et si hautement placé dans le monde. Il était alors le plus beau des princes, il est aujourd'hui le plus distingué des abbés.
Fort instruit, l'abbé de Rohan cause sur tous les sujets avec une grande facilité et agréablement. Un jour, inspectant mon tranquille appartement de la rue Godot-de-Mauroy, il aperçoit un gant que M. de Rivière m'avait remis de la part de