‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 133 sur 223 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

de ses blessures, embrassant le drapeau qu'il a enlevé, et s'écriant : Il me restera!... Ah! tout cela est admirable et montre l'énergie qui anime ces hommes-là.

Tout ceci, l'Empereur le prononça avec une grande chaleur, une grande rapidité, et sa figure reflétait la sincérité de sa pensée... Il se tut, puis reprit d'un ton plus calme :

— Des renforts sont envoyés en Afrique?... 10 000 hommes, J€ crois?...

— Je sais, en effet, Sire, que 7 000 ou 8 000 hommes sont partis de Toulon, mais je ne connais que ce que les journaux ont rapporté sur leur destination et la volonté où est le Roi de faire poursuivre Abd-El-Kader sur le territoire de l'empereur du Maroc, qui n'a pas exécuté le traité conclu avec la France.

— Oui, oui, Cussy. On a bien fait de faire repartir le maréchal Bugeaud pour l'Afrique. C'est un homme capable. Il est fâcheux que quelques difficultés se soient élevées entre lui et le maréchal Soult, et je ne conçois pas qu'une lettre attribuée au maréchal Bugeaud — lettre contre laquelle il a protesté — ait été de nature à les accroître, ainsi qu'on me le dit... On m'a dit aussi que le maréchal Soult se retirait des affaires. C'est fâcheux : par ses antécédents et par la renommée attachée à son nom, c'était un homme tout à fait indiqué pour être président du Conseil. J'espère, du moins, que tout cela ne dérangera rien aux affaires publiques. Avant tout et partout, la tranquillité! Voilà ce qu'on doit surtout désirer!

A quelle distance prodigieuse on se trouve ici des affaires!... A Pétersbourg, je reçois fréquemment des dépêches de Paris, en huit jours, et en quatre, de Berlin... Sans aucun doute, les chemins de fer que nous avons dans le Nord facilitent les communications (1). Ils ne sont pas fort avancés de ce côtéci... A-t-on raison, a-t-on tort de ne se pas presser ici?... L'établissement des chemins de fer est devenu un des besoins de l'époque; il faut donc les établir. Moi-même, j'en ai créé

(1) Grand Dieu! Quelle vérité de M. de la Palice, l'empereur Nicolas m'a «'ite là! (Note de l'auteur.)

et j'en créerai encore, mais ils ont un réel inconvénient que l'on reconnaîtra de plus en plus avec le temps, et qui obligera, sans aucun doute, les divers gouvernements à prendre des mesures dont on ne saurait encore prévoir la nature. Autrefois, les classes les plus inférieures de la société ne pouvaient se déplacer, mais la facilité des transports va tout changer, et la boue gui était tranquille au fond va monter à la surface... Oui, Cussy, je le vois déjà, par le seul fait des bâtiments à vapeur et par la masse d'individus qu'ils amènent en Russie, du Havre et des points intermédiaires... Je sais bien, qu'à l'étranger, on nous regarde comme trop sévères, trop tracassiers en Russie, à l'égard des voyageurs; mais comment, cependant, ne pas exercer une surveillance réelle et continue, sur cette masse d'individus qui, pour le plus grand nombre, viennent chez nous afin d'y faire fortune?... Savez- vous qu'il y a, à Pétersbourg, 10 000 Français?... Et, en vérité, malgré la manie des Russes de ne considérer comme bon que ce qu'ils paient très cher, je ne puis concevoir comment un aussi grand nombre de modistes, de tailleurs, de gens de toute profession, peuvent trouver, non pas seulement à vivre, mais à faire des économies assez considérables pour retourner vivre tranquillement dans leur pays... Il est vrai que, dans le nombre, il arrive beaucoup de rentières, dont plusieurs sont fort folies, et, comme je n'entends parler d'aucun scandale à leur sujet, je ne me préoccupe pas de savoir si elles vivent effectivement de leurs rentes...

Du reste, je dois le dire, sauf deux ou trois individus contre lesquels des mesures de police ont dû être prises, je n'ai nullement à me plaindre des Français qui sont en Russie, il y en a partout, cependant; car, dans le grand voyage que j'ai fait dans l'empire, dernièrement, je n'ai pas traversé une seule ville où il n'y eût un grand nombre de modistes et d'ouvriers français. Je n'ai jamais, d'ailleurs, eu aucune difficulté, à l'égard des Français, avec le gouvernement et le chargé d'affaires, qui est un homme de talent, et est, aussi, un homme de conciliation et de parfaite tenue. J'estime beaucoup le

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