‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 134 sur 223 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

comte Alphonse de Rayneval, et l'on peut reconnaître, si les affaires lui ouvrent le champ, qu'il sera le digne continuateur de son père. Je rends également toute justice au consul qui réside à Moscou. Gomment l'appelez-vous donc?... Il porte un nom fort plaisant : ... Roux de Rognon... de Brochette?... Non... de Rochette, je crois!... (1).

Parmi les voyageurs, il en est bien quelques-uns qui ne viennent chez nous que pour mieux faire croire à la vérité de leurs pubhcations, en disant : J'ai vu. Mais, croyez-moi- Gussy, oji ils voient mal, souvent, ou ils disent mal, exprès, parce qu'ils savent que la critique et le scandale ont, malheureusement pour les lecteurs, plus d'attrait que la seule vérité...

Voyant que je souriais et que je comprenais à qui s'adressait cette observation, l'empereur Nicolas reprit :

— Vous me comprenez, je le vois. Oui, il est arrivé à Pétersbourg, précédé par une assez triste réputation et porteur de lettres de recommandation données par des personnes assez véreuses. Toutefois, je devais des égards à ces recommandations et aux personnes auxquelles il était recommandé. Je l'ai donc reçu, avec une sorte de répugnance, je l'avoue, mais je ne le lui ai pas montré, et, en somme, je l'ai fort bien accueilli. Vous savez comment j'en ai été récompensé. Mais, j'en suis convaincu, et, malgré qu'on nous connaisse mal à l'étranger, que nos moeurs et que nos usages y soient souvent critiqués et mal jugés, les Français sont trop éclairés pour avoir, tous, regardé comme autant de vérités tout ce qu'i7 a avancé dans son écrit.

L'Empereur ne prononça pas une seule fois le nom de M. de Gustine, auteur de La Russie en 1839. Plus tard, M. de Meyendorfî me dit que la répugnance qu'éprouvait le Tzar pour M. de Gustine tenait à certaines particularités de mœurs de cet individu, qu'on lui avait contées comme sûres.

Le Tzar me dit ensuite que son séjour à Palerme serait

(1) L'empereur Nicolas se divertissait à estropier ce nom. II connaît, en effet, M. Roux de Rochette. {Note de l'auteur.)

de courte durée et qu'il n'attendrait même pas l'arrivée de son fils, le grand-duc Constantin, auquel il accordera la permission de voyager en Italie avant de retourner en Russie.

— En lui donnant cette autorisation, m'a expliqué l'Empereur, j'ai agi, je l'avoue, contre mes idées sur les inconvénients de laisser voyager les jeunes Russes à l'étranger; mais ce sera un court voyage, et j'espère qu'il n'en résultera aucun mal. En Russie, nous avons une religion, des mœurs, des lois, un climat qui nous sont propres. Il ne faut pas, en allant trop jeune à l'étranger, s'exposer à en rapporter des préventions contre son pays.

L'Empereur ajouta qu'il caressait, pour le grand-duc Constantin, le projet d'un voyage à Toulon, Alger et Brest. Il me fit part, aussi, du désir qu'il avait, qu'il existât un traité de commerce entre la France et la Russie, puis il me dit gaiment :

— Laissons les affaires et la politique et parlons du vieux et heureux temps de Berlin... Que de jolies femmes alors!.. Nous, nous étions jeunes... La belle Mme de Partana est ici, vous le savez... Je l'ai vue. Ah! la pauvre femme! Il a fallu qu'on me la nommât!... Dire, Cussy, qu'aujourd'hui, c'est ainsi de toutes les beautés que nous avons connues autrefois!... Mmes Stick et Seidler, ainsi que d'autres plus belles encore : Mmes de Bernstorff, de Papenheim, de Maltzahn, de Lottum..., elles sont, toutes, vieilles et fanées. Il n'y a que Mme d'Alopéus, peut-être, que les années ont respectée. Elle est toujours belle...

— Sire, c'est, à peu de chose près, ce que me disait S. M. le roi de Prusse, il y a deux ans (1)...

— Mon beau-frère! C'est un connaisseur, en effet... Comme vous, Cussy!...

L'Empereur me posa alors, avec force, la main sur l'épaule, et cette main me sembla peser un quintal.

La conversation continua sur ce ton amical et familier.

(1) Voir chap. xxx.

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