CHAPITRE XXXII
emmené dans une sorte de boudoir où je vis, à loisir, étendue tout de son long sur un canapé, dans l'attitude d'une lionne au repos, sa fille, Mme de Chreptovitch (1), petite femme laide et sémillante, fumant sa cigarette, clignant les yeux, délaçant son corsage en nous disant : « Ah! messieurs, quelle chaleur!... J'éprouve l'envie de me mettre ici nue, comme la princesse Pauline devant Canovai... » Si je rapproche de ce propos sans gêne, tenu devant moi, ceux, qu'à la même époque, j'ai entendu attribuer à la princesse Soltikofî, à la comtesse de Tiesenhausen, à Mlles de Nélidoff et Stolypine (2), dames d'honneur de l'Impératrice, je suis bien obligé de conclure que les dames de la haute société russe ont d'étranges libertés de langage.
Par le docteur Mandt, un des médecins de l'Impératrice (3). j'avais su, également, qu'à table, Sa Majesté avait eu la bonté de s'entretenir de moi avec l'Empereur, lui rappelant des souvenirs communs de Berlin, en 1821, et elle lui avait dit, notamment :
— Vous savez que Cussy est ici. Comptez-vous le voir?...
— Si, signora. Con multo piacere, avait répondu l'empereur Nicolas avec gaîté.
Le matin du 3 novembre, je reçus du baron de Meyendorff (4) un billet pour me faire connaître que le comte de Nesselrode désirait me parler, et je me rendis aussitôt chez le ministre russe qui m'annonça que son maître l'avait chargé de me dire « qu'une ancienne connaissance de Berlin désirait me voir; que cette ancienne connaissance habitait la villa Butera; que ce n'était point l'empereur de Russie, car celui-ci n'était pas à Palerme, mais un simple voyageur... »
En conséquence, je me rendis le lendemain à l'Olivuzza,
(1) Le comte de Chreptovitch, son mari, était chargé d'affaires de Russie à Naples. {Note de l'auteur.)
(2) Elle a épousé depuis le prince Galitzin, secrétaire de légation à Naples. (Note de l'auteur.)
(3) L'autre médecin de la suite de l'Impératrice était le docteur Marcus. {Note de V auteur.)
(4) Ministre de Russie à Berlin. {Note de l'auteur.)
en frac civil et sans aucun caractère officiel. Bien que l'entrevue eût lieu, uniquement, entre « le général Romanov » et le « chevalier de Cussy», elle n'en fut pas moins intéressante, et, certes, je n'aurais point eu besoin de la consigner sur ce journal de ma vie pour en conserver le souvenir.
L'empereur Nicolas me fît prier d'attendre cinq petites minutes, et l'huissier de service me dit que le Tzar, qui venait de recevoir de nombreuses dépêches de Saint-Pétersbourg et de Paris, lisait en ce moment à l'Impératrice une lettre lui donnant des nouvelles de son petit-fils. Les cinq petites minutes n'étaient pas écoulées, que j'étais invité à pénétrer dans l'appartement où se tenaient l'Impératrice et son auguste époux. Le Tzar s'avança vers moi, me pressa les mains et l'Impératrice daigna également me tendre la main. L'un et l'autre me parlèrent de l'époque où j'avais eu l'honneur de me trouver si fréquemment avec eux, et tous les souvenirs de Berlin, de 1817 à 1824, furent passés en revue.
Quoique fort changé depuis vingt et un ans que je ne l'avais vu, et devenu chauve, le tzar Nicolas me sembla avoir conservé une santé à toute épreuve. Chez l'Impératrice, je ne retrouvai plus aucun vestige de la très belle princesse que j'avais connue. Elle m'apparut fort maigre, agitée par un tremblement continuel de la tête et des mains, et son visage portait toutes les empreintes de longues souffrances. Après un quart d'heure de conversation, l'Impératrice se retira en prononçant les paroles les plus bienveillantes et je mis à profit le déplacement que venait d'occasionner sa sortie, pour choisir, en quelque sorte, le terrain et me placer de telle façon que le visage de l'empereur Nicolas, qui se tenait debout, restât éclairé, pendant le temps qu'il daignerait me garder auprès de lui.
Dans cet entretien que je vais consigner, je reproduirai les paroles mêmes du Tzar, et ces paroles, je les soulignerai quand je voudrai noter qu'elles ont été prononcées avec force ou que le Tzar s'y est appesanti. Je noterai, aussi, textuellement mes réponses; mais, d'autres fois, cependant,